Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour
Chapter 5
--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible mouvement du coeur, est-ce parce que vous êtes ici?...
Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:
--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...
Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui, en de certaines circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes filles, l'illumina soudainement, et, très pâle, blanche comme un lis, elle dit:
--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...
--C'est vrai.
--Pourquoi?
--Parce que je vous aime.
--Vous m'aimez?
--Oui.
--Et vous voulez mourir?
--Oui.
--Vous voulez donc que je meure?
Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes, fiévreuses, furent faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportés qu'ils étaient par leur rêve, ils se rendaient à peine compte de ce qu'ils se disaient. Mais tout était amour entre eux.
Entre eux, il ne put être question de dissimulation. Loïse, qui parlait au chevalier pour la deuxième ou troisième fois, avoua son amour spontanément. La pensée qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne l'effleura même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris la timidité en ce moment.
Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres, ce cri de sincérité superbe était l'expression la plus complète, la plus absolue, de ce qu'elle pensait.
Si le chevalier mourait, elle mourrait.
C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas de réflexion, pas de contestation possible. Était-ce de l'amour? Elle ne savait pas. Elle ne savait qu'une chose:
C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est que son âme s'incorporait à l'âme de cet homme.
Et maintenant, s'il partait, elle partait.
S'il mourait, elle mourait.
Plus rien au monde ne pouvait les séparer.
--Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.
En même temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se fixèrent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.
Il chancela.
Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de Margency, à cet inconnu qui allait la lui prendre, et, extasié, bouleversé par un étonnement infini, murmura:
«Je rêve.»
Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis s'étendit sur son visage, et elle dit:
--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...
Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient pas. Le jeune homme éprouvait cette sensation très nette que l'ange s'évanouirait si seulement il lui prenait les mains.
Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus souveraine expression du pathétique, il murmura:
--Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de vous, cela me semblait une hérésie... Que votre regard se fût abaissé sur moi, c'était une folie... et pourtant, cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...
--Je vous aime...
--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'étais venu dans ce monde pour vous, pour vous seule!
Il se tut subitement.
Il était comme dans une épouvante et dans une extase.
Et tous les deux comprirent que toute parole eût été vaine.
Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier, Loïse recula jusqu'à la porte, s'éloigna, s'évapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps à la même place, comme foudroyé.
Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et si réellement violente.
Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.
Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna sur Paris.
Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne laissaient échapper aucun son:
«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles, Montmorency, Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous égalent! O Loïse! Loïse!...»
Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de Montmorency. Il retrouva son fils armé en guerre, en conciliabule avec le maréchal de Montmorency. Dans la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds carrosses qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.
Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et froid, comme à son habitude.
«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement que j'apporte les bonnes paroles de cette chère Huguette!»
Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine de truands se trouvaient aux abords de l'hôtel, prêts à escorter le maréchal, sans même qu'il s'en doutât.
Le signal du départ fut alors donné par le maréchal. On devait, pour dépister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine, puis faire un crochet à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.
Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement fermé.
Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier à celle de gauche; le vieux Pardaillan prit la tête; derrière, venaient douze cavaliers de la maison du maréchal.
Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable, n'étaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention à celle-ci, et la voiture arriva vers sept heures à la porte Saint-Antoine.
--On ne passe pas! dit à ce moment une voix...
Et l'officier qui commandait le poste s'avança.
--Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.
L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:
--Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé de vous empêcher de passer.
--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette heure!
--Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le pont est levé.
Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit, en effet, que le pont était levé!
--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...
--Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.
--Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?
--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les autres jours...
--Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude encore que de colère, c'est une tyrannie cela!
--Ordre du roi, monseigneur!...
--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...
--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On n'empêche personne d'entrer. Et, quant à sortir, il n'y a qu'à se procurer un laissez-passer de M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas de la Bastille. Et, si monseigneur le désire...
--Inutile, dit le maréchal.
Et il donna l'ordre du retour.
«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet ordre vise-t-il? Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»
Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots venus à Paris, avec Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.
