Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 1

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MICHEL ZÉVACO

LES PARDAILLAN

L'épopée d'amour

I

OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE

Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la félonie de son frère cadet, le maréchal de Damville, l'avait séparé.

Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville feignait de lui avouer qu'il avait été l'amant de Jeanne... son duel avec lui où il avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency.

Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image de la première demeurant tout entière en son coeur.

Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune héros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait à jamais disparue de sa vie.

Jeanne de Piennes était vivante!

Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur et maître, elle clamait la félonie de Damville, elle demandait grâce et secours pour Loïse, sa fille, à lui, duc de Montmorency.

Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans l'âme du vieux duc: il avait été, mais en vain, en appeler de son frère à la justice du roi, en vain il l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan était venu à lui.

Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être il devinait confusément le secret, l'avait conduit par la main à la demeure mystérieuse où se cachait tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis en présence de Jeanne de Piennes, la première duchesse de Montmorency.

L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes et de deuil, était enfin sonnée.

Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui avait été la joie de son coeur, la moelle de ses os, l'essence même de son être; en un mot, celle qu'il avait aimée.

Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait été sienne.

Comment la retrouvait-il?

Folle?...

Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensée:

«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas sous l'égide de son père!... Oui! retrouver François, même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans ses bras... et mourir alors!...»

Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui dit que c'était à un autre que lui de dire comment sa lettre avait été accueillie par le maréchal, Jeanne eut dès lors la conviction intime que François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité. Et elle attendit.

Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal était là, elle ne parut pas surprise.

Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:

«Voici l'heure où je vais mourir!...»

La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la désirait ni ne la craignait.

Au vrai, elle se sentait mourir.

Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du bien-aimé n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte de flamme dévorante et aussitôt éteinte? Elle ne savait.

Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du repos!...

Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras et murmura à son oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car elle essaya en vain de répondre, elle fit un effort inutile pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.

Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était la morbide fixité de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas de l'évanouissement de Loïse.

Elle se mit en marche en songeant:

«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir réunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!...»

Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan et elle vit François de Montmorency.

Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.

Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait son bonheur.

Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement à cette parole qu'elle crut prononcer:

«Adieu... je meurs...»

Puis il n'y eut plus rien en elle.

Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...

Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette femme qui avait supporté tant de douleurs, qui avait tenu tête à de si effroyables catastrophes, cette admirable mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin s'abandonna, cessa de résister dès l'instant où elle crut sa fille sauvée, en sûreté! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des années, fondit sur elle.

Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.

Une seconde de joie la tua.

Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité qui s'était acharnée sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces de la pensée humaine!--par une sorte de pitié du sort, disons-nous, la folie de Jeanne la ramenait aux premières années de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, où elle avait tant aimé...

Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!

L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots arides. Pour le rêveur qui aime à pénétrer d'un pas hésitant dans les sombres annales du passé, qui cherche en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir ému ta douce et noble figure.

Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui il se souleva sur un genou et, jetant à travers la salle le regard étonné de l'homme qui croit sortir d'un rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.

Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit.

François se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux et si mélancolique.

Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement à l'épaule.

Loïse leva la tête.

Le maréchal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mère essayât de la retenir et il la contempla avec avidité.

Il la reconnut à l'instant.

Loïse était le vivant portrait de sa mère.

Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue et aimée à Margency.

«Ma fille!» balbutia-t-il.

Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras du maréchal et, pour la première fois de sa vie, avec un inexprimable ravissement mêlé d'une infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses lèvres n'étaient pas accoutumées...

«Mon père!...»

Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal s'assit près de Jeanne dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si elle eût été toute petite, il dit gravement:

«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le moment même où ce grand malheur te frappe, tu retrouves un père...»

Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.

Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu de calme à force de se répéter qu'à eux deux ils arriveraient à sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre les questions sans fin.

Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit souvent interrompu, quelle avait été l'existence de celle qui avait porté son nom...

A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.

Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front pâle de Jeanne leur double baiser, il était près de minuit.

