Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 3

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--Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous mêlons pas de discuter les arrêts prononcés par les puissances; il sait que je suis sa mère, et c'est pour cela qu'on le condamne.

Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle devait dire Dieu ou Satan.

--On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir royal. N'en parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret connaît ce secret... Et celle-là, René, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un seul coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de rétablir l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de mon Henri. J'ai sondé Coligny; j'ai sondé le Béarnais, j'ai étudié tous ces seigneurs qui encombrent la cour et la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous, depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la révolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'élèvent comme une menaçante barrière; l'autorité royale de France leur pèse; là-bas, dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté. René, si je ne détruis pas la réforme, c'est la monarchie elle-même qui sera quelque jour réformée. Commençons donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret, c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'État.

Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri hors de la tour.

--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.

--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.

Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient et parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante, placé à une centaine de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement à son astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec balcon ventru en fer forgé. Une belle porte cintrée, en chêne orné de gros clous à tête, des fenêtres à vitraux délicats, une façade contre laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner à cette demeure une apparence de coquetterie.

Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent dans une pièce très vaste qui occupait toute l'aile gauche du rez-de-chaussée. Sur une grande table étaient déployées des cartes célestes dressées par Ruggieri lui-même; les murs disparaissaient derrière les rayons de chêne qui supportaient des volumes.

La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques instants dans le cabinet de travail poussiéreux.

--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.

Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.

Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par ouvrir, après dix minutes de travail, une lourde porte renforcée de barres de fer.

Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci était toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-même ayant appuyé fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt s'écarta, laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage d'un homme.

La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite du rez-de-chaussée.

L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux en cuir, soigneusement tirés, protégeaient contre tout regard qui fût parvenu à percer les vitraux.

Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.

Tout le panneau du fond était occupé par le manteau d'une cheminée assez vaste pour former à elle seule comme une pièce distincte. Sous ce manteau, deux larges fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux, aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables placées ça et là supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une collection de masques en verre ou en treillis d'acier.

Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la clef qu'il portait suspendue à son cou, sous son pourpoint.

Catherine se pencha, et murmura:

--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René, cette jolie aiguille d'or?...

René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient presque.

Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce qu'elle riait. Au repos, la tête de la reine présentait un caractère de sombre mélancolie qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à être gracieuse comme au temps de sa jeunesse où son sourire avait été chanté par tous les poètes. Mais quand elle riait d'une certaine façon, elle devenait effrayante.

Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude sur son visage, où éclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son oeuvre.

--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle pêche bien mûre et dorée; enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté, Seulement, la personne qui aura mangé cette pêche sera prise, dans la journée, de nausées et de vertiges; le soir, elle sera morte.

--Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce liquide qui ressemble à de l'huile?

--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prépare la veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait douze ou quinze gouttes de cette huile à l'huile de la veilleuse. Votre Majesté s'endormirait comme d'habitude sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se réveillerait plus.

--Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?

--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rosé, voici l'oeillet et voici l'héliotrope; puis, l'essence de géranium; voici la violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par exemple. Votre ami admire et demande à cueillir la rose. Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une légère incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez versé dix gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est pas modifié puisque chacune de ces essences possède le parfum lui-même.

--Très joli, René! Et ces cosmétiques?

--Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les lèvres; voici la pâte pour étendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacité aux yeux. Seulement, la femme qui aura employé cette pâte ou ces crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes démangeaisons à la figure, et bientôt un ulcère se produira, qui ravagera le plus beau visage.

--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?

--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beauté.

--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il là? de l'eau?

-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur, sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'altérera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous l'aurez mêlée dans la proportion infime de trente à quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.

--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.

--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est des cas où il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de l'être quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de dîner à votre table et si son vin a été additionné de cette pure eau de roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque malaise, une angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera impossible de manger; une faiblesse générale s'emparera de lui et, trois mois après le dîner, on l'enterrera.

--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.

--Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien de temps voulez-vous que... la gêne soit supprimée?

--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas plus, pas moins.

--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ébène.

--Ce livre?

--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilité entre les mains d'une catholique, missel précieux pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.

--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette broche?

--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile à fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour fermer et, en forçant, elle se pique au doigt, piqûre insignifiante qui fait se déclarer en huit jours une bonne gangrène.

--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?

--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil à tous les coffrets du monde, avec cette différence pourtant qu'il a été ciselé par d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un présent vraiment royal. Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le, madame.

Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eût tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y était habitué.

--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce coffret est doublé en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est à lui seul un objet d'art, gaufré selon les méthodes secrètes de la tradition arabe, ce cuir est légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.

Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre qui se dégageait légèrement de l'intérieur du coffret.

--Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fièvre qui vous emporterait en trois ou quatre jours.

--Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins une heure?

--A défaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-même venir trouver votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira à renfermer l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants qui vont s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants séjournent dans le coffret, leur vertu est dès lors aussi efficace que la vertu même de ce cuir.

--Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.

Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la récompense de son patient labeur.

--Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des années à combiner les éléments subtils capables de s'adapter à la peau comme à la tunique de Nessus; j'ai veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent fois m'empoisonner moi-même pour trouver cette essence qui se communique par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret redoutable, j'ai enfermé la mort que j'ai ainsi réduite à l'état de servante docile, muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine. Il est à vous.

--Je le prends! dit Catherine.

En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le garda un instant dans ses deux mains levées à hauteur de ses yeux, et murmura:

--Dieu le veut!

IV

ORDRE DU ROI

Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva sa fille et celle qui avait été sa femme, fut une journée paisible pour tous les habitants de la maison de la rue Montmartre.

Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en extase devant sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister au monde rien d'aussi gracieux. Quant à Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle subissait une crise passagère et que le bonheur lui rendrait à la fois la raison et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire à la guérison.

Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:

«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce que je n'aurais pas dû demeurer fidèle, même la croyant infidèle?»

Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine changée, presque aussi idéale qu'au temps où il l'attendait dans le bois de Margency.

Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa mère à sa félicité, elle était en plein ravissement. Elle aussi était convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison à la martyre. Et elle s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait un homme exceptionnel par la force, la gravité sereine. C'était de plus l'un des puissants du royaume.

Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable malgré la folie de Jeanne.

Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la considéraient tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux changement se manifestait dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur brillant, ses joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue ni aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait non pas strident et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.

En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec le vieux Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une étreinte loyale et le souvenir de l'enlèvement de Loïse s'éteignit.

La nuit qui suivit fut également très calme.

Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit dans la rue. Le maréchal de Damville vint visiter le poste qui veillait devant la maison. Il était accompagné de quarante gardes du roi qui relevèrent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les commandait et le capitaine qui avait accepté la caution de Jeanne de Piennes dut se retirer.

Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se produisit parmi les soldats.

Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se tinrent prêts à faire feu.

On se préparait évidemment à enfoncer la porte.

La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour nulle et non avenue? C'est là la réflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque, ayant mis le nez à la lucarne, il vit ces préparatifs. Il appela aussitôt le maréchal et le chevalier qui vinrent examiner la situation. Le vieux routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:

--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir notre parole; nous étions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes. L'attaque nous délivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte ouverte: fuyons!

--C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils attaqueraient. Parole faussée, parole rendue!

--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?

--Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement avec les deux femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tête.

--Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit aussitôt ce qui se passait dans le coeur de son fils.

Et le prenant à part:

--Tu veux mourir, hein?

--Oui, mon père.

--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une observation de ton vieux père?

--Oui, monsieur...

--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux vivre sans cette petite Loïson que le diable emporte, et que moi, je ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette t'échappe!

--Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant d'espoir.

--Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?

--Folie!

--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?

--Vous savez bien que non!

--Eh bien, il faut la demander!

--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...

