Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 22

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--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui calme ta pauvre chère tête... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert, mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait te toucher...»

Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, le consolant...

Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. Trop de choses et des choses trop terribles se préparaient autour de lui. Et, comme il n'osait en parler, il se mit à raconter que le parti des Guises travaillait à sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner deux dangereux acolytes de Guise.

--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la vérité.

Marie Touchet jeta un cri.

--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?

--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.

--Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce pour ces deux hommes.

--Ça! perds-tu la tête?...

--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai été sauvée par deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...

--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!... Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tué?...

--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent être coupables! Oh! tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvée! Si je suis vivante, c'est à eux que je le dois.

--Marie!...

--Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais livrer au bourreau deux vaillants gentilshommes qui ont risqué leur vie pour moi! Ne peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...

--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-même?...

Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.

--Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.

Charles écrivit l'ordre.

--Où sont-ils? demanda-t-elle.

--Au Temple. Je vais envoyer...

--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet en jetant à la hâte une capeline sur sa tête et un manteau sur ses épaules. Donne-moi seulement un sauf-conduit...

Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux papiers et les remit à Marie Touchet.

--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...

Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, mais charmé. On sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, l'âme purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.

XXVII

LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION

La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement au Louvre où l'attendaient quelques seigneurs à qui elle avait donné rendez-vous pour huit heures. L'ordre de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était pour elle une grosse déception.

En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve de la trahison de Guise.

Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui devait mettre Henri de Guise à sa discrétion...

Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.

Sa suivante florentine l'attendait.

--Qui est là? demanda la reine.

--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale, M. de Birague, M. Gondi, le maréchal de Tavannes et le maréchal de Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.

--Où est Nancey?

--Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.

--Que fait le roi?

--Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde croit, au Louvre, que le roi dort.

Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'épée nue à la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir près d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura que son poignard était bien en place à portée de sa main, et elle dit:

--Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.

Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu comme à son ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.

La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna un siège au duc qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'égal à égal.

--Il se croit déjà roi! songea-t-elle.

Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?

Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé de vingt-deux ans.

Il était très beau.

C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse de Nemours. Il avait donc cette beauté mâle et régulière de la superbe Italienne qui avait peut-être dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.

Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en dédain.

Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une inestimable valeur, et la garde de son épée était constellée de diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins composaient son costume. Il penchait un peu la tête en arrière et fermait à demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eût voulu laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le trône de France était, à cette époque, absolue.

D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous l'allons dire.

Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui éclipsait jusqu'au duc d'Anjou en élégance, que ce type achevé de la beauté, connut toute sa vie la singulière destinée d'être outrageusement trompé par sa femme: les amants se succédaient dans son lit, et toujours le duc de Guise montrait la morgue d'un être à demi divin que le ridicule ne saurait atteindre.

Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du visage et la noblesse outrée des attitudes, il tenait de son père la froide cruauté.

François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville et marquis de Mayenne, avait tué quelquefois pour le seul plaisir de tuer,--comme à Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel avait été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise, que les écrivains se sont toujours efforcés de présenter comme un modèle de vertu civique et guerrière.

La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son redoutable interlocuteur, résolut d'abattre au moins pour un temps ses espérances.

--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute appris que le roi votre maître s'est décidé à débarrasser le royaume des hérétiques qui l'encombrent.

--Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame, bien qu'elle soit un peu tardive.

--Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que les intrigants et les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de l'Eglise... et ceux du trône.

Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.

--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...

--Vous le savez bien, madame! Mon père et moi nous avons assez fait pour le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.

--Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous vous charger?

--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends envoyer sa tête à mon frère le cardinal.

Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis de l'envoyer aux inquisiteurs!

--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Est-ce tout, madame?

--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous êtes le rempart du trône, je prétends vous montrer les précautions que j'ai prises pour le cas où le Louvre serait attaqué par les parpaillots. Nancey!

Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.

--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce moment dans le Louvre?

--Douze cents, madame.

Guise sourit.

--Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.

--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents arbalétriers et mille cavaliers logés comme nous avons pu.»

Cette fois, le front de Guise devint soucieux.

--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui est un fidèle serviteur du roi.

--Et puis, enfin, nous avons douze canons...

--Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.

--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entrés secrètement au Louvre la nuit dernière.

Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une attitude où commençait à paraître une nuance de respect.

--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annoncé les messagers qui nous arrivent de puis trois jours?

--Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers annoncent simplement que les ordres du roi s'exécutent et que chaque gouverneur a mis des troupes en marche sur Paris...

--En sorte que?...

--En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés ce matin et seront dans la journée à Paris; en sorte que huit à dix mille fantassins doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armée de vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi.»

Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était atterré.

--La partie est perdue! gronda-t-il.

Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait jamais témoigné: il était vaincu.

Mais déjà Nancey reprenait:

--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de Cosseins?

Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était à lui, on le sait. Mais cet espoir fut de courte durée.

--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais à quel point vous êtes dévoué.

Nancey mit un genou à terre et dit:

Jusqu'à la mort. Majesté!

--Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger les arquebuses. Placez vos hommes en les distribuant à chaque porte. Que les canons soient chargés et pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers se tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez quatre cents Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu, Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre qui que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes huguenots ou catholiques... tuez tout.

--Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de Votre Majesté... qui dois-je placer?

Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une voix qui eut des sonorités étranges, elle répondit:

--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...

--Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey fut sorti. Votre Majesté sait qu'elle peut faire état de moi pour le service du roi aussi bien que pour la défense de la religion...

