Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour
Chapter 2
--Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta l'oncle.
Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui désigner. Ainsi chargé des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il pénétra dans le couloir de la cave.
Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.
Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il l'entraîna au fond et lui dit:
--Creuse ici!
Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la terreur, hébété, se mit à creuser avec la bêche.
Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça profondément à coups de maillet jusqu'à ce que Gilles, ayant constaté qu'il tenait solidement, criât: Assez!
Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer ni les bras, ni les jambes, ni la tête.
Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui suggérait pas une révolte.
--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.
--Tu vas le savoir, dit l'oncle.
Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit et se mit à aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporté.
A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser des gémissements ininterrompus.
Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville pénétra dans la cave.
«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on égorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai forcé de te tuer.
Gillot observa instantanément un silence absolu.
«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?...»
--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon âme et conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes peuvent mériter l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.
--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commençant à se rassurer.
Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard continuait à affûter paisiblement. Celui-ci reprit:
--Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait caché ses prisonnières?
--Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.
--Quelqu'un t'a-t-il vu?
--Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir. Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu.
--Et quelle était ton idée en suivant la voiture?
--Rien. Je voulais voir, voilà tout.
--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garçon!
--Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!
--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable, quel démon t'a poussé à raconter ce que tu n'aurais jamais dû voir aux deux damnés Pardaillan?
--Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.
--Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maître?
--Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!
--Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre à ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?
Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutôt que d'avoir à essuyer la colère du maréchal.
Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de sa parfaite innocence. Ce témoin n'était autre que Gillot lui-même. Gillot était donc précieux à conserver.
--Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne pas à mort. Monseigneur prendra à ton égard telle décision qui lui conviendra. Mais il faut que je punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même au pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore. Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui manquent à mon coffre...
--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.
--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol énorme que tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu eu l'idée de me poignarder plutôt que de toucher à mes pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-être te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont passés. Me le jures-tu?
--Sur ma part de paradis, je le jure!
--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes à moi-même en me faisant courir le risque d'être pour le moins chassé par monseigneur. Et je vais te punir par où tu as péché...
--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de terreur.
--Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les oreilles!
--Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.
Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant de son couteau sur l'ongle de son pouce.
Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés, eut encore la force de se dégager.
--Au moins, n'en coupez qu'une!...
Il avait à peine terminé cette singulière objurgation qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul coup de couteau.
L'oreille tomba sur le sol de la cave.
--Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot. ivre d'épouvante et de douleur. Grâce! pitié...
Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il s'évanouit.
Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglanté.
Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il paraît que celle du malheureux Gillot était d'être tôt ou tard privé de ces deux vastes et larges ornements que la nature avait prodigalement octroyés à chaque face de son visage.
Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit à sourire.
Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il le vit sans connaissance, il frémit et grommela:
«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout de suite. Il est mon témoin devant le maréchal!»
Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta de l'eau, du vin sucré, un cordial, des compresses.
Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les eut cautérisées au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées convenablement, il introduisit une gorgée de cordial entre les lèvres du patient et aspergea son visage d'eau fraîche.
Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains à ses oreilles. Elles n'y étaient plus!...
Gillot poussa un lamentable gémissement.
--Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation narquoise qu'on prête à Satan dans les vieilles légendes.
--Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, à présent?
--Imbécile! dit Gilles.
Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutilé! Seulement, il le prit par un bras, l'aida à se soulever, le remit debout, et tous deux se dirigèrent vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche mourante.
Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que l'autre.
Un homme était devant eux!
Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!
--Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.
--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?
--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le jure! J'ai veillé, surveillé, comme vous m'en aviez donné l'ordre en partant. La fatalité et ce misérable imbécile ont tout fait.
--Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville avec sévérité.
--Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné Pardaillan sait où elles se trouvent...
--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?
--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce misérable à qui je viens de couper les oreilles...
--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.
--Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de dire est pour moi une récompense plus magnifique que le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un seul coup!