--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer dans leur famille. Mort de tous les diables! ton épée vaut la leur, et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'où on ne revient pas. Voyons, consens à vivre jusqu'à ce que le père de Loise m'ait formellement dit: Non!

--Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un moyen de mourir seul et de ne pas entraîner son père à la mort.

--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le maréchal, nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici ce qui est décidé: Vous allez partir à l'instant. Nous demeurons ici jusqu'à ce que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre tour.

--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal d'une voix ferme. Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas à me suivre, dès la première attaque, vous exposez à une mort terrible ces deux innocentes créatures.

Le chevalier tressaillit.

--Nous partirons donc, dit-il.

--Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.

L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier faire un signe à l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fît chaud, était enveloppé d'un manteau qui le couvrait entièrement. En sorte que Pardaillan ne put le reconnaître.

L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu de noir, lequel, tirant un papier d'un étui, se mit à lire à haute et distincte voix:

«Au nom du roi:

«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan père et fils réfugiés en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est déclarée non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les crimes précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;

«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion pour être menés au Temple et de là être jugés pour crime de félonie et de lèse-majesté; plus incendie volontaire d'une maison; plus rébellion à main armée;

«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.

«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir ainsi parlé à haute voix auxdits rebelles, et déclarons leur avoir, par dernière indulgence, accordé une heure de réflexion.

«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes réquisitions à gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant à la compagnie des arquebusiers du roi.»

L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira près du cavalier au manteau, qui demeura immobile.

L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.

La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les prendrait morts.

L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte et frappa rudement en criant:

«Au nom du roi!»

Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison et une fenêtre du premier étage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva dans la rue:

«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»

Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:

--Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?

--A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous rendez.

--Faites bien attention que vous violez vous-même la caution accordée.

--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à discrétion.

--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire que vous faussez la parole donnée. Maintenant, attaquez si bon vous semble.

Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenêtre, tandis que l'officier criait encore une fois:

«Au nom du roi!»

Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et un madrier disposé en façon de catapulte commença à fonctionner. Au cinquième coup, la porte tomba.

Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte et se tinrent prêts.

Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre à entrer dans la maison. Là, on constata que l'escalier était hérissé de barricades diverses.

--C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda l'officier.

Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.

Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec précaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied à terre, mais qui continuait à se cacher le visage dans son manteau.

A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en haut.

On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après l'autre, avec toutes les précautions nécessaires.

Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident que les assiégés s'étaient retirés dans le grenier.

Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations réitérées, on se décida enfin à pénétrer dans ce grenier, on n'y trouva que du foin.

Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonça d'un violent coup de pied.

--Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!

Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats étonnés reconnurent l'illustre maréchal de Damville.

--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.

--Fouillez cette maison!» grinça Damville.

La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.

Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il était pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval et s'élança dans la direction du Louvre.

Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès du roi.

Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de Montmorency, et, les deux femmes installées, tinrent conseil de guerre.

--Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en sûreté.

Le chevalier hocha la tête.

--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous étiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...

--Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi bien, mon intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mère. Dès ce soir, je partirai avec elles pour le château de Montmorency. Je compte sur vous pour nous escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas même le roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armée pour prendre le manoir.

Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante, on quitterait Paris.

Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal une mémorable conversation. Le chevalier s'était retiré dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel. Loïse venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux Pardaillan demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir Loïse, entama héroïquement la question qui lui tenait au coeur:

--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien heureux d'avoir retrouvée, monseigneur.

--Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.

--Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle! Mais je doute qu'il existe un homme digne de posséder une beauté aussi accomplie...

--Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal. Je connais un personnage étrange qui apparaît comme un type achevé de bravoure et de finesse. Ce qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même fait que je me le représente comme un de ces anciens paladins du temps du bon empereur Charlemagne. C'est à cet homme, mon cher monsieur de Pardaillan, que je destine ma fille.

--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de tracer est si beau que j'éprouve un impérieux désir de connaître un tel homme. Serais-je très indiscret si je vous demandais son nom?