François de Montmorency demeura persuadé qu'il s'agissait d'une mesure de police prise sans autre intention contre les huguenots.
Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel de Montmorency. Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied à terre et donné son cheval à conduire en main, à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir le coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ du maréchal, et il réfléchissait à la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier à parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte en prenant la rue Saint-Antoine.
Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit à marcher de conserve avec lui.
--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une bouteille de vin frais serait la bienvenue?
--La bienvenue, mon gentilhomme.
--Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du roi?
--Je veux bien, par ma foi.
--Entrons donc dans ce bouchon...
--Pas maintenant.
--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?
--Parce que j'ai une commission à faire.
--Où cela?
Du coup, le soldat commença à regarder de travers l'acharné questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha à un papier que le soldat avait placé dans son justaucorps et dont un bout dépassait.
--Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire? reprit le soldat.
--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène trop loin, vous comprenez...
--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.
Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant une idée qui venait de lui traverser la cervelle.
--Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.
--Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.
--Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre justaucorps; elle va tomber, prenez garde.
En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la suscription. Elle était ainsi libellée:
A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.
Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une patrouille du guet à cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par une personne qui eût été très pressée.
Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne plus lâcher son homme d'une semelle, le soldat devenu très méfiant.
--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup ce dernier, cette lettre doit arriver le plus tôt possible.
Là-dessus, le soldat prit le pas de course.
Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan se mit aussi à courir.
--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?
--Non! fit le soldat, en précipitant sa course.
--Cinq cents! reprit Pardaillan.
--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!
--Mille!...
Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.
--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.
--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que vous portez.
--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!
--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?
En ce cas, je vous offre deux mille livres.»
Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:
--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne bouteille, je décacheté la lettre, je la lis, puis je remets le cachet en place. Personne ne saura.
--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je serais pendu si la lettre s'égarit!...
--Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille livres! dit Pardaillan.
Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond d'un cabaret voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.
Il pâlissait, il rougissait.
--Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent installés devant une bouteille.
Pardaillan vida sa ceinture et dit:
--Compte!
Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant d'or. C'était une fortune qu'il avait là devant lui. Haletant, il remit la lettre à Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut. Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta la lettre dont il était dès lors le maître.
Elle contenait ces mots:
«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée à la porte Saint-Antoine, escortée par une douzaine de cavaliers. Le maréchal de Montmorency était là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signalés. Je fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hôtel de Montmorency. J'ose espérer, monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu et que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis.»
«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du roi de faire fermer toutes les portes de Paris!...»
Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hôtel de Montmorency.
Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant de billets qu'il y avait de portes à Paris. Tous contenaient la même indication en peu de mots: «Rien de nouveau» ou bien: «Le maréchal ne s'est pas présenté pour sortir», ou bien encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»
Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.
Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de Piennes et les deux Pardaillan étaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du crédit dont il jouissait auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une durée de trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu de peine à démontrer que, dans les circonstances présentes, il fallait exercer une étroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.
Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le faisait quelque chose comme gouverneur militaire de Paris.
A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans incident. Il avait été convenu qu'on resterait enfermé sans vaine tentative. Les portes de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermées et, à la première occasion, le départ se ferait tout naturellement.
Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.
Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas être reconnus.
Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à l'hôtel lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un qu'il reconnut immédiatement: c'était Gillot, le digne neveu de l'intendant de Damville.
--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.
--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...
--Tu viens m'espionner, misérable!...
--Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.
--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.
Gillot se redressa et, très digne, prononça:
--Je vous en défie bien, par exemple!
En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tête jusqu'à la nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:
Gillot n'avait plus d'oreilles!...
--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je n'ai plus.
--Mais qui t'a ainsi arrangé?
--Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez les oreilles, il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...» Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a exécuté la cruelle sentence, et, tout évanoui que j'étais, m'a ensuite fait porter hors de l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens me mettre à votre disposition.»
--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.
--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Je vous aiderai peut-être mieux que vous ne croyez. Et, contre mes services, je ne vous demande qu'une chose.
