Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 4

Chapter 43,905 wordsPublic domain

--Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de telles obligations, que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le verrez, monsieur, car j'espère bien que vous assisterez au mariage de Loïse...

--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.

--Le comte de Margency, répondit le maréchal en fixant son regard sur le vieux routier.

Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.

Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit congé du maréchal et rejoignit son fils.

--Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.

--Ah!... Et vous lui avez dit?

--Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse en mariage. Tiens-toi bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent. Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinée à un certain comte de Margency.

--Ah! Et connaissez-vous cet homme?

--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comté. Enclavé dans les domaines de Montmorency, il avait été pour ainsi dire dépecé, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la famille de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est emparé. Sans aucun doute, le comté a été reconstitué; quelque hobereau l'aura acheté pour avoir le titre de comte.

--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.

--J'admire ton calme, éclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...

--Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois traité? Le maréchal pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une somptueuse hospitalité.

--Chevalier, nous allons partir d'ici.

--Non, mon père.

--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?

--Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à Montmorency. Nous l'escorterons, mon père. Et, une fois qu'il sera en parfaite sûreté dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie entreprise.

--De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal n'appelle-t-il pas M. le comte de Margency pour l'escorter?

--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier toujours souriant. Mais, lors même qu'il serait ici, je ne lui céderais pas le droit que j'ai conquis de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi qu'elle fit appel, à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. J'étais à mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous de l'argent, mon père?

--Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a fait M. de Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais payer maître Landry?

--Et dame Huguette.

--Tu dois à tous les deux?

--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry. Et c'est de la reconnaissance que je dois à Huguette. Je paierai l'un avec des écus, et l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une parole sortie du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.

--Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris dès ce soir. L'escorte du maréchal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que nous avons à nos trousses une foule de roquets de moindre importance.

--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons qui pourront ce soir nous être utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du côté de la Truanderie.

--Allez donc, mon père, et soyez prudent.

Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha la tête et s'éloigna.

Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours dans la chambre et s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hôtel le fauteuil du roi, parce que Henri Il s'y était assis.

Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-à-vis de son père la comédie du jeune amoureux qui parle avec détachement de sa peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire amer.

Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même pas la comédie avec lui-même, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer avec les autres.

Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne disparut pas de ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se passaient en dedans.

Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus lui serrait le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses pour étancher des larmes partout où il passerait. A défaut de richesses, il rêvait de parcourir le monde en aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement qu'il était exceptionnel et digne d'admiration. Il en résultait que parfois des bouffées d'ambition montaient à son cerveau. L'ambition de quelque magnifique et glorieuse destinée.

Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi, c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure, tout voisin de la divinité, calme, paisible, railleur à son habitude, comme devant un égal. Et, au fond de lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé devant la majesté royale.

Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin de modifier son attitude. Il avait simplement dit à son père qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour qui avait pris possession de son coeur. Avec la même simplicité, il eût sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.

Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis si difficile à étonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait souffleté de son rire le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de France, qui avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville, et que le maréchal de Montmorency traitait en hôte royal.

Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés par son père, il allait se trouver sans un sol du jour où il sortirait de cet hôtel.

Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions, fort comme Samson, élégant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il marchait dans une gloire.

Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva que les choses étaient comme elles devaient être, puisque, selon les idées de son temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait épouser une héritière d'immenses richesses.

Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer avec une adorable naïveté:

«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer comme je l'eusse aimée?... Pauvre Loïse!...»

Et après quelques instants de réflexion:

«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre. Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout va s'arranger. Cette nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre à Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude épée. Ce d'Aspremont dont m'a parlé mon père. Les trois mignons. Ce Maurevert. Cela fait six. Je les provoque tous les six à la fois. C'est le diable si à eux tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de jolies funérailles!

A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.

Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché de lui, avait commodément installé sa tête et le regardait de ses grands yeux bruns, tendres, profonds, d'une belle humanité.

--Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.

Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:

--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de ne pas plus penser à moi que si je n'étais pas ton ami le plus fidèle... fidèle jusqu'à la mort!

Voilà ce que dit Pipeau.

Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:

--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je te dois beaucoup, sais-tu? Grâce à toi, je suis sorti de la Bastille, et puis, un jour que j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles? Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu sans moi?...

Le chien avait écouté gravement.

Et sans doute, bien que le discours de son maître fût terminé, il continua à écouter ce que le chevalier pouvait se dire à lui-même, car ses yeux ne quittèrent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit par pousser une plainte sourde.

--Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui entrebâilla la porte.

Le chien interrogea le chevalier, qui dit:

--Va.

--Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde maître Landry, reprit le routier.

--Je vous accompagne, mon père.

--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici.»

Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan père s'éloigna, suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration qu'il avait méditée. Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis, enfin, que le chevalier était en sûreté parfaite.

«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai à me suivre, et du diable si je n'arrive pas à lui faire oublier toutes les Loïse du monde. A son âge, j'eusse enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre. Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»

Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.

A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?

Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il parcourut les rues avoisinantes et ayant constaté que tout paraissait parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au bac pour traverser la Seine.

Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière en se promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la même occasion.

Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain étonnement mélangé de crainte et d'espérance.

«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?» murmura le digne aubergiste.

--Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de mon fils, car nous allons quitter Paris.

--Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.

--Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous nous retirons après fortune faite.

L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.

--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une commission à lui faire de la part de mon fils.

--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien l'honneur de déjeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est sur le point de quitter Paris?

--Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je déjeunerai, vous établirez notre compte.

--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.

--Si fait!

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte est tout préparé. Vous m'en aviez vous-même donné l'ordre, et par deux fois vous fûtes sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...

--Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.

--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit à rire aussi par politesse. En effet, la première fois, vous eûtes ce terrible duel avec ce monsieur Orthès... Et la deuxième fois... au moment où je tendais déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...

---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes bras.

--En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry d'un air si piteux que le vieux routier eut un deuxième accès d'hilarité.

Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles habitudes, entrait dans la cuisine de cet air hypocrite et détaché des biens de ce monde qui inspirait tant de confiance à ceux qui ne connaissaient pas la gourmandise et l'astuce de ce chien.

Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable des flacons que Landry lui-même déposa sur la nappe éblouissante, il comprit qu'il était devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.

«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une bonne chose! Avec de l'argent qu'il me suppose, j'achète à crédit le respect et l'admiration de ce digne homme. Que serait-ce si j'étais réellement riche!»

A ce moment, Huguette entra dans la salle.

--Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque à la dent, dit le vieux Pardaillan.

Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit et soupira:

--Il paraît donc que vous nous abandonnez?

--Oui, ma chère madame Huguette, nous partons pour... pour des pays inconnus. Et, avant de partir, nous avons songé, mon fils et moi, que nous avions un vieux compte à régler, ici...

--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais chercher la note.

--Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il m'ait annoncé son intention de passer à, la Devinière.

--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.

--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous citer ses propres paroles: «Quant à la jolie Huguette, a-t-il dit, ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les meilleurs de mes souvenirs.»

--Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.

--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié de ce qu'il pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.

Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva son verre, et dit gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»

--Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai jamais la bonne pensée qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je vous prie. Et, je veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un avis...

--Parlez, ma chère...

--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.

--Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.

--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle l'aime, continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce pauvre jeune homme si malheureux...

--Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...

--Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le lui dire à lui-même. Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loïse, qu'il se souvienne que c'est moi qui lui ai annoncé son bonheur.

--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah! c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui change diablement les choses!... Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...

Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux Pardaillan continua son repas, avec une infinie satisfaction.

Tout a une fin, même les bons déjeuners.

Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux routier, l'oeil conquérant, reboucla son épée et, mettant la main à sa ceinture de cuir qui contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela maître Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux, léger, fendant l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant à la table, déploya son papier. Il était long d'une aune. Et, comme pour s'excuser de cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de dire:

--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marqué les extras.

