Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 28

Chapter 283,733 wordsPublic domain

Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant d'un éclat paisible au-dessus des tourbillons de fumée.

Et, toujours, les cloches mugissaient.

A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.

Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.

Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître. Elle se composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serrés; derrière eux venait une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles épées, de piques rouges.

Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement armés de poignards. Toutes ces lames étaient rouges de sang.

Tous portaient la croix blanche.

Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.

Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une tête!...

--Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule frénétique.

Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa pique au haut de laquelle la tête blafarde se balançait...

Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un même frémissement d'horreur les secoua.

--Ramus!

Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un instant les yeux...

C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...

Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette tête. Puis ces yeux s'abaissèrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier trembla. Cette impression d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.

Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il y lut le mépris foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour désigner les deux Pardaillan; dans la même seconde, il tomba, roula sur la chaussée qu'il talonna. Il cria:

--Malédiction!

Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front, et ce coup de pistolet c'était le chevalier qui l'avait tiré. Rudement, un grand gaillard à croix blanche venait de le heurter; cet homme agitait un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait fait feu!

Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruée féroce, une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq cents loups furieux aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la fois, mais, plus prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un géant vêtu de rouge et qui appartenait sans doute à la maison de Damville, car il en portait les armes sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en avant, et pointa sa rapière...

--Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.

Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan, d'un bond terrible, se jeta à la bride du cheval dont la tête et le cou se présentaient à l'entrée de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa, l'entraîna, le fit entrer tout entier dans l'allée!..

Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...

Le routier éclata d'un rire homérique.

Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant hébété par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener la bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle, il se laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya rouler sur les assaillants au moment où il touchait le sol...

Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé les jambes de devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'apprêtait à frapper la bête au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle demeurât plus longtemps... le chevalier l'arrêta soudain et dit:

--Galaor!...

Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:

--Galaor!... C'est bien lui!...

Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de tonnerre.

Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allée était bouchée par une barricade vivante.

Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de l'allée, certains qu'elle ne serait pas dégagée avant dix bonnes minutes; mais, avant de partir, le chevalier avait embrassé le naseau fumant du cheval en disant:

--Merci, mon bon ami...

--Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans une souricière... pas d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble que j'ai dû passer par là...

Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une femme parut...

--Huguette!

Ce cri échappa aux deux hommes.

C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allée de l'auberge de la Devinière. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?

Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis au moment où ils essayaient de se diriger sur la Seine.

Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur offrait un refuge au moment où la rue avait été envahie par la bande hurlante des loups de Kervier...

Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine; trois hommes s'y trouvaient: Landry Grégoire, pâle comme un mort, et, chose étrange en pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient: c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.

--Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine, redescendre et sortir par-derrière... fuyez!

--Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur de la destruction des hérétiques une ode qui portera mon nom à la postérité! j'appellerai mon poème: les Matines de Paris!

--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.

--Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant le geste de s'arracher les cheveux, opération impossible puisqu'il était entièrement chauve. Malheur! mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui par là!

--Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge, la casse et l'incendie sur ma note!...

--Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.

--Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.

Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.

Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, la baisa doucement sur les yeux, et murmura:

--Huguette, jamais je ne t'oublierai...

Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en fut bouleversé...

Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.

Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac où il avait entassé son or et les bijoux de sa femme.

--Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi l'allée...

Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.

--Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous êtes une mauvaise catholique et je vais vous dénoncer!

Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:

--Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si cette vipère s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..

Dorât s'effondra.

Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait par la porte de l'allée défoncée, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge à sac et à feu...

XLI

VISIONS TRAGIQUES

Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette, se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des arquebusades...

Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées violentes soulevaient leurs coeurs...

Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un brassard blanc au bras droit...

C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en aperçussent, les avait marqués du talisman de protection.

Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au vol, et le mit dans sa poche en disant:

--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne Huguette!

Le chevalier haussa les épaules.

En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier sentit un papier qu'il froissait.

--Qu'est cela? dit-il.

--Quoi?...

--Rien... je me rappelle... marchons.

Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et l'avait fourré dans sa poche.

Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency. Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de huit à dix mille forcenés.

Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...

XLII

L'OASIS

Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs visages livides.

A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane.

L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.

L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur.

Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.

Il pouvait être un peu plus de midi.

Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.

Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi _port des Barrés_, et qui se trouvait derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel du maréchal.

Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit enfant.

L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé d'une serge.

--Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.

Et comme le porteur arrivait près d'eux:

Où vas-tu, petit?...»

L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:

--Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles sont finies...

--Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son ouvrage.

--C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.

--N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...

--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...

--Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la porte du cimetière.

Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:

--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément

--Oui-da.

--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...

Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.

--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.

--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!

Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.

Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.

--Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le temps de nous rejoindre.

--Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...

--Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!

--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»

Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.

--C'est là!» dit le fossoyeur.

Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:

--Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!

--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?

--Non... mais elle va être contente.

Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...

Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.

Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...

L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:

«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous me dire votre nom?

--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...

--Le chevalier de Pardaillan...

--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...

--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...

--Adieu, mon enfant...

--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.

Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.

Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:

--Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!

--Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...

Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.

Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:

--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons, frère Lubin, c'est le moment!

Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement, entraînant le petit.

--C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...

Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et le suivit.

Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.

--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient de fleurir?...

Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:

--Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!

--Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement inconscients de la comédie qui se jouait.

--C'est Dieu qui manifeste sa volonté.

--Mort aux hérétiques!

Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein mois d'août!...

Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas laisser une seule branche.

Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut avait appelés des _fratres ad succurrendum_ (frères de renfort).

Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en quantité affluèrent.

Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie devenait plus furieuse.

Tel fut le miracle de l'aubépine...

XLIII

«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....

Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses barques attachées à quai.

Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.

Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...

Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.

Le torrent tournait vers la gauche

Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel de Montmorency.

Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs embrasés.

La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.

Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.

Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:

--Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!

--Malédiction! râla le chevalier.

--C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!

A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante: Grâce!

Une douzaine de forcenés la poursuivaient.

La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et pantela, les mains tendues:

--Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!

Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en hurlant:

--Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»

Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.

Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible besogne.

Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante marcha sur Orthès.

Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.

Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...

Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.

Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et encore!...

D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:

--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut! taïaut!...

Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...

Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:

--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!

Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.

D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.

Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette scène...

Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.

Proserpine, devant le chevalier...

Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...

Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de dague du vieux routier...

Proserpine avait sauté sur le chevalier...

Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla, sa voix s'éteignit...

Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.

Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour d'eux, aboyant à la mort.

--En route! dit le chevalier.

Et sa voix avait une prodigieuse intonation.

Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.

Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples, grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...

Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes déchaînés.

--Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...

A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...

Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...

--Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!

Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:

--Pardon, ami! je t'ai insulté...

Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.

Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.

XLIV

ENTRE LE CIEL ET LA TERRE

Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait...

Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à deux griffes de lion.

Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!

Ils firent face à la foule.