--Laquelle? Voyons.
--C'est de m'aider à votre tour à me venger de Mgr de Damville qui a donné l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a exécuté cet ordre.»
«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes intentions et qui pourra nous être utile», songea Pardaillan qui ajouta:
--Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.
Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût inquiété Pardaillan s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe à Gillot de le suivre, le vieux routier s'enfonçait déjà dans l'hôtel.
Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:
«J'espère que mon oncle Gilles sera content de moi!»
V
L'ORAGE GRONDE
Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans Paris eurent lieu les fiançailles d'Henri de Béarn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion, une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scènes auxquelles se complurent François Ier et Henri II.
Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure.
Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement de rires s'élevait de cette fournaise, et chacune des salles où se déployaient ces magnificences contenait un drame...
Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par la curiosité. Malgré les édits criés à diverses reprises, la plupart des bourgeois étaient armés de pertuisanes et avaient endossé la cuirasse.
Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait sur Paris, Catherine de Médicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une pièce dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.
Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustées sur la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière, Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, sphinx formidable.
--Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda le roi.
--Pour vous montrer ce feu, sire.
--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.
--Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où l'on a surpris une réunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui s'allume... là, sur votre gauche!
Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de Charles IX.
--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne leur vienne pas de brûler le Louvre!
--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les incendiaires.
Et, se retournant, le roi cria:
--Holà, Cosseins!
--Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer des émotions et des émeutes dans Paris?
--Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.
--La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, car je voyais l'abîme où vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaçants qui vous entourent depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé et Coligny sont ici! Aveugle!
Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe de flammes rouges qui ondulait dans la nuit.
--Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de ce soir! reprit Catherine.
Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX regardait. Par moment, un frisson le secouait.
--Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez avec quelle joie j'ai poussé à la paix; vous savez que moi-même je me suis humiliée devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est que, moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la paix était possible entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots? Délire! Rêve insensé! Il faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou meure!
--Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible que les choses en soient là parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!
--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de tous les États apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prépare une armée pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre faiblesse.
--Je ferai la guerre à l'Espagnol!
--Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous nous menacent!
--Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...
--Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous relèverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?
--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de France!...
Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit davantage.
--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai décidé la paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre à l'Espagne, à l'Empire, au pape lui-même, je ferai la guerre!
--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.
--Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon peuple!...
--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!
En même temps la reine saisit la main de son fils avec un geste d'irrésistible autorité et, l''entraînant, elle lui fit traverser plusieurs pièces.
Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait sur le côté du Louvre opposé à la Seine.
--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux rebelles?
--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?
--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultés, vous et moi!
--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?
--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce point de révolte ouverte... Quant au peuple, écoutez...
Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-delà des fossés, du Louvre, la foule énorme qui se pressait et hurlait:
«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»
Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts par une clameur plus forte, plus volontaire, comme organisée:
«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»
Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant vers la reine mère:
--Que signifie?... Qui est capitaine général?
--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!
--Et de quoi est-il capitaine général?
--Des troupes catholiques, sire!
--Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituées?...
--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'hérétique soit traité sur le même pied que le loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a sauvé le monde... Et c'est cela qui fait une armée, sire!
Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit à arpenter la salle d'un pas agité.
--Que faire? Que faire? balbutiait-il.
--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aîné de l'Eglise!
--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand je l'appelle mon père! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! Je ne veux pas m'en mêler.»
Tout Charles IX était dans ce mot.
Catherine réprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde, elle murmura:
--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitié d'Henri de Béarn! Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! Interroge là-dessus ton grand prévôt...
--Parlez, madame!...
--Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta couronne!»
Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...
Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:
--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnés huguenots que vous savez l'horrible vérité! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous perdus!...»
Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et parvint à son oratoire.
--Paola! appela-t-elle.
Sa suivante florentine apparut.
--Sont-ils là? demanda la reine.
--Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!
--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!
La suivante sortit et reparut quelques instants après, suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'à terre.