Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 27

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Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il examina le cadavre hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner sa proie alors qu'il est repu.

Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta près de la fenêtre dont le châssis venait de voler en éclats.

--C'est fait! hurla Bême en se penchant.

Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce mélange informe de jour, de lumière rouge et de fumée, il apparut, le cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui durent jadis épouvanter les rêves de Dante!

Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.

Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans les cauchemars, le chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois féroces, distinguèrent:

--Vive la messe!

--Vive le pilier de l'Eglise!

Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les volcans se taisent après un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de Lorraine, duc de Guise, qui criait à Bême:

--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...

Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavés de la cour.

Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchèrent.

--C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! Je savais bien qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tête! Tiens! Tiens!...

Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.

--Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent les bons catholiques!

--Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme un coup de cravache.

Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupéfaction qui suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua à cravacher;

--Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras le Souffleté!...

Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise chancela et roula à trois pas dans les bras de ses soudards...

Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards, des centaines d'épées se levèrent, se choquèrent, des centaines de voix heurtèrent dans le tumulte leurs cris de mort.

Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.

Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levés n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, à l'instant précis où retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force d'ouragan, enlevé, porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.

Ce trou, c'était une porte ouverte.

Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir une feuille, c'était le vieux routier qui empoignait son fils et l'emportait.

Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion venait de pousser du pied, à l'instant où des centaines de furieux, se gênant d'ailleurs et se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...

Des coups énormes ébranlèrent cette porte.

Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.

--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entraînant son fils.

Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...

--Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents serrées.

Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval et criait:

--Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie la tête de ces deux parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»

XXXVII

LA MARCHE AU GIBET

--Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.

Guise se pencha, féroce, le poignard levé.

--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que veux-tu?

--Vous voulez pendre l'Antéchrist?

--Oui! Que veux-tu? Dépêche!

--Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut mille écus d'or!»

Guise éclata d'un rire terrible.

--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist parles pieds, voilà tout!...

Bême se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de séparer la tête du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le traînaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse sanglant traînant dans la boue.

Et tous suivirent. Guise en tête!...

La marche au gibet, la marche macabre du corps traîné dans la boue gluante de sang, commença à travers les rues de Paris, parmi d'autres cadavres, dans le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre des détonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...

Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession que conduisait Guise.

Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny sautait sur les cailloux, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos... Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre, bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'éleva dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan déchaîné.

XXXVIII

PAROLE MÉMORABLE DE BÊME

Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, avec les gens d'armes laissés par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui l'avaient insulté en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut défoncée et la bande se rua dans un escalier, celui-là même qu'avaient monté les Pardaillan. Bême entendit les cris éclater d'étage en étage.

«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards dont la peau ne vaut pas un ducaton à l'heure qu'il est... tandis que cette tête vaut mille écus d'or. Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la débarbouille...

Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait dû servir de corps de garde, et il en ressortit bientôt avec un baquet plein d'eau. Tranquillement, il se mit à sa hideuse besogne.

En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers lancés aux trousses des Pardaillan.

Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux, se mit à inspecter l'hôtel, le nez en l'air.

--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait que vous cherchez un trésor!

--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...

--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...

--Oui, oui!...

--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort, en plus hérissé? Ils sont là... on leur fait la chasse, allez-y!

Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait Bême et disparut en poussant un rugissement de joie.

Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan avaient monté l'escalier. Le bâtiment dans lequel ils se trouvaient formait le flanc gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont l'ensemble traçait le rectangle de la cour.

D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune issue possible.

Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de céder et la bande faisait irruption dans l'escalier.

--Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons être pris comme des renards?

--Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, que nous étions, il y a moins de deux heures, dans une cage de fer où nous allions être broyés; nous sommes au paradis en comparaison.

En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre du grenier, donnant sur une cour étroite.

--Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant la fenêtre.

--Une planche! Vite, une planche!

Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas même une corde qu'on eût pu, peut-être, utiliser...

Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque étage.

Ils se regardèrent, tout pâles...

Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...

--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une fenêtre à l'autre!...

--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut étrange à son fils.

