Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 7

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--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son premier mot, à son premier geste, je découvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre sans elle!

--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tête, prenez garde de ne pas aller trop loin dans des soupçons que rien ne justifie... Écoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois pour savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête a abouti plus rapidement que je n'eusse espéré... cette vérité, vous allez la savoir selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mené l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un homme tel que vous... mais...»

Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude que lui donnait Catherine de la pureté, de l'innocence d'Alice, le malheureux était tombé sur ses genoux, il avait saisi les mains de la reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:

«Ma mère!... ma mère!...»

Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un regard terrible; puis ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable épouvante.

--Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.

Au même instant, Marillac fut debout...

--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une émotion bien cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait entendu, la mère du roi de France était déshonorée...

--Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire, Majesté...

--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas même de l'affection, mais cette pitié naturelle que tout homme accorde à la femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout ceci...

--Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.

--Pas un mot, pas une allusion à personne au monde!

--A personne, madame, à personne!...

--Pas même à Alice! Pas même à cette reine de bonté qui est votre reine.

--Je le jure!...

--Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes nos entrevues...

--Je le jure encore!...

La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à cette mélancolie qui donnait un charme sévère à son visage, quand elle voulait.

«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de joie? Ai-je donc réellement douté d'Alice? Jamais! Jamais!»

Après quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance qu'elle avait pu acquérir dans le coeur de Marillac, elle reprit:

«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la vérité, il faut que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hésité, pourquoi vous avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet un mystère sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible en soi, bien que la pauvre enfant n'en soit en aucune façon responsable...

--Parlez, madame, supplia le comte...

--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptée par les de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer de sa naissance; voilà la vérité, comte!

Cette étrange accusation proférée devant Déodat--l'enfant trouvé lui-même--était une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau de Catherine. N'être pas «née» était alors pour une fille un terrible malheur.

Le comte, radieux, s'écria:

--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner d'avoir osé la soupçonner!

--Ainsi, comte, vous passez outre?...

--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela pourrait-il m'arrêter, alors que moi-même...

Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:

--Madame, je vous bénis pour la joie immense que vous venez de me donner... c'est à vous que je dois la vie...

--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage, croyez-moi, faites-le sans éclat.

--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se fasse!

--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un charmant sourire.

--Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans l'exaltation de sa double joie de fils et d'amant.

--Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour... Voyons, vous n'êtes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...

--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le prêtre...

--Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé... un saint homme... c'est le révérend Panigarola qui vous unira... L'église?... ce sera Saint-Germain-l'Auxerrois...

--Le jour? demanda le comte réellement enivré.

--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...

--L'heure?

--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être heureux!

--Je le suis au-delà de toute expression, dit le comte en couvrant de baisers la main que lui avait tendue la reine.

--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer à Alice son mariage; je dois une répara tion à cette pauvre enfant que j'ai rudoyée jadis plus qu'il ne convenait...

--Je vous obéirai, madame.

Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte les vrais amoureux, le comte s'éloigna, l'âme ravie, pour courir d'abord faire part de son bonheur à la reine de Navarre, et ensuite pour courir demander pardon à Alice.

A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son cabinet de travail et parvint à une pièce éloignée. Là, une jeune femme attendait dans la demi-obscurité de la pièce où brûlait un seul flambeau.

Cette femme, c'était Alice de Lux.

La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de l'âme:

--Tu as entendu?

--Non, Majesté! dit Alice.

--Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-même!... Eh bien, écoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais; vous devez vous marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en temps voulu. Sache seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une enfant qu'il a recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère. C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret et qui te faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?

--Oui, madame, dit faiblement Alice.

--Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus rien qui te gêne, puisque je suis seule à savoir...

--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.

--Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une voix étrange. Donc, tu vas l'épouser, et vous partirez loin, où vous voudrez, et tu seras heureuse à jamais... tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au bout... A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je le tue!

--J'obéirai, madame, dit Alice.

--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...

Alice demeura immobile.

Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.

--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?

--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...

--Voyons, tu as quelque chose à me dire?

--Non... je songeais...

--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu n'as pas entendu la conversation que je viens d'avoir?

--Je vous le jure, madame!

La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui étaient familières. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa sincérité. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la révérence et sortit.

Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne évita les salles de fête, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite maison de la rue de la Hache.

Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans les deux mains, et elle réfléchit:

«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire à lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah! heureusement que je me suis retenue à temps, tout à l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper... Je n'ai pas écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à Saint-Germain, lorsque la reine de Navarre m'a chassée, elle a bien eu une entrevue avec Déodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes oreilles... il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai appris que ma mère était l'implacable Médicis!» Dois-je lui dire que je sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Déodat est son fils?... Si je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de coeur!...»

Elle songea longuement, tournant et retournant le problème sous toutes ses faces.

«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je révèle à Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-être tuer!»

VII

PREMIER COUP DE FOUDRE

Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la fête des fiançailles.

Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie.

Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la première, combien il avait été heureux--sans dire le motif de ce bonheur imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas trop tard, il irait chez Alice.

A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou.

--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.

--Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute l'affection qui débordait de son âme.

--Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.

--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.

--A la bonne heure!

Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi, cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage, et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant.

Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure.

Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de moqueries.

Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.

Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la fête.

Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes catholiques.

Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle.

--L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire.

Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon sur ses épaules.

En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques, enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié scandalisé, se laissait faire.

Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent.

Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader.

En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:

«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!»

Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues, comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant, gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la messe...

Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée.

Ce fut dans ce moment que le roi parut

Les rires s'éteignirent d'un coup.

Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques se placèrent en masse sur le passage de Charles IX.

Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils froncés, avait assisté, pâle et muet, aux scènes que nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondément le roi; mais celui-ci, s'avançant vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:

--Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?

--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des façons que je n'oublierai de ma vie...

--Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre amusement, comme, par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...

Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX les avait prononcées en souriant.

--Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre Majesté voudra bien m'expliquer sa pensée...

--Eh! mort-Dieu! commença le roi.

Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double éclair, et, peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, peut-être eût-il laissé échapper les secrets que sa mère venait de lui révéler, lorsqu'il vit le visage pâle de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:

--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez à courre le duc d'Albe, il faudra bien vous décider à courre le roi d'Espagne!

Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, tandis qu'un murmure désappointé se faisait entendre parmi les catholiques.

--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il m'intéresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fête de Votre Majesté soit des plus magnifiques...

--Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp plutôt qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mère, s'était promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...

--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait dommage de troubler son bonheur.»

En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant la main à Marguerite, et paraissant très occupé à lui conter fleurette.

Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de plus belle, quoique avec un peu plus de modération apparente.

En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:

--Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition aux Pays-Bas?... Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se fait là-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?

--Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce à la haute générosité du roi de France, j'espère qu'avant peu nous pourrons arrêter l'affreux massacre...

--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays, fussent tentés d'imiter ces tueries.

Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait élevé dans le salon central. En route, il rencontra le poète Ronsard, et son visage parut s'éclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur extraordinaire qui arracha aux huguenots des trépignements d'enthousiasme.

En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place à sa gauche; le poète, rouge de plaisir, se confondait en salutations.

--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et que mon bon père l'amiral songe à la guerre, faisons des vers, veux-tu?

Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.

Il répondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion à la place qu'il occupait près du roi:

--Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont je me souviendrai toute la vie.

--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras:

Toucher, aimer, c'est ma devise...

Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une rumeur soudaine s'éleva de la grande salle voisine où, une heure plus tôt, avait été joué le grand ballet des nymphes et des dryades.

--La reine se meurt!...

Voici ce qui se passait:

Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver à peu près au moment où Charles IX s'asseyait sur son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lèvres, vers la reine de Navarre.

Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette fête donnée en l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue pâlir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplacé cette pâleur.

Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention à ces symptômes d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.

Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.

Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans, tâchait de s'approcher d'elle.

Elle sourit et tendit la main.

Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant de bonheur, comme nous avons dit, s'avança vivement pour saisir et baiser la main qui lui était tendue.

Mais, au même instant, la reine retira cette main et la porta à son front, puis à sa gorge. En même temps, elle se renversa en arrière, livide, le front baigné de sueur.

--De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La reine se trouve mal...

Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.

--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'émotion, qu'a donc notre chère cousine?...

Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.

--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître Paré...

Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du roi. Mais déjà, grâce à un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et balbutiait:

«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, mon cher enfant?...

--Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. Plaise au Ciel de prendre ma vie plutôt que la vôtre!...

A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine et l'examinait attentivement.

--A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...

Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri de Béarn.

Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait à ce moment. Il vit sa mère mourante. Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:

--La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vérité!...

Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura imprudemment:

--Elle va mourir!

Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna à elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant reculé quelque peu, s'adossait à une colonne pour ne pas chanceler.

Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:

--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...

Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:

--La reine se meurt!...

Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les principaux huguenots se plaçaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux avertissement de mort pour chacun d'eux.

Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la nouvelle.

Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à l'heure, il vit les yeux de sa mère fixés sur lui.

Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le silence, ils étaient d'une si formidable éloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il baissa la tête et dit tout haut:

--Allons, la fête est finie!

Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient éteintes au Louvre et tout paraissait dormir.

Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux et suant le crime, causaient à voix basse.

--Que disait-elle? demandait l'astrologue.

--Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...

Ruggieri hocha la tête et dit:

--La chose s'est faite par les gants...

--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...

--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses soupçons.

Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris que la reine de Navarre était morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fièvre inconnue. Et, à ceux qui s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait généralement qu'après tout, cela faisait une hérétique de moins et que cela n'empêchait pas les Parisiens de se régaler des grandes fêtes qui auraient lieu pour le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France.

VIII

GILLOT

Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec l'intéressant Gillot au moment même où, son oncle lui ayant proprement coupé les deux oreilles, il demeura étendu sans connaissance sur le sol humide des caves de l'hôtel de Mesmes.

On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé à Damville:

--Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?

Et que le maréchal avait répondu:

--Non pas, car il peut nous servir.

Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir à lui.

Son premier mouvement fut de porter les deux mains à ses oreilles, comme s'il lui fût resté un vague espoir d'avoir rêvé. Mais ses mains ne rencontrèrent que les compresses, imbibées de vin et d'huile, que son oncle lui avait mises autour de la tête.

--Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je être considéré? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que je perçois le bruit de mes propres paroles...

Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente douleur qu'il éprouvait, de chaque côté de la tête, il se portait, en somme, comme s'il n'eût subi aucune fâcheuse mutilation.

Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un.

C'était l'oncle Gilles.

«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le maréchal lui a donné l'ordre de m'exterminer!»

A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire des plus gracieux.

--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?

--Heu!... Bien mal, mon oncle.

--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guériras.

--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?