II

OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES

Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement de la maison de la rue Montmartre, s'était empressé de regagner l'hôtel de Mesmes.

Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser échapper.

En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa propre sécurité. Ils étaient tous les deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer à t'échafaud.

Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal s'était décidé à rompre avec lui, il avait en même temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.

Il se privait ainsi d'un aide précieux.

Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui concernait ses prisonnières.

Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise uniquement en haine de son frère: pour acquérir Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency. François mort, assassiné par quelque bon procès, Henri devenait le chef de la maison, l'unique héritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-être plus riche que le roi; on lui donnait l'épée de connétable qu'avait illustrée son père; il était presque le deuxième personnage du royaume!

Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées dans la conscience du rude maréchal, et dont la pensée initiale avait été le désir effréné de se débarrasser de son frère.

Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes.

Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il s'était atrocement vengé.

Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperçut ou crut s'apercevoir que sa passion mal éteinte se réveillait plus ardente que jadis.

La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville à la puissance; du même coup, son frère disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus de raison de demeurer fidèle à François; et cette puissance acquise conduisait Henri à la conquête de Jeanne.

On s'explique maintenant que Damville s'empressât de se saisir de Jeanne et de sa fille pour que François ne pût jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.

Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui dire:

«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant du royaume après le roi; je serai peut-être un jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur votre tête?»

Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!

On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville à ce que le chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, croyait-il, ignorât toujours où se trouvaient Jeanne et Loïse.

De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui n'hésiterait pas à avertir son fils! De là, la fureur du maréchal lorsque d'Aspremont lui eut persuadé que le vieux routier avait suivi la voiture! De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le fils!

Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au moment où il quitta Paris pour se rendre à Blois à la suite du roi.

Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!

Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit Jeanne elle-même!...

C'était l'écroulement de tout son plan.

Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel de Mesmes, il était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa main les deux Pardaillan.

Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait laissé pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez Alice.

Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui disant: «Ces deux hommes sont à vous, prenez-les!» Mais, en cédant, il s'était dit simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un seul coup de filet.

Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, il se sentait dévoré d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes, il écumait de rage.

Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.

«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles doit se trouver lui aussi aux Fossés-Montmartre!... à moins qu'il n'ait fui!...»

Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idée de pousser jusqu'à l'office.

Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait la porte de la fameuse cave et où avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.

Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la porte ouverte.

Il se pencha et aperçut une faible lueur.

«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. Cette cave qui eût dû être la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voilà tout. Il n'y aurait que le cadavre de changé!

Il descendit avec précaution.

A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui apparaissait plus nettement.

Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à sa vue.

Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre du spectacle en question.

La scène que nous allons retracer et qui se déroula sous les yeux du maréchal, était éclairée par une torche de résine qui traçait un cercle de lumière, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plongé dans les ténèbres.

Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes.

L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à une espèce de poteau de torture.

L'autre était assis sur un billot de bois, en face du patient.

Celui qui était attaché au poteau était assez jeune encore; il avait une figure blême de terreur et poussait des gémissements à fendre l'âme la plus dure.

L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; une espèce de rictus balafrait ce visage couturé de rides.

Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il s'occupait très consciencieusement à aiguiser son couteau.

Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque besogne de bourreau, c'était Gilles.

Le jeune, c'était Gillot.

Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette cave alors que la plus élémentaire notion de la prudence eût dû lui conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne oncle.

Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en partage. Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutôt goinfre, paresseux, fainéant, méchant quand il pouvait, lâche par conséquent, en somme un répugnant personnage.

Mais par-dessus tout, Gillot était avare.

Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.

Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de même que l'amour perdit Troie.

En effet, au moment où, après l'héroïque résistance de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'était obstinément refusé à révéler le secret du maréchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; à ce moment-là, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de l'émotion des deux Pardaillan, Gillot s'était éclipsé sans bruit.

Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles, d'après les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idées spéciales en esthétique, il avait si grand tort de tenir.

Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un ornement de sa figure.

Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.

Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore prétendait-il ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.

Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait à sa vie même! Gillot s'attendait pour le moins à être pendu si jamais il se trouvait nez à nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hésité à offrir sa vie et sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son maître!

Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...

Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la vélocité de l'épouvante la plus justifiée. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et là. il se dit:

«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je m'en aille!»

Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.

Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut beaucoup d'argent.

Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle matoise et sa figure prit à l'instant une expression d'hilarité qui eût pu faire croire qu'il devenait fou.

Non, Gillot n'était pas fou!

Simplement, il venait de se rappeler que s'il était pauvre, son oncle était fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hôtel, Gillot avait découvert depuis longtemps le vénérable coffre où Gilles entassait les écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il avait volés.

Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet où se trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.

Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart d'heure avec les Pardaillan.

Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle du coffre pour voir où il faudrait frapper.

Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulevé le couvercle! Le coffre n'était pas fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot leva le couvercle sans plus de réflexions et poussa un rugissement de joie, tomba à genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'écus.

A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il oublia son oncle. Après un temps d'extase et de contemplation, Gillot en vint pourtant à se dire qu'il était là pour emplir ses poches, opération qu'il commença aussitôt.

«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare.

Gillot était tout entier dans ce mot.

Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer de semer de l'or sur la route.

Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet argent et cet or, Gillot, les jambes écartées, les bras raides, tout pesant et tout embarrassé, se recula en murmurant:

«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, fuyons!»

Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.

Son oncle était là!

Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait faire, avec un sourire blafard.

Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois écus roulèrent sur le carreau.

Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent ses chausses qui crevèrent, la danse des écus recommença, une course d'or que le vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant à sourire le plus hideusement du Monde.

Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le choc de deux grimaces extraordinaires.

--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.

--Que fais-tu là? demanda le vieillard.

--Je... vous voyez... je... range votre coffre...

Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garçon.

Gillot demeura interloqué.

--Que... je continue?

--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garçon, compte devant moi, écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or à droite, comme étant plus noble; l'argent à gauche; allons... qu'attends-tu?

--Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! fit Gillot.

Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.

Le rangement commença avec ordre et méthode sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles.

A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau soupir s'étranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle comptait:

«Encore quinze mille... encore douze mille...»

Le total baissait de plus en plus, à mesure que les écus étaient réintégrés.

L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. Commencée vers deux heures, elle s'acheva à cinq heures du soir.

Or, cette opération s'accomplissait en même temps que le roi Charles IX faisait sa rentrée dans Paris, en même temps que les deux Pardaillan se battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.

Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.

«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille... plus que trois mille...»

Gillot qui venait de placer délicatement le dernier

écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne vit plus rien.

Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul écu.

«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.

--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»

Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Héroïquement, il les tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaître, et dit:

--Après!...

--Après, mon oncle?

--Oui, les trois mille livres!

--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!

--Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.

--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!

Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses mains tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son crâne. Gillot ne mentait pas!...

--Déshabille-toi!

Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque vêtement, sonda les coutures, retourna les poches, déchira les doublures... Il dut se rendre enfin à l'horrible vérité:

Trois mille livres manquaient au trésor!...

Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante retentirent dans le cabinet; l'imprécation venait de Gilles, qui en même temps rugissait:

--Rends-les-moi, misérable!

Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir à la gorge.

--Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a pris, mes pauvres écus? Mes pauvres écus, où êtes-vous?...

Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette question.

Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer en grâce et insinua:

--Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!

--Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu, toi, misérable! Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en coûte de se faire larronneur et traître! Habille-toi! vite!

En même temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eût pu lui soupçonner. Enfin, il le lâcha, et Gillot se revêtit rapidement.

Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.

Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement refermé le cabinet, il l'entraîna.

--Miséricorde! gémit Gillot.

Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et tirant une dague acérée, lui dit:

--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'égorge!

Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer, puisqu'il n'était menacé de mort que s'il tentait de fuir!

--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.

Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier.

--Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant un assez long poteau pointu par un bout.

Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.