En effet, sauter était impossible: tout point d'appui pour prendre de l'élan manquait; la fenêtre d'en face était étroite; c'eût été un prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste à passer dans cet espace resserré.

Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!

--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le premier!...

Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.

Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par l'angoisse, la sueur au front, vit son père se laisser tomber en avant!

Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...

La tentative était prodigieuse, inouïe--une de ces idées folles qui germent dans la folie du désespoir!...

Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans un formidable effort, les pieds rivés à l'appui de la fenêtre, le vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans fléchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit un arc de cercle dans le vide...

Le chevalier jeta un cri...

Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, répondit:

--Voici la planche, passe, chevalier!...»

La folle tentative avait réussi!

Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi le rebord de la fenêtre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient à la fenêtre du grenier!...

Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jeté d'une fenêtre à l'autre!

Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient: prompt comme l'éclair, léger comme un chat sauvage, le chevalier bondit, posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, alla rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de tomber!...

Au même instant, le vieux routier, solidement harponné des mains, laissa tomber ses pieds, se hissa à la force des poignets et rejoignit son fils...

Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils demeurèrent prostrés, haletants, sans voix...

Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.

Puis il y eut un silence relatif.

Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le plancher, écoutaient, prêts à bondir.

--Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, ils ont dû sauter dans le passage par la fenêtre du premier étage, pendant que nous montions.

--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait être celle de l'officier.

Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre en brisant quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors d'une fenêtre qui donnait sur la cour.

Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre besogne.

Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.

Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre la tête et la porter chez un embaumeur qui était prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou six compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à franc étrier sur l'Italie et Rome...

--Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande porte est fermée? Par qui? Pourquoi?

Comme il se posait ces questions avec une vague inquiétude, il aperçut tout à coup les deux Pardaillan.

Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:

--C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps de M. de Coligny?

La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.

Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son haut:

--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?

--Est-ce toi qui as tué l'amiral?

--C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?

--Avec quoi l'as-tu assassiné?

--Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu rouge.

Et il éclata de rire en ajoutant:

--Il y en a autant à votre service, faillis chiens d'hérétiques! Holà! A moi! Au parpaillot!...

En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte de l'hôtel pour l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupée à saccager une maison.

Mais il demeura cloué sur place.

Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en disant:

--Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un petit compte...

Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lâchait pas prise. A demi suffoqué, râlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait tranquille. Le vieux routier le lâcha.

--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de terreur.

--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement débarrasser la terre d'un monstre.

--Ah! vous me voulez assassiner?

--Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant les épaules.

Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main droite et sa dague de la main gauche. Il tomba en garde.

Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.

--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.

Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa main et marcha sur le colosse.

Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue que l'épieu; il était sûr d'embrocher ce jeune fou et après, il ferait son affaire au vieux.

Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême pâlit.

Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé les bras.

Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie était méconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixité.

Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parées par l'épieu qui, soudain, se trouva à un pouce de sa poitrine. Le colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait, bondissait, multipliait les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun ne portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à chacun de ses arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur sa poitrine.

Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.

Devant lui, le visage effrayant du chevalier.

Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.

--Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...

Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard dans un dernier effort désespéré, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eût porté--un seul coup.

L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la poitrine, passa à travers et s'enfonça dans le bois de la porte...

Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, tout debout, mort sans un soupir...

Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son ceinturon et, prenant le bras de son père, qui avait assisté sans un mot, sans un geste, à cette exécution, tous d°ux sortirent par la petite porte bâtarde...

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert parut dans la cour.

Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage en étage, cherchant et fouillant avec une ardeur passionnée. Lorsque les soldats s'éloignèrent, il eut un moment de désespoir. Par où avaient donc fui les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, recommença les recherches.

--Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»

Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui des regards sanglants.

Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...

Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers du corps, était cloué à la grande porte fermée!...

Le cadavre de Bême!...

Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit à tourner dans la cour comme un insensé en vociférant:

«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»

Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus rien, que des cadavres!

Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit comme peut réfléchir un limier et chercha à reprendre la piste.

Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.

Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la saisit par les cheveux.

--Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette fois, je la porterai à la reine!

Il s'élança.

