Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 20

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--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah! messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'à votre tête? Et moi, qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes chefs d'armée à présent!

Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:

--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prévôt.

Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta aussitôt dans le cabinet du roi.

--Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous donne trois jours pour trouver le meurtrier de mon digne père, l'amiral Coligny.

--Mais, sire...

--Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours vous entendez? Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous êtes complice et je ferai votre procès!

Le grand prévôt se retira dans une inexprimable épouvante.

Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle Charles IX se promena fébrilement dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous édictées contre les bourgeois porteurs d'armes?

--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à la richesse du coupable; puis, la prison.

--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez créer un nouvel édit, que veuillez faire enregistrer.

Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:

«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées dagues, pistolets, arbalètes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procès et embastillé pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur d'armes cachées sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires de sa juridiction et pendu, après douze heures pour tout délai, afin qu'il puisse faire pénitence et se réconcilier avec Dieu, s'il est en état de péché mortel.

--Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais Votre Majesté veut-elle me permettre une observation?

--Faites, monsieur.

--L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?

--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.

--Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à Votre Majesté que, depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes, dans les rues.

--Voilà qui prouve combien nos commandements royaux sont respectés. Que voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrêter tous les Parisiens armés? On les arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, inspireront de salutaires réflexions. Allez, mon sieur.

Birague s'inclina et sortit.

--Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, je veux qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'épée, que ce soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux qu'on le sache!

Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa de sortir.

Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se mit à songer:

«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât le truand qui a tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne retardée... Et, pourtant, mon salut est dans cette guerre qui entraînera hors du royaume tous les huguenots, à la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer aux Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le prétend? C'est possible! Mais la meilleure manière de me débarrasser de lui et de tous ses acolytes, n'était-ce pas de lui donner une armée pour l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en laisse par Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse fait bon marché... Voilà ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma mère!...»

Charles IX demeura enfermé deux heures dans son cabinet, montrant par là la douleur que lui causait l'événement.

Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et à son frère, le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer pour l'accompagner chez l'amiral.

Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une compagnie que commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectèrent de parler continuellement d'un miracle qu'on avait constaté, à Saint-Germain-l'Auxerrois:

Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, étant entré dans l'église, avait vu le bénitier tout plein de sang, alors que, la veille au soir, il était rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. Et tout ce sang avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on avait portées à Notre-Dame.

A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la volonté divine: Dieu voulait du sang!

Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et silencieux, se demandant peut-être s'il n'était pas dans l'erreur, et si le temps n'était pas venu de donner satisfaction à Dieu.

Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de Coligny, le roi, secouant la tête, parut se reprendre, et, se penchant, prononça les paroles que nous avons signalées et qui furent accueillies par des cris frénétiques de: «Vive le roi!».

Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine entrèrent dans sa chambre. La pâle figure du blessé rayonna de joie. Le roi courut à lui et l'embrassa en disant:

--J'espère que ce misérable se balancera bientôt au bout d'une corde. J'espère que votre précieuse vie n'est pas en danger.

--Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, je réponds de la vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...

--Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intérêt qui m'est donnée par mon roi fera beaucoup pour ma guérison.

--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du mal qui vous arrive...

--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.

A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand murmure de satisfaction.

Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on cria:

«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»

Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit demeurèrent seuls les trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Téligny et sa femme, Louise de Coligny.

La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.

--Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour que tout le monde pût l'entendre.

--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.

--Combien d'hommes avez-vous avec vous?

--Une compagnie, sire!

--Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel en cas d'attaque?

--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants bien organisés.

--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets à la garde de cet hôtel, vous me répondez de la vie de l'amiral sur la vôtre...

--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?

Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots qui remplissaient la cour.

--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.

Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il sembla que l'hôtel allait crouler...

Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un rapide regard avec le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.

En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de huguenots et occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obéir au premier signe.

Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt pour faire escorte au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent en rangs, comme des soldats à la parade.

Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les acclamations, que le roi rentra au Louvre.

Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse issue de l'événement, qui avait failli être mortel. La campagne projetée s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait partir, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux cents écus, en riant de tout son coeur.

Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec une grimace de satisfaction et dit à la jeune reine, sa femme:

--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me changera un peu.

Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:

--Sire, prenez garde!

--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!

--Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi souriante... Prenez garde, sire!

Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la joie.

A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant à haute voix:

--Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier pour vous...

A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...

XXV

LA NUIT TERRIBLE

Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas encore... Il méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux à l'excès, la méditation prenait tout naturellement sa forme la plus poétique et peut-être la plus féconde c'est-a-dire la forme imaginative.

Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient à son esprit, mais des images.

Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleversés de fureur, ces épées qui s'agitaient dans la rue de Béthisy, puis l'apaisement, dès qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de la journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait autant de reconnaissance que de fierté.

Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un roi. Double raison pour excuser en lui l'égoïste vanité d'avoir entendu tant de cris qui se traduisaient par ce mot: «Vive moi