--Ainsi, tu me restes dévoué?
--Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à vous!
--Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car, si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile à coup sûr que de mourir pour moi.
--Je suis prêt, monseigneur!
Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit qu'il avait foi en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût été gentilhomme!... de puissance à puissance!
Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire éclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.
Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.
«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en désignant Gillot, toujours évanoui. Faut-il l'achever?
--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...
III
L'ASTROLOGUE
Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper à mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne. Nous laisserons également François de Montmorency, la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant Ramus, où les nécessités de notre récit nous rappelleront bientôt.
Trois jours après les événements qui se sont déroulés, trois jours après la rentrée triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement, dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel de la reine.
Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse de commerce), s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non loin de l'hôtel de Nesle.
Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété, avait acheté les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hôtel de Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes; des régiments de maçons s'étaient employés à faire sortir de terre, comme sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante magnificence, et une armée de jardiniers avaient, autour de l'Hôtel de la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.
Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait fait transplanter à grands frais des orangers et des citronniers.
Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses, tous les parfums, le sang et les fleurs.
Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui s'avançait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'était élevée la colonne d'ordre dorique, encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement construite pour l'astrologue de la reine.
C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'étaient eux--s'avançaient en silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent au pied de la colonne.
L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.
Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier, qui montait en spirale jusqu'à la plate-forme de la tour.
Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table chargée de livres et deux fauteuils.
Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la Hache, laissait pénétrer l'air dans ce réduit.
C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne d'une espionne, communiquait avec Ruggieri.
C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle voulait faire parvenir à la reine.
Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un billet contenant ces quelques mots:
«Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je rendrai compte demain.»
--Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda Ruggieri.
Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.
En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de Médicis, qui eût été un policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas étaient sans doute ceux de la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante visite.
La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les ténèbres étaient profondes, comme elle ne voyait rien, elle se plaça de façon à entendre.
Les pas se rapprochaient.
--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules. Croyez-moi. Majesté.
Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu, eût-on dit, des gens qui venaient.
--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit pâlir l'astrologue.
Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune façon, se douter qu'elles étaient ainsi épiées. Elles s'arrêtèrent près de la tour, non loin de la meurtrière, et la reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit voilée d'une indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.
La voix disait:
«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai à la fois la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver à la porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en parfaite sûreté...
--Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre voix--voix de femme, cette fois.
--Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.
--Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.
--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, à travers le jardin, apparaît une lumière. Sans aucun doute, elle a reçu votre messager. Elle vous attend...
--Tu trembles, mon pauvre enfant?
--Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majesté, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne, je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez me témoigner...
--Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.
--Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui devrait être où vous êtes... Tenez, madame, quand je songe que ma mère m'a certainement reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection ne lui est échappé, qu'elle est demeurée glaciale, impénétrable, formidable de rigidité...»
Le comte laissa échapper un geste de violente amertume, et le bruit étouffé d'une sorte de sanglot parvint jusqu'à Catherine, qui demeura impassible.
--Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les cours des pensées du jeune homme. Dans une heure, je l'espère, je vous apporterai un peu de joie, mon enfant...
A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla frapper à la porte verte.
L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret pénétrait dans la maison d'Alice de Lux.
Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la tour et attendit. Sa tête touchait presque à la meurtrière.
Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant les longues minutes qui, une à une, tombèrent dans le silence de la nuit? L'astrologue: le père!... la reine: la mère!... Déodat: l'enfant!...
Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri s'était placé de manière à empêcher Catherine de passer son bras par la meurtrière. Quel horrible soupçon traversa donc son esprit?
Catherine était toujours armée d'un court poignard acéré, arme florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible dans les mains de la reine.
Et Ruggieri frémissait d'épouvante.
Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même de subtils poisons, et une seule piqûre de ce précieux objet d'art était mortelle.
Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger subitement son bras et de frapper?
Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.
