Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 25

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Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux routier baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses épaules... il fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse de fer!...

Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées à éclater, le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des deux coudes à la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses épaules, arrêter la descente du plafond de fer!...

Et l'impossible se réalisa!

Le plafond s'arrêta!...

Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se convulsa... le plafond se remit à descendre...

Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, il s'arc-bouta à son tour... il refit le prodige...

Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant l'épouvantable masse, sa parole, étrange, comme lointaine, descendit vers le vieux routier...

--Mon père, nous avons nos poignards... Quand je tomberai près de vous, il sera temps... mourons ensemble...

La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le courba...

Il s'abattit près de son père.

L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent leurs mains armées pour se frapper...

XXXII

DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT

Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri sorti du nouvel hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où il ne tarda pas à arriver. Il se dirigea vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient entrés dans la nuit du lundi précédent.

Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C était le sonneur de cloches. Cet homme remit à l'astrologue la clef du clocher, et dit:

--Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde est lourde à manoeuvrer. Moi-même j'ai du mal à la mettre en mouvement.

--La Guisarde? fit Ruggieri.

--Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom que j'ai donné à la grosse cloche.

Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt il commençait l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à une sorte de chambre ouverte à tous les vents et dont le plafond était percé de trous par où descendaient des cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches situées au-dessus du plafond.

L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde du gros bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux était obligé de se faire aider pour le mettre en branle.

Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.

Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.

--Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir à grands pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous les âmes de Chilpéric et d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette église? Est-ce toi, roi franc, toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans? Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient remplis d'esprits!

Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.

--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure où je vais sonner le grand rappel des esprits épars... le glas du comte de Marillac!...

Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha vers la grosse corde, la corde du tocsin...

--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les saints!... Sonne, bronze énorme, sonne la vie, sonne la réincarnation du fils de la reine!...

En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde du tocsin et s'y suspendit de tout son poids...

Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla, se balança, tressaillit, grinça...

Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant dans le même silence un mugissement prolongé.

Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois, un balcon était ouvert--le balcon d'une vaste salle plongée dans l'obscurité. Près du balcon, deux ombres à demi penchées en avant, sans oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute Fatale.

C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.

C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.

Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc d'Anjou tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils regardaient. Leurs yeux étaient fixés sur l'église

Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on éprouve lorsqu'on attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu à la mèche, tordait Catherine et lui laissait à peine la faculté de respirer...

Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze donna son premier coup de gueule.

Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de sa mère, et recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière lui un fauteuil, il tomba en se bouchant les oreilles.

Catherine, comme poussée par une force invincible, s'était redressée avec un soupir terrible.

Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funèbre les ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange de la Mort.

La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait, gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...

Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent du fond de l'ombre...

Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler, puis, plus loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorités éperdues!

En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient, vociféraient, et des éclairs jaillissaient des épées; des torches, des centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville paraissait toute rouge tout embrasée comme par les feux de l'enfer soudain ramenés sur la terre...

Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis un autre, puis d'autres.

Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine venait de commencer!

XXXIII

LE ROI QUI RIT

Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il ne s'était pas déshabillé. Mais il était assis dans un vaste et profond fauteuil où il paraissait plus petit encore plus malingre et chétif. Ses deux lévriers favoris Nysus et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient d'un sommeil inquiet.

Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.

Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors à gronder et à mugir, comme une bête fauve encagée bondit a tort et à travers.

Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de colère et de peur. Charles IX les appela; ils sautèrent sur le fauteuil, chacun d'un côté; il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.

Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient mis a répondre au tocsin enragé de Ruggieri.

Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa tête sous les oreillers du lit; mais le hurlement était plus fort; les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles trépidaient... Alors il se redressa, leva la tête, voulut braver les hurlements; sa bouche crispée laissa échapper des malédictions sourdes; puis il cria plus fort; puis il se mît à vociférer, il hurla à l'unisson des cloches, et ses deux chiens hurlèrent. Le roi vociférait:

--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je ne veux pas! Ne tuez pas!

Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement répercutait les échos prolongés de ses clameurs. L'affreuse tempête des tocsins déployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits, elles devaient ainsi rugir sans arrêt.

Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva un châssis.

Il recula en claquant des dents.

Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgré le jour, les torches continuaient à courir.

Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de sang, les poursuivaient.

Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de la chambre. Il bégaya:

«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Où fuir? Où fuir?...»

Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil à un fantôme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux se hérissèrent.

Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramassés, les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie, un jeune homme se défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux femmes à genoux levaient les mains; elles tombèrent, la gorge ouverte de coups de poignards. Et là, les hurlements des hommes retentissaient, plus féroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la galène et il bégaya:

«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...

Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre un escalier... mais là, au tournant, sur le palier, une quinzaine de cadavres entassés, les poings crispés, les yeux convulsés!... Il remonta, chercha un autre couloir... Là, des coups d'arquebuse éclataient et des coups de pistolet.

Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée acre Charles eut la vision d'une quinzaine de forcenés sanglants, mourant, vociférant: Arrête! Taïaut! Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et l'instant après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons disparurent, coururent au bout du couloir où deux huguenots, presque nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir était libre... Charles s'avança et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait de tuer... C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné une partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser un large fossé, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura pétrifié: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et il rugit:

«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les cloches plus fort, mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne veux plus entendre ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où fuir?...»

Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres d hommes a peine vêtus, des cadavres de femmes entièrement nus, des cadavres tordus, avec des bouches convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles, des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables étonnements... des cadavres, encore des cadavres...

Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris résonnaient dans sa cervelle avec des hurlements prolongés...

Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, sang, hurlements, plaintes, détonations... Où fuir?

Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, il les reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans le sang et n'y faisait plus attention. Il piétinait des chairs déchiquetées. Il avait pris sa tête à deux mains et courait, courait, montait, descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:

«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! assez!»

Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, l'horreur centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, dans la cour. La fenêtre était au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:

--Grâce! Pitié! crièrent des voix.

--Sire! sire! nous sommes vos hôtes!

--Sire! sire! nous étions vos amis!

Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient leurs bras vers lui. Sans armes, à peine vêtus, ils avaient été acculés dans un coin de la cour. Cent fauves à visage humain les entouraient, cent arquebuses. Charles, penché, entendit encore:

«Sire! Sire! Sire!»

Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait lorsqu'on l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses lèvres. La tête renversée en arrière, les mains crispées à la fenêtre, il riait sans pouvoir s'arrêter de rire...

Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... Il s'y engouffra... alla tomber dans un fauteuil...

Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui où il aimait à entasser les instruments de chasse, les trompes, les ferronneries, celui où Crucé lui avait remis une arquebuse perfectionnée, d'invention toute récente.

L'arquebuse était là, dans son coin.

Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées aux murs, un peu partout, car le roi s'intéressait fort aux ouvrages de mécanique, aux armes à feu.

Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au rez-de-chaussée. On se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait été amené par le maréchal de Montmorency et la manière dont il en était sorti en sautant le fossé.

Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.

Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux peupliers dressaient dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.

Au-delà de la berge, la Seine.

En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassuré. Il respira un instant. Au-delà de la porte, l'effroyable tumulte de la tuerie continuait dans le Louvre.

Soudain, derrière cette porte une galopade de pas nombreux.

La porte s'ouvrit violemment.

Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus de cinquante forcenés, firent irruption dans le cabinet.

Charles se redressa tout d'une pièce.

Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux grands chefs des huguenots.

C'était le roi Henri de Navarre.

C'était le jeune prince de Condé!...

--Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.

D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants et les poursuivis.

La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante hérissée, des visages noirs de poudre, des yeux sanglants...

--Arrière! dit Charles IX.

--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à protéger les hérétiques!...

--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?

Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui manqua toujours. La meute recula.

Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.

--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité du roi?

--Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...

--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle comme la mort.

Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard intrépide, et, se croisant les bras, il continua:

--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi qui parlerai!...

--Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon cousin Charles qui nous sauve!

Condé lui tourna le dos.

Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait. Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux.

Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les imprécations horribles retentissaient plus violentes.

Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...

--Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!

--Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française! C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?

--La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...

--Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème! Attends! Attends!...

Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était chargée.

--Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne pas tomber.

--Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.

Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement, funèbrement.

--Renonce! hurla-t-il de nouveau.

--Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos belles chasses!

--Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois. Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!...

--A la messe! fit Henri de Navarre.

--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...

--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en veux tout de suite, moi!

--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé

--Moi, sire, je choisis la mort!

Le roi fit feu.

Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.

Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises. La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux pieds au-dessus de la tête du jeune homme.

--Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous trois jours!

Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus. L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre, folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et, saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta, Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...

Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se poursuivait comme sur tous les points de Paris.

Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:

«Tuez! Tuez!...»

On tuait.

«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!... Guise... la messe...»

Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête.

«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»

Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait à la fureur.

Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:

«Tuez! Tuez! Tuez!...»

Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?...

Et il tira.

Puis il saisit une autre arquebuse

Et il tira...

Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer, il tirait.

Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux, effroyable à voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tête, les cheveux hérissés et, longuement, il se mit à hurler:

«Tuez! Tuez! Tuez!...»

Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit sur le plancher, la poitrine gonflée, les ongles incrustés au tapis.

Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un spectacle hideux et tragique...

Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques se roulait, se cognait la tête, se labourait la poitrine à coups de griffes et, de cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de plainte rauque, un cri bref:

«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»

Et cette loque, c'était le roi de France!

Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme pour une malédiction suprême. Et brusquement, il sortit du cabinet.

XXXIV

ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE

Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du Louvre, attendait le premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes. Elle était paisible et farouche. C'était tout simple, ce qu'elle entreprenait!... et c'était formidable!

Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrêta et, à demi-voix, se mit à fredonner une complainte.

Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix, vite étouffé, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit en marche Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe étrange la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes celles à qui, dans son cabaret, elle avait donné rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mégères de la Cour des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau serré, Catho en tête, étrange général de cette armée fantastique. Elles allaient d'un bon pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux pistolets les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer, d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs griffes.

Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles entreprenaient!

A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait derrière Catho fut arrêté par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le chemin. Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si menaçant que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-être ces femmes avaient un rôle à jouer dans la grande tragédie.

Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.

Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires étouffés, des jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrières, il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui brandissait une arquebuse et disait:

--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman était malade sur son grabat, il est entré chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois écus...

--Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit une voix éraillée.

--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapière.

--Voulez-vous vous taire? dit Catho.

Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. Celles qui connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient ses hauts faits.

Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes celles qui avaient pu se procurer une arme à feu; puis celles qui avaient une épée, une dague, un bâton enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.

Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.

--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!

Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait, terrible et sombre.

Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à rugir. Puis une autre cloche...

--Le tocsin! dit une vieille mendiante.

--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?