Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 21

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--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté dans mes flancs un fils qui méprise ta loi, résiste à tes ordres et, sous ton divin regard, songe à jeter bas ton temple!...

Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:

--Vous blasphémez, madame!...

--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée par l'excès de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent convaincre le roi de France!

--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...

--La mort de l'Antéchrist.

--La mort de Coligny! murmura Charles.

--Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez bien que vous le nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antéchrist, c'est l'hypocrite qui nous a tué plus de six mille braves en tant de batailles, qui nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même, exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction de la sainte Eglise!

--C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...

--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.

--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon âme avant tout!

--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majesté me permettre de me retirer sur mes terres...

--Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais offrir mon épée au duc d'Albe!

--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mère demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son corps avant que les hérétiques ne te frappent!...

Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:

--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de France, pour avoir arraché le royaume aux huguenots!...

--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien, tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! Tuez celui que j'appelle mon père! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! Tuez tout! Tuez!... Ah!...»

Son visage se convulsa.

Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, éclatait sûr ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.

--Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de joie furieuse.

--Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une sorte de contrariété.

D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet proche de l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant désespérément contre la crise qui se déchaînait.

--Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est décidé à sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...

Tavannes s'inclina.

--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent; soyez ici demain matin, à huit heures; amenez-moi M. de Guise, M. d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt Le Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...

Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.

Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une profonde tendresse et, d'une voix très douce, murmura:

--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...

--Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai grand besoin, madame.

Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère Cette indifférence du fils préféré, adoré... c'était le tourment, la plaie secrète de ce coeur de granit... c'était peut-être le châtiment.

Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla ouvrir une porte.

Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.

--Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier Pezou...

--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.

--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois...

Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.

--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.

--J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a pas été sonné... Je le sonnerai!...

--Son fils! songea la reine. Mon fils!...

Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes pensées et reprit:

A propos, qu'as-tu fait de Laura?

--Morte, dit Ruggieri.

--Et Panigarola?

--Je ne sais pas.

--Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...

Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un fantôme.

La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois heures, elle n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fébrilement commença à écrire...

Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses mains... son front s'inclina et, d'une voix sourde, à peine perceptible, dans un long et terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:

«C'était mon fils!»

Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné hors de l'oratoire et avait regagné sa chambre à coucher.

Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y demeura que quelques minutes.

Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux de sa fenêtre pour voir si le jour ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses évolutions.

«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il en claquant des dents.

Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant à un petit meuble vitré, en tira un manuscrit.

«Si je travaillais un peu à mon livre?...»

Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il portait ce titre: _La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernières lignes, jusqu'à la dernière phrase. Elle commençait par ces mots:

«Lorsque l'animal est hallali...»

[Note 1: Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en 1625.]

«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se prépare!...»

Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un gémissement se fit entendre.

«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.

C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils étaient là, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et l'interrogeant.

«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?... Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curée que vous réclamez?... Arrière! Arrière! C'est trop de sang!...»

Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une plainte.

Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent pour chercher un appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent sur le tapis; ses yeux se convulsèrent jusqu'à paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...

«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!... Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Réponds! Que sais-tu?... Cosseins!... Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»

Il demeura pantelant pendant dix minutes.

Puis, se redressant sur ses mains:

«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je sue du sang, à présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang! J'étouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, Marie, fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!... Fuyons, Marie... le sang monte toujours...

Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, dans l'effroyable cauchemar de sa vision.

Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne et profond sommeil...

XXVI

LA CHAMBRE DE TORTURE

Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce formidable et suprême conciliabule que nous avons essayé d'esquisser, les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de paille, dormaient côte à côte.

Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient tous les deux subir la question ordinaire et extraordinaire.

Et cela équivalait à une condamnation à mort.

Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par des tenailles chauffées à blanc, les jambes serrées dans l'étau mortel, au point que les veines éclatent et que le sang jaillit et gicle!...

La chose devait se faire à dix heures du matin.

Ils dormaient.

Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son père dans ce cachot, les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc n'était pas venu les voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils ne voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à boire et à manger par une sorte de chatière ménagée au bas de la porte. Les trois premiers jours, et quoi que son père lui en eût dit, le chevalier avait activement cherché un moyen d'évasion.

Il avait sondé les murs: leur épaisseur--peut-être cinq ou six pieds--défiait toute tentative; il eût fallu un an pour arriver à les percer sans le secours des instruments nécessaires--et pour aboutir où? Sans doute dans quelque cachot voisin.

Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare de ses rayons, il n'y avait même pas moyen d'atteindre les barreaux.

La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée de clous énormes.

L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea à la ruse. Un soir, il se mit à plat ventre, la tête contre la chatière, appela la sentinelle et lui offrit cinq cents écus d'or s'il voulait l'aider à sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payât la dette. La sentinelle répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots où se trouvaient les prisonniers les plus importants; que, même eût-il ces clefs, lui, soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait à sa tête plus encore qu'à la richesse.

--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux ou trois jours à vivre, tâchons de les vivre calmement. Ah! si tu m'avais écouté, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ça, qu'as-tu à soupirer? Regretterais-tu de mourir?

--Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la simplicité de son âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un rôle à jouer et que j'en ai esquissé les premiers gestes à peine. J'eusse voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde, afin de terroriser les méchants et de réconforter les faibles!

C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--évitant avec soin de parler de Loïse, l'un pour ne pas éveiller une suprême douleur chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du vendredi, la dernière nuit.

Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.

Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla le premier, vers six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier; il souriait, rêvant sans doute de Loïse.

Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et de douleur. L'heure terrible était arrivée. Un léger mouvement qu'il fit réveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur lui.

Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de l'être, et chacun s'efforça de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se fussent-ils dit à ce moment suprême?

Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent dans le couloir un bruit de pas nombreux.

Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte d'adieu.

La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt arquebusiers.

Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux Pardaillan, qui eurent un dernier éclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout, ils seraient ensemble.

On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du Temple--soixante soldats--était sur pied.

On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans les entrailles de la vieille prison.

Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.

C'était la chambre de torture.

Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un homme qu'à la lueur des torches le chevalier reconnut aussitôt--: c'était Maurevert. Le chevalier tourna la tête vers son père et sourit. Maurevert était livide et tremblant de haine impatiente.

Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle aux voûtes surbaissées. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des tenailles. Ils virent le bourreau qui donnait des instructions à deux hommes: ses aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...

--Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.

--Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.

Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eût craint quelque tentative désespérée.

--Que voulez-vous? grommela Montluc.

--Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort terrible. Faites que je sois questionné le premier.

--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes là est injuste. Honneur, à la vieillesse, que diable!

--Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.

Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait tourné vers son père un suprême regard d'adieu.

--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.

Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant torturer son père. En même temps, il recula vivement vers une porte qui donnait sur une sorte de cabinet, où divers ustensiles étaient rangés. Là, dans l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un long voile, attendait, semblable au génie familier de cet enfer.

Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:

--Allons, bourreau, commence ton office.

--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix indifférente.

Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux routier.

--Mon père! Mon père! rugit le chevalier.

Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, il se courba, se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de désordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! Les chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre des questions s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, éclatante, domina les bruits de l'affreuse lutte:

«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»

A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, jusqu'au bourreau qui laissa tomber les chaînettes dont il commençait à lier les jambes du chevalier, jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour étouffer un hurlement de rage, jusqu'à Catherine de Médicis qui, dans son ombre, tressaillit violemment.

Et tous virent alors une femme, une jeune femme à tournure élégante, modestement vêtue, qui jetait un regard de compassion émue et de joie profonde sur les deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:

«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive à temps!

--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grâce, d'une simplicité prodigieuse en un tel moment.

--Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en s'avançant vers la jeune femme.

--Je suis une messagère du roi de France, voilà tout ce qui vous importe, monsieur! dit Marie Touchet.

--Comment êtes-vous parvenue ici?

Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire à la lueur d'une torche. Il contenait ces mots:

_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du

Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à la chambre des questions.--Signé: Charles, Roi._

--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.

Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier sur lequel le roi avait, de sa main, tracé cette ligne:

_Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan père et fils.--Signé: Charles, Roi._

Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes et dit:

--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras quand il plaira au roi.

--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...

--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.

Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet et l'éloquence de leurs regards la remerciait. Ils sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus respectueux.

Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à un de ces anges de la légende descendu un instant dans la demeure des démons.

Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.

--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux de votre promptitude à obéir; mais, enfin, s'ils n'étaient pas de lui!...

--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.

Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.

--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un coup d'oeil sur les papiers. Je connais la personne qui est venue.

--Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. Que faire alors?

--Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix; ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours, trouvez-vous à mon hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris. Vous avez commis une première maladresse en manquant l'amiral. Si vous en commettiez une deuxième en vous laissant arrêter--car on cherche le meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.

--Madame, je crois que mon intérêt exige que je demeure a Paris. Dans huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intérêt que maintenant à trouver l'auteur de l'arquebusade du cloître.

--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.

Et saisissant le bras de Maurevert:

--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. Mais au surplus, les choses sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-être un coup d'adresse extraordinaire. Obéissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez alors ma pensée. Et, quant à ces deux hommes ne craignez rien: je vous en réponds.

--J'obéirai, madame, dit Maurevert

Il sortit en se disant:

«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je veux voir, moi!...»

«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle à ces deux aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons à la grande besogne!»

Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons expliquer rapidement.

Le valet du roi était entré à sept heures du matin dans l'appartement de Charles IX et l'avait trouvé qui se déshabillait.

--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...

--Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement le valet.

--Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze heures, tu entends? Que personne n'entre ici! Tu diras à mes gentilshommes qu'il n'y aura pas de lever ce matin et que je les attends à mon jeu de paume après midi.

Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais pour revêtir aussitôt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientôt, par des couloirs et des escaliers dérobés, il gagna une cour déserte, atteignit une petite porte située non loin de l'angle qui avoisine Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par là qu'il passait quand il voulait qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville, comme un écolier heureux d'échapper pour quelques heures à la dure contrainte.

Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons l'air vif de la Seine. Sa poitrine étroite se dilata.

Un peu de couleur anima ses joues.

Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme qui venait de se débattre dans une crise affreuse contre des visions formidables, le roi qui venait de décréter l'hécatombe des huguenots...

Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, atteignit la rue des Barrés et pénétra dans la maison de Marie Touchet.

C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de lui tantôt une misérable loque humaine, tantôt un fou furieux, c'est là qu'il venait chercher le repos réparateur; c'est là qu'il venait trouver l'apaisement et la douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux prises avec sa mère.

Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement de Marie Touchet, il s'arrêta dans l'encadrement de la porte, émerveillé par le spectacle qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, était en déshabillé du matin. Son sein était nu. Et a ce sein se suspendait l'enfant rosé, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein blanc qu'il tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.

Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à coup, une goutte de lait au coin des lèvres.

Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement dans le berceau.

Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.

A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit par-derrière dans ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin qui fait une bonne farce.

Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu de son amant, elle s'écria dans un joli rire:

--Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est trop fort. Je m'en plaindrai au roi.

--Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. Et Marie, se jetant dans ses bras, lui tendit ses lèvres en disant:

--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant, monsieur votre fils.

Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de lui, penchée aussi. Les deux têtes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la même admiration naïve qui chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce petit être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe... Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'éveiller et finalement, n'osant pas, chercha les lèvres de Marie en disant:

--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!

Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le front de l'enfant.

Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe des pieds la salle à manger où le roi se jeta dans un fauteuil en disant:

--Je tombe de sommeil et de fatigue...

Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait doucement les cheveux de Charles.

--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pâle!... Qui t'a encore tourmenté?... J'espère que tu n'as pas eu de crise, au moins?...

--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a été terrible... Ce qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un souffle de haine furieuse contre l'humanité... Dans ces minutes-là, je voudrais détruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris comme je t'ai dit que cet empereur fît de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le sang...

--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...

--Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver hormis ici? Je suis entouré de conspirateurs.