Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour
Chapter 26
Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des coups d'arquebuse, des coups de pistolet éclataient dans la nuit. Dans la fantastique armée de Catho, il y eut un long frémissement. La panique, un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement de terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris lointains, aux sourdes détonations, elles se mirent à répondre par des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.
Soudain, une porte basse fut ouverte.
La Roussette et Pâquette apparurent.
--En avant! hurla Catho.
--En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.
--Par ici!» cria la Roussette.
Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes venaient d'ouvrir du dedans.
--J'ai les clefs! glapissait Pâquette.
--Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta la Roussette.
--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où est-ce?
--Par là!
Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur tumulte.
Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, sorcières?... Arrière!...
--En avant! vociféra Catho.
--Feu! Feu! hurla la voix...
Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de Catho tombèrent, mortes ou blessées. Alors, dans cette cour étroite, il y eut des vociférations inimaginables. Douze soldats rangés en bataille et commandés par un officier venaient de faire feu...
Voici ce qui s'était passé:
Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle était divisée en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et Pâquette, après avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en toute hâte. Dans l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha de la porte massive et la ferma à double tour: les soldats ne pouvaient plus sortir, les fenêtres étant grillées!
Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho devait entrer.
Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre ce deuxième poste, il y avait les geôliers, les sentinelles.
Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour à l'armée des ribaudes.
Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, les soldats du deuxième poste, qui n'étaient pas enfermés, accoururent. Les geôliers s'habillèrent en hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette légion de mendiantes hurlantes et vociférantes, ils crurent d'abord à une vision de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles frappaient et leurs coups portaient...
Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que couvrait le tumulte déchaîné sur Paris.
Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant de soldats étaient tombés.
Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de sang, les cheveux épars, sorcières en délire: enivrées par le sang, enfiévrées, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se débandaient, on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations et, finalement, un grand hurlement de triomphe éclata.
Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient précipités dans un couloir dont ils poussèrent la porte affolés terrorisés par cette irruption inouïe de mégères endiablées. Seuls, un officier, un sergent et un soldat demeurèrent dans un coin.
--En avant! rugit Catho.
Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait elle était comme une panthère blessée qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.
Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles venaient de tomber, blessées--mortellement peut-être.
Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit les clefs que la Roussette tenait dans sa main crispée et, livide, sanglante, échevelée, courut au groupe des trois prisonniers.
--Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.
--Je ne sais pas! dit le soldat.
Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une masse.
--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à l'officier.
--Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...
Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un seul coup, comme pour le soldat.
--A toi, dit-elle au sergent.
--J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort
Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures, marchant de ce pas souple de la panthère prête à bondir, son poignard rouge incrusté dans la main. Derrière elle le troupeau suivait à la débandade.
Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.
Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.
Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une petite porte basse ouverte; un escalier tournant commençait là.
Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:
--Si tu me trompes, tu es mort.
--Des lumières! cria une voix.
--Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.
--La mécanique? gronda Catho.
--Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.
Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. Il grommelait et ricanait dans sa moustache grise:
--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une pinte ou deux de sang, et voilà!
La bande cheminait le long de l'étroit boyau.
Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient plus que comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un étrange spectacle.
Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, à tête énorme, aux bras nus musculeux.
Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.
--Qu'est cela? demanda-t-elle.
--La mécanique! dit le sergent.
--Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.
--Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.
Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, siffla dans l'air et s'abattit sur le crâne du sergent qui étendit les bras, tourna sur lui-même et tomba, le nez sur les dalles.
Il était mort.
Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, échevelée, dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout à sa besogne, ne voyait rien, n'entendait rien.
Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque du gnome qu'elle arracha de la manivelle.
Le grincement s'arrêta net.
Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, après l'avoir saisi par la nuque, l'avait retourné, l'avait collé contre la muraille. Ses doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence profond régna dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui du monstre et celui de Catho.
--Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant tous ces visages de femmes.
--Où sont-ils? râla Catho.
--Là! fit le gnome.
--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!
Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. Le monstre étendit le bras et montra un fort bouton de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la manivelle, bosselait le mur.
Catho lâcha le gnome et bondit.
Son poing fermé se mit à marteler à grands coups le bouton de fer.
Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, La porte de fer s'ouvrit.
Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les yeux élargis par l'étonnement infini, les lèvres retroussées par le rictus des épouvantes surhumaines, apparurent...
--Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire effrayant.
Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses lèvres.
--Sauvés!...
--Catho!...
Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux hommes.
Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant le boyau empli de femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se félicitaient, jacassaient, pleuraient.
Alors, ils comprirent!
Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: Catho soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la bataille, et la ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes rumeurs, pourquoi le plafond s'était arrête net pourquoi la porte s'était ouverte, pourquoi ils étaient vivants, libres, hors l'épouvantable cauchemar de la mécanique de fer!...
D'un bond, ils furent près de Catho.
D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux et chacun d'eux, saisissant une de ses mains, y déposa un long baiser.
Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que cet hommage, venant de pareils hommes, était la suite toute naturelle du rêve de son âme simple, violente et douce.
Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'était faufilé, avait fui, effaré.
Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on entendait seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train d'accomplir la grande hécatombe.
Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait fait tomberai genoux devant Catho.
Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée et, de sa voix brève:
--Partons! Malheur à eux!...
--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons quelque chose à faire!
Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible d'y découvrir une émotion.
Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents serrées:
--Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... Allons, viens, Catho!
Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.
Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. D'un geste rapide, le vieux routier acheva de déchirer le corsage déjà en lambeaux. Le sein apparut.
Une plaie large et profonde laissait échapper du sang qui ne sortait déjà plus que goutte à goutte.