Onze heures sonnèrent, puis la demie.
Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.
Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir faire un pas.
Catherine s'apprêta à écouter.
Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de Marillac, lui dit simplement:
--Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans retard...
Et tous deux s'éloignèrent alors...
Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:
--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.
L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eût pas un tremblement et que son regard fût calme. Catherine, l'ayant considéré attentivement, eut un haussement d'épaules et dit:
--Tu as pensé que j'allais le tuer?
--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.
--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'être utile? Tu vois que je ne songe pas à le frapper, puisqu'il vit encore après ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je suis sa mère!
L'astrologue garda le silence.
--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-même a parlé. Il sait, René!...
Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porté l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux baissés, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement.
Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la nuit vers le point où le comte avait disparu, la reine reprit:
--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon René; ton affection paternelle ne sera soumise à aucune épreuve.
--Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne peut le sauver.
Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.
--Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.
Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beauté, ni même d'une certaine majesté naturelle. Ruggieri était loin d'être un charlatan. Nature complexe, faible au point d'accepter sans révolte les plus effroyables besognes, implacable dans l'exécution des crimes que seul il n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il était livré à lui-même, terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eût sans doute passé sa vie en études et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était trouvé sur le chemin de Catherine.
L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri qu'un art intermédiaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaître l'avenir, se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra à savoir aujourd'hui ce que demain doit être! Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or à sa guise?
Ruggieri croyait donc fermement.
Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passé des nuits, il laissait tomber sa plume avec découragement. Mais bientôt une force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfonçait dans la solution de l'insoluble.
Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait été hanté de visions?
--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai d'abord songé qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu à peu, la pitié est entrée en moi. Et avec la pitié, d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser à me dresser devant vous pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me suis contenté de pleurer en moi-même. Car vous avez pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine. Je ne vous étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser de moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté les astres, et ne recevant que des réponses douteuses, je m'étais repris à espérer. C'est vous dire que j'avais pris la résolution de me placer entre vous et lui, et d'empêcher le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore, madame, si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y eussiez point réussi: car je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir.
Catherine hocha la tête, très calme en apparence.
--Superstition! murmura-t-elle.
--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantôme. Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral.
--Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.
Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement l'astrologue, était à son tour dominée par lui dès que Ruggieri abordait les problèmes d'occultisme.
Un changement étrange s'était fait dans la physionomie de l'astrologue. Ses yeux, légèrement convulsés, avaient ce regard en dedans qui transforme si complètement la figure humaine.
--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à me répondre, lorsque les problèmes que je pose d'après les données sidérales aboutissent à l'insoluble, parfois la question que j'ai posée aux invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention se portait sur vos bras. La bague que vous avez à l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre main, et si votre main se fût portée à votre poignard, je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé. A la même seconde, j'ai reçu comme une légère secousse dans le crâne, et ma tête, d'elle-même, s'est tournée vers la meurtrière. A ces signes, il m'était impossible de ne pas reconnaître que j'étais en communication avec l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place où j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement. Il était à une vingtaine de pas en avant de la meurtrière, et se trouvait à sept ou huit pieds en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante; lui-même brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement, retomba. Et à la place où elle était, je vis une large blessure par laquelle s'échappait à flots un sang pareil à du cristal en fusion, et non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes yeux pendant près de deux minutes. Puis, peu à peu, ses contours sont devenus moins précis; la forme s'est confondue jusqu'à ne plus être qu'une vapeur légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie, puis, rien...
La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant ces derniers mots, et n'était plus qu'un murmure indistinct.
La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de défi dardèrent leur regard d'une étrange clarté sur le point que fixait l'astrologue.
--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plaît de sentir la mort! Il me plaît d'être celle qui passe en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et démons, vous m'aiderez à placer sur le trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé Henri...
Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au front, du bout de son doigt glacé.
Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.
--René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne cet homme...
--Notre fils...