--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez vous-même choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prépare, c'est à vous que j'eusse demandé de prendre le commandement du Louvre.

Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était enferré lui-même.

--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous demander la faveur de vouloir bien recevoir l'homme à qui j'ai donné des ordres pour la nuit prochaine.

--Qu'il vienne!» dit Catherine.

Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de colosse à figure niaise et poupine, aux mains énormes, aux yeux ronds à fleui; de tête, bleu faïence, au front bas et têtu, entra en se dandinant.

Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il était d'origine bohémienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les domestiques du nom de leur province, l'appelait Bohême et, par abréviation, simplement Bême.

La reine regarda le géant avec une admiration exagérée. Le géant sourit et caressa sa moustache.

--Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.

--De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je lui coupe la tête.

--Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.

Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.

--Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.

--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons compagnons qui m'escortent jusqu'à Rome... Vous savez que toutes les portes sont fermées...»

Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes sur un papier qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.

Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:

Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 août et jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des présentes et les personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.

Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.

--Tu oublies ceci, dit Catherine.

Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.

Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit sur la reine une impression extraordinaire.

--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite, monsieur le duc, d'être capable d'avoir près de vous de pareils serviteurs... Et, maintenant, allons conférer avec nos amis.

La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.

Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées et venues mystérieuses.

A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait à la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre à la prière de sa mère.

Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les décisions suprêmes. Peut-être voulait-il simplement s'étourdir.

A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de Guise une réunion de tous ceux qui avaient placé en lui toutes leurs espérances et déjà le considéraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'à Cosseins, depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.

--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la Messe. Vous savez tous ce que vous avez à faire...

Un profond silence accueillit ces paroles.

--Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis à plus tard. La reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes des sujets fidèles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez, messieurs.

C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjurés. Il paraissait troublé, inquiet, furieux.

A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc reçut les curés des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla chercher par groupes de huit à dix.

A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadée, le même langage:

--Messieurs, la bête est prise au piège!

--A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.

Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernières instructions; le signal devait être donné par le tocsin de toutes les églises; les fidèles serviteurs de la religion porteraient un brassard blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard mettraient un mouchoir autour du bras.

XXVIII

ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE CATHO

Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais également étranges, se déroulèrent sur les points les plus divers de Paris.

La première, au Temple.

La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.

La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.

Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent mystérieusement introduites dans la prison du Temple et conduites à l'appartement du gouverneur: c'était Pâquette et la Roussette.

Montluc les attendait devant une table chargée de mets et de vins. Et, pour avoir liberté complète dans l'orgie, il avait donné congé à ses trois valets et à sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine, s'étaient empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de la prison.

--Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc en éclatant de rire. Venez ça, que je vous embrasse!

Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent leurs manteaux et les laissèrent tomber.

Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche bée. Les deux ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le cou enfoncé dans de vastes collerettes, la taille pincée et amincie sur le devant, en pointe; des costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles étaient fardées comme des grandes dames.

Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et avait visé à la magnificence. Où s'était-elle procuré ces nippes? Au fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.

Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes en princesses: seulement, il y avait des détails qui révélaient la parfaite ignorance de Catho en matière de costumes de cour. En outre, si les robes étaient de satin authentique, elles étaient fripées et tachées. Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.

Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, et à peine leurs manteaux furent-ils tombés que, s'avançant vers Montluc ébahi, elles exécutèrent les trois révérences que Catho leur avait apprises.

Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième bouteille en les attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, se demandant s'il était en proie à un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, il ne recevait pas la visite de deux reines.

--Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?

--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées pour la fête de demain matin.

--La fête! bégaya Montluc.

--Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands qu'on va questionner, tenailler et mettre au chevalet...

Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit trembler les vitraux.

--La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous

êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes du diable! Tripes et ventre! Voilà une idée! J'étouffe de rire! Ah! les dignes gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe, j'étrangle!... Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!... Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et toi, Pâquette, à ma droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que j'écrive la chose à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son mémoire qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot en personne! Et toi, Pâquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit mémorable! Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...

Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le récit de l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entrée des deux ribaudes au Temple.

A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. Et pourtant il luttait encore.

A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une étreinte furieuse, les deux reines dont les robes étaient en lambeaux, dont les coiffures s'étaient déroulées, dont les fards s'étaient liquéfiés et se mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.

Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes du soudard.

Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent l'oreille.

Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons les secouaient.

***

Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. Il est onze heures du soir. Le maréchal de Damville vient de rentrer. Il est sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le Louvre! Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, en même temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruauté: on lui livre son frère! Il est chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency; c'est lui qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des politiques.

Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va enfin reconquérir!...

Son frère mort, Jeanne est à lui!

Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes cruches de vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse un grand gobelet.

Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l'attendent. Et il va s'enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaître, il demande où est son favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés est avec ses chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'éclairent deux torches.

--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas tes armes, toi?

Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville sourit.

Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches teintaient de rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait à un singulier travail. Il allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la gueule entrouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes: Pluton et Proserpine!

Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux ébouriffé faisait des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!

Pipeau était le commensal de Proserpine...

Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les dents.

Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.

Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître.

Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, debout, attendait, tout raide, sans un geste, sans un mouvement.

Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses et faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses bêtes sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...

Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement.

Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout, arrangeait ses vêtements et son masque: l'homme était un mannequin...

Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.

Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse leçon était répétée.

Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:

--Monseigneur, voilà mes armes!

***

Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps, Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même elle avait condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné.

Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.

Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une borgnesse, un emplâtre sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.