--Partez!, râla Catho.
--Sans toi! Jamais!...»
De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle s'attachèrent sur le vieux routier, puis sur le chevalier.
--Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, ils... ne vous... auront pas... partez... adieu...
--Catho! ma pauvre Catho!
Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, dans leurs bras, l'un les épaules, l'autre la tête de la blessée.
Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que tout était fini pour elle. Tout à coup, ses yeux fixés sur le chevalier devinrent vitreux. Elle eut une légère secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprême effort de la vie qui quitte le corps.
--Morte! gronda le vieux Pardaillan.
--Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée du couloir une voix féroce, délirante et tremblante à la fois.
Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à voir... suivi d'une vingtaine de soldats.
Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui venait chercher le sang nécessaire à la réincarnation--à son rêve de magicien fou furieux!
XXXV
LIONS DÉCHAÎNÉS
Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau. D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.
--Catho est morte!
--Vengeons-la!
--Mort au guet!
En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poinçons, paraissait-il.
Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques des deux soldats tombés.
Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.
Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus avancés.
En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment l'escalier.
Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un juron; à chaque juron, un homme qui tombait.
Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube.
--Feu! tonna la voix d'un officier.
Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus d'eux et ils se relevèrent d'un bond...
L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang. Les arquebuses déchargées, il hurla:
--En avant!...
Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats, croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies, les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et, autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les femmes.
Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux et vociférant des malédictions.
--A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!
Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce qu'il faisait.
Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.
--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!
Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des victimes.
--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...
On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était occupé à quelque sinistre besogne.
Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les barreaux des deux fenêtres.
Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres.
--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!
--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?
--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!
A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se remplir de femmes délirantes qui hurlaient:
--Victoire! Victoire!...
Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.
Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible des grands fauves qui regagnent leurs forêts.
Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter au-devant d'eux.
Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au pied de laquelle il tomba tout d'une masse.
Les Pardaillan passèrent!...
Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue.
Deux coups de feu éclatèrent.
Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous la table de sa salle à manger...
A ce moment, il était trois heures et demie.
Le jour grandissait.
Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux maisons marquées d'une croix blanche.
Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs d'agonie...
--Libres! gronda le vieux routier.
--Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...
Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés. Ils étaient pâles.
--Pas blessé? demanda le vieux.
--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?
--Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que de sang!... Quelle affreuse bataille!...
--Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...
--Mais où?... Chez Montmorency?...
--Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal. D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...
--Où aller, alors?
--A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer aussi... Ah! mon pauvre ami!...
--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!
--Il a menti, peut-être... Allons!
Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre, faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient, frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte, la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, à quatre heures du matin.
Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.
Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour deux catholiques forcenés.
La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens d'armes qui hurlaient:
--A sac! A sac!
Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le tumulte cria:
--Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...
Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des fenêtres de l'hôtel.
XXXVI
ICI L'ON TUE
Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de son hôtel, il venait d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs détours et, de temps à autre, il s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard de la rencontre, tout ce qui ne criait pas «Vive la messe!» et n'avait pas une croix blanche au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il? Peut-être pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait de s'arrêter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se placer près de lui et lui dit à voix basse:
--Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel de ville avec des forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!
Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les vociférations de:
«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»
Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient l'hôtel étaient remplies de huguenots. Mais, là, la besogne était déjà faite; trois de ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussée; Guise et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant ces cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel.
Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots à la craie:
«Ici, l'on tue!»
--Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui était près de lui.
--Je vois! répondit le colosse.
C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, Bême.
A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, gouverneur du Havre, et de cent cavaliers.
--Ça va se faire! dit Guise.
Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son épée, frappa rudement à la porte Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut, entouré de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laissés pour protéger Coligny.
--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?
--Commencez! répondit Guise.
Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise s'élancèrent dans l'hôtel, des torches à la main l'épée nue. Bême, suivi d'une dizaine de gardes, monta droit à l'appartement de l'amiral.
Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on égorgeait. Pendant quelques minutes, l'hôtel fut plein de ces étranges clameurs d'agonie qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. Bême et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de l'amiral. Derrière eux, en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'épée nue a la main, les attendait. C'était Téligny, gendre de Coligny.
«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme
--L'Antéchrist! répondit Bême.
Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire deux pas, il tomba, percé de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.
--Il est mort, dit-il froidement.
Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent et se fixèrent sur ce visage penché sur lui. Il fit un suprême effort.
--Face de traître! râla-t-il.
Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine et expira. Cosseins se releva et recula vivement tout pâle, en essuyant sa face souillée.
Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé la porte.
Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée par deux grands flambeaux.
A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. Près de lui, le pasteur Merlin lisait dans un livre de prières. Coligny qui, depuis une heure, écoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la hideuse vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.
Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les premiers instants, Cosseins avait placé partout des gardes.
Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement vers le pasteur et lui dit d'une voix étrangement paisible:
--Je crois qu'il est temps de réciter la prière des morts.
--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son livre.
Au même moment, Attin lui enfonça son poignard dans la gorge; le pasteur s'affaissa, sans une plainte tué raide.
Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague dans sa main gauche et un épieu de chasse dans sa main droite.
--Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit gravement Coligny en regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.
--Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée que tu seras meurtri!
Et il jeta son poignard.
Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.
Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, si calme, si imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:
--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.
--Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient Bême.
Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément la gorge. Un flot de sang jaillit. Alors le misérable, ivre de sang, se mit à frapper à coups redoublés le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors de la tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait, brisait et hurlait:
--Taïaut! Taïaut!
--Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...
Bême s'acharnait.
--Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...