--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan à son fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la rue.

--Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.

--Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité de catholique, ne court aucun danger...

--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.

--Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de revoir la petite Loïson...

Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de Loïse: il y pensait trop pour en parler. Il se contenta de répéter:

--Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency est attaqué, je crois que nous ne lui serons pas inutiles...

Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient peut-être Loïse, il frémit et hâta le pas.

--Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec les massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?

Le chevalier s'arrêta, livide.

--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon père! Je veux voir si Loïse est la fille d'un de ceux qui tuent au nom de Dieu!...

XXXIX

LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572 FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY

Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan purent se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau péril Paris était comme un vaste champ de bataille, qu'il était impossible de traverser sans se heurter à des ennemis furieux, sans risquer la mort à chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il y avait tuerie, carnage.

Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui avait témoigné quelque sympathie à la réforme, ceux-là, protestants ou non. étaient traqués; la même hideuse scène se reproduisait sur tous les points de Paris.

Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes villes, les mêmes scènes d'horreur se reproduisaient...

A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, l'humanité se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, de la fumée, et, dans ces tourbillons de fumée, des visages hideux, des ombres qui couraient, l'éclair rouge d'un poignard au poing.

Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges éclaboussures, sur les chaussées en flaques gluantes, dans les ruisseaux épaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phénomène il y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris était à feu et à sang.

Dans un petit marché en plein air qui se tenait derrière Samt-Merry, dans une cour, marchandes et ménagères causaient gaiement, étonnées seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...

A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient aux boules ou se chauffaient au soleil...

En dehors de ces rares endroits qui échappaient à l'horreur, tout dans Paris offrait l'image d'une ville dévastée par quelque grand cataclysme; des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient les rues.

Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée de dimanche, fête de saint Barthélémy:

Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur l'hôtel Montmorency; ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient à la charge, entraînés, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés par le cyclone qui ravageait la cité, l'université et la ville.

XL

PROFILS DE GARGOUILLES

Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils? Ils ne savaient pas. Ils étaient quelque part accrochés à la borne cavalière qui se dressait sous un auvent où les avait entraînés un violent reflux de peuple.

A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel

Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles les sièges de l'hôtel s'entassaient.

Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.

Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.

«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.

Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'était Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les tourbillons de fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les mêmes faces crispées; les mêmes yeux flamboyants les mêmes bouches aux lèvres retroussées... des tigres! Il n'y avait là que des tigres...

--Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!

Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans les bras.

Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une large plaie d'où le sang continuait à couler.

Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà flambait.

Pezou monta sur une table.

Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.

Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit l'expression du fauve. Sa bouche, dans un geste de délire, se colla un instant à la plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut sanglante et il sauta de la table en grognant:

--J'avais soif!...

Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de tigres qui s'élançait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quêtant, reniflant; Pezou grognait;

--Au quarante et unième à présent! M'en faut cent d'ici ce soir à moi tout seul...

--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.

Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher de se ruer sur Pezou.

Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hôtel Montmorency.

Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils se rapprochaient de la Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouvèrent soudain au milieu d'une foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés, entraînés, refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et, regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; à l'intérieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains et vociférait...

--Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La Force!...

C'était en effet la maison du vieux huguenot La Force.

Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus de cris d'agonie; tout avait été massacré. serviteurs, servantes, maîtres...

La foule partit, entraînée par les lieutenants de Crucé, allant plus loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.

--Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.

--Entrons! dit le chevalier.

S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande belle salle ravagée en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq cadavres en tas, les uns sur les autres.

Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité à fracturer une armoire. C'était Crucé et l'un de ses fidèles.

Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir leurs poches.

Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou un collier de grand prix.

Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon arrachait les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.

--En route, maintenant, dit Crucé...

Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux en même temps, la face sur les cadavres.

Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing à la tempe; le vieux Pardaillan avait fracassé le rrâne de l'autre d'un coup de crosse de pistolet.

Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent un instant dans les spasmes de l'agonie...

Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur course, rasant les maisons, tâchant d'éviter les feux de joie et les bandes de carnassiers.

Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.

Quelle heure? Ils ne savaient pas.