Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour
Chapter 6
--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux sourire. Je vois que vous êtes toujours de nos amis, toujours empressé lorsque nous avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.
--Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se redressant.
--Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur la tête de mon fils!...
«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle vent de quelque chose?»
Et, tout haut, il dit:
--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre Majesté n'a qu'à parler: je suis tout prêt... à tout!
Au fond, Maurevert tremblait.
Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il était bien seul avec la reine.
Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il paraissait une trentaine d'années; svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier, la figure régulière, la tournure élégante, il avait la démarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte de beauté. Rompu à tous les exercices vigoureux, il passait pour très dangereux l'épée à la main et, en outre, avait une réputation établie de tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.
Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait d'où il venait et quelle était sa famille. Mais il avait été d'abord très protégé par le duc d'Anjou, frère du roi, à qui il avait rendu de ces inavouables services qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense Henri l'avait présenté à la reine Catherine, en lui disant:
--Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son père si je lui en donnais l'ordre.
Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les uns, redouté par les autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait et ne haïssait personne; mais il était capable de tuer froidement quiconque le gênait.
Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre qui lui permît de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa société.
Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prêt à trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frère du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-être Maurevert eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être ensuite abandonné par Anjou.
Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-être des soupçons sur la conspiration de Guise.
«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrêter, je saute sur elle, je l'étrangle, et je prouve au roi que la reine mère voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trône.»
C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait comprendre:
--Je suis prêt... à tout!
--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songé à vous. J'ai des ennemis, ou plutôt mon fils a beaucoup d'ennemis...
--De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?
«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!»
Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:
--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...
--C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance à m'imaginer que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!
--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également mes enfants... Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?
--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre à Votre Majesté que j'appartiens corps et âme à Mgr d'Anjou...
Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert surprit cette joie et continua:
--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidèle sujet.
Il y avait une telle différence entre le ton que le bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportée, s'écria:
--Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme et, si vous voulez m'obéir, je me charge de votre fortune!
Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle dès qu'on la flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.
Elle reprit après une minute de réflexion:
--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de mon amitié en vous disant quels sont ses ennemis...
--J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.
--Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?
--Serait-ce de M. le duc de Guise?
--Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...
--Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de Damville.
--Damville, à qui nous avons donné le gouvernement de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis...
--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des _Politiques_.
--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous désignez. Mais nous en reparlerons plus tard.
--Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois pas...
--Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.
--Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria le bravo avec une surprise parfaitement jouée. Mais le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé la grande réconciliation?
--Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, malgré la sincérité de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble pour mon fils!
--Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter l'amiral?
--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...
--Moi, fit Maurevert.
--Vous!...
--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès ce soir, en pleine fête, j'arrête Coligny.
--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma prière! Une bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! nous en serons réduits à subir la loi des hérétiques et à entendre la messe en français! car, d'espérer que le Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert, d'espérer cela, il n'y faut pas songer...
La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.
--Un accident! fit-il.
--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tête de l'amiral?
--Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un dévouement...
--Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et du dévouement à cette tuile?
--Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, je connais quelque part une bonne arquebuse...
--Mais c'est tout ce qu'il faut!
--En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot à dire à un ami qui se chargerait...
--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?
--Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... Il attendrait au détour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours quitte le Louvre à la même heure et suit le même chemin pour se rendre à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majesté connaît-elle le révérend Villemur?
--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?
--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours pour gagner la rue de Béthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet excellent Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis sont grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, en sorte que, de la rue, il est impossible de voir ce qui se passe à l'intérieur de la maison.
--Très bien! Très bien...
--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité au chanoine, et qu'il se place près de la fenêtre, son arquebuse à la main. Il joue avec cette arquebuse. Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile ou la fièvre.
--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement récompensé.
--S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus belle récompense serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.
--Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.
--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous parle et qui est d'une adresse extraordinaire à l'arquebuse pourrait bien se montrer maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète pas: je possède une cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...
Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitôt elle attira à elle une feuille de papier et y traça quelques mots.
--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant à votre ami, voici pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trésor.
Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.
--Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne marchande pas quand il s'agit de récompenser vos amis, mais j'espère qu'il m'en sera tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai besoin de lui...
--Contre qui, madame?...
--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni du roi ni de l'Eglise. Il s'agit...»
Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité dont elle s'était couverte pour parler des affaires de l'État, laissa la haine éclater sur son visage.
--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement offensée. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas où nous sommes. Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne d'Albret, il nous a menacés, mes fils et moi, d'une ruine que toutes mes ressources pourront à peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. Ce misérable se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, un obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouée. Lui et son père, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous révélant cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée comte...»
Maurevert tressaillit.
--Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en attendant, pour chacune de ces têtes, il y a cent mille livres.
--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?
--Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux hommes sont de fer. On croit les avoir tués: ils reparaissent. On les brûle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, vous étiez au siège de la rue Montmartre, vous étiez ici même lorsque j'ai été insultée, bafouée.
--Vous parlez des Pardaillan, madame!
--Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...
--A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais vous étonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre comté, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-même jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les tenir un jour à ma merci et les étrangler de mes mains...
--Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que vous leur en voulez fort, mon bon Maurevert.
Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.
Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les couches de pâte.
--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillité. Vous en serez marqué toute la vie.
Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque aussitôt, il s'inclina:
--La reine me donne-t-elle congé?
--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.
Maurevert s'éloigna.
«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant où en est notre bonne Jeanne d'Albret.»
Elle s'assit dans un vaste fauteuil.
Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. Une expression de mélancolie rêveuse remplaça l'expression de haine. Elle saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle voulait qu'elle fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui couvrait sa tête et s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement à cette attitude et à cette mélancolie.
Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola pénétra dans une pièce voisine, et, de même qu'elle avait introduit Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et s'éclipsa sans bruit.
Quant à Maurevert il avait regagné les immenses salles où évoluaient dix mille invités. Sans que la fête battît encore son plein, il commençait déjà à régner dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la froideur première est passée.
Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.
Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire leur cour à un personnage qui, d'après l'attitude et le nombre des courtisans, ne pouvait être que le roi lui-même.
Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.
Il portait avec une grâce hautaine un costume qui était une merveille de magnificence et de bon goût: la garde de son épée de parade étincelait de diamants; chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait les plumes blanches de sa toque.
Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de jeunesse, réellement magnifique, pouvait en cette soirée passer pour le cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens des huguenots qui passaient en leurs costumes plus sévères.
Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa sans doute son esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement que jamais: Téligny, gendre de l'amiral, venait d'apparaître, donnant la main à sa femme, Louise de Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.
Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit légèrement. Puis, éclatant de rire, comme nous avons dit, il s'écria:
--Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je vais vous expliquer cela.
Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.
--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, et nous allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parié!
Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se réfugia dans l'embrasure d'une large fenêtre.
--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?
--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.
Le duc tressaillit et murmura sourdement:
--Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?
--De tirer sur l'amiral.
--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu comprends... Ne tire pas sans mon ordre.
--Oui, monseigneur.
--Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser grièvement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.
Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commença à expliquer son idée, qui devait être des plus bouffonnes à en juger par les rires et les bravos qui l'accueillaient.
Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues noires.
VI
L'ORAGE GRONDE (suite)
«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la reine Catherine à sa suivante Paola.
Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait simplement appelé «lui».
Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint immobile devant elle dans une attitude de raideur où il y avait autre chose que de la fierté. Il était très pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur d'un feu étrange.
Cet homme, c'était le comte de Marillac.
--Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.
--C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté de l'intérêt qu'elle daigne me témoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me faire...
La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude, de la mélancolie, des sentiments réprimés, quelque chose comme une affection profonde qui n'ose éclater. Sa voix avait pris une douceur extraordinaire.
--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée si jeune et si pure, il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous étonner de cet intérêt que vous avez pu remarquer...
--Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles, est-ce bien la reine qui me parle ainsi?
Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que Catherine allait lui répondre:
«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»
Cette réponse ne vint pas.
--Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux que j'aie rencontré... C'est à cette générosité que je fais appel pour vous prier de ne pas m'interroger au sujet de cet intérêt... de cette affection que je vous porte.
--S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté, et que ce secret soit surpris par moi, puisse-je être foudroyé par le feu du ciel avant que de mon coeur il soit monté à ma langue!
--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je vous jure de vous le divulguer un jour... bientôt...
Le jeune homme laissa échapper un faible cri.
--Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre dans la voix, vous saurez pourquoi je m'intéresse tant à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre dernière entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin... et pourquoi enfin je veux vous voir heureux!...
--Madame! madame! cria Marillac, comme il eût crié: Ma mère!...
Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot définitif fût prononcé. Elle dit en souriant:
--Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes bien accepter?...
Marillac répondit par un sourire au sourire de la reine.
--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement comme une relique, madame, puisqu'il me vient de vous!
Un nuage passa sur le front de Catherine.
--Vous le gardez... chez vous?
--Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine de Navarre, puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de femme.
--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même sourire. Je m'en servais pour renfermer tantôt mes gants, tantôt mes écharpes. Il me fut jadis donné par le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de France...
--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majesté ma reine s'en sert pour mettre ses gants.
--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût paru un merveilleux chef-d'oeuvre de ruse à quiconque eût pu voir la joie sauvage qui éclata soudain dans ce coeur.
--Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine, j'aime la reine de Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle était ma mère... Alors, je l'ai priée de me garder cette relique.... ce coffret... jusqu'au jour...
--Vous avez bien fait, mon enfant!
Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait pour la première fois dans la bouche de Catherine.
--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.
--Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle que vous savez, dit le comte en retombant dans ce même désespoir qui paraissait l'accabler. Et ceci m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans cette entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret, daigna me promettre...
--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...
Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion pour Alice de Lux?...
--Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien ne me touche ni m'étonne... J'ai simplement supposé que Votre Majesté avait daigné s'informer de moi...
--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le génie et l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous suivre pas à pas, savoir ce que vous pensiez, vous protéger au besoin...
Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme Catherine en avait provoqué deux ou trois depuis le début de cet entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir s'abandonner à l'émotion.
--Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu voir de près, et Dieu sait ce qu'il m'en a coûté pour demeurer si froide devant vous, alors que...
--Achevez, madame, je vous en supplie!
--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez juré de ne pas m'arracher mon secret.
Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.
--Après notre première entrevue, continua la reine, je ne tardai pas à connaître votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes arrêté près de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La reine de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous attendîtes... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenée jadis parce qu'elle abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la vis donc... et je sus ce qu'il s'était passé entre elle et la bonne reine Jeanne...
--C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte frémissant, qu'eut lieu notre deuxième entrevue... c'est ce jour-là que vous me fîtes venir... que vous voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre affection... royale... c'est ce jour-là enfin que vous me fîtes une promesse...
--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre ne vous a donc rien dit depuis ce jour?
--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon enfant, j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon âme, voici ce que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de ceux qui font des miraclés... Devant cet amour si grand, je vous dis, mon enfant: suivez votre destinée».
Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eût encore répété en lui-même ces paroles. Puis il reprit:
--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria même de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour où je serais décidé à épouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé qu'il ait fallu un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier à Jeanne d'Albret?... Il me semble, à force de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour moi, peut-être, elle ait résolu de taire ce crime...
--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.