--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.

--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.

Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença à entrouvrir sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui était radieux, devint incandescent, tant l'émotion le fit flamboyer.

«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.

«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix furieuse.

En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer à l'instant même dans la salle, dégainèrent et se précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.

Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante... Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table ont toute la vaisselle s'était écroulée.

Huguette s'était enfuie dans la cuisine.

Les trois enragés portaient coup sur coup.

--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.

--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.

Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.

Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage froide, c'était Maurevert.

Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant que la Devinière avait été longtemps le quartier général des Pardaillan.

A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans plus de réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard, ils le chargèrent.

Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues rue Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.

Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.

A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait, ou reculait d'un bond.

La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois étaient résolus à tuer le père en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces, tout leur sang-froid, jouant serré, cherchant le coup mortel.

Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires étaient placés en bataille entre lui et la porte de la rue. Il était donc repoussé peu à peu vers le fond de la salle, où la porte se trouvait ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début de ce récit, nous avons montré le banquet des poètes de la Pléiade.

Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et parvint enfin dans la dernière pièce.

--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrées.

«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas ensemble!»

A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation, se précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait: c'était un sombre cabinet où se trouvait l'entrée de la cave, d'une part, et, de l'autre, l'entrée du long corridor qui aboutissait à la rue.

Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans ce réduit. Mais la porte se ferma à leur nez.

Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la porte: c'était Huguette!...

Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis refermé à clef la porte du réduit.

--Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.

--Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.

--Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux; routier qui, rengainant sa rapière, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.

Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant d'après, il détalait le long de la rue Saint-Denis.

--Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quélus, tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour défoncer la serrure.

Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.

--Un marteau! commanda Maurevert.

--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.

--Vous serez récompensée, ma brave femme.

La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent que le vieux renard avait fui.

Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan était déjà loin, courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le départ du maréchal.

Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses habitudes, tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur les tables de la Devinière.

Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine, où elle trouva son mari cramoisi de fureur.

--Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan n'aura plus la pensée de me payer!

--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!

--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!

--Bah! marquez toujours...

Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une table, commanda qu'on lui apportât de l'encre et une plume, et il fit à la fameuse note la rallonge suivante:

«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci: deux écus et cinq sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois écus. Item, deux flacons de Saumur: deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres. Item, un saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et quatre deniers.

--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus l'épaule de son mari.

Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie à la plus sombre mélancolie.

Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:

«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun.»

Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.

Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à l'hôtel de Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien mystérieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui pullulent en ce lieu.

Il souriait dans sa moustache et murmurait:

«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement préparée!»

A quelle rencontre faisait-il allusion?

On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté son fils en lui disant qu'il allait à la Truanderie, puis, qu'il était revenu sous prétexte de lui emprunter Pipeau.

Or, du premier coup où il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan père se mit à errer par l'hôtel, jusqu'au moment où il se rencontra avec Loïse.

«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à vous faire mes adieux.

--Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne put s'empêcher de pâlir.

--Oui, nous partons, mon fils et moi.

En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité que son fils lui paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la direction de la chambre du chevalier.

Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la nouvelle de ce brusque départ, le coeur serré par une angoisse inconnue.

Pardaillan ouvrit doucement la porte.

Loïse entendit le discours que le chevalier adressait à Pipeau.

Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant la porte ouverte et, devant cette porte, Loïse tout interdite... Que se passa-t-il en elle à ce moment? A quelle impulsion obéit-elle? Toujours est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier stupéfait et bouleversé, demanda:

--Vous voulez partir?... Pourquoi?

Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune fille, murmura:

--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?

--Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai entendu bien malgré moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien là où vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh! monsieur quel est ce pays d'où vous ne reviendrez jamais?...

--Mademoiselle...

--Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous ennuyez-vous?

Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de sa propre audace, toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.

Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une douleur aiguë.

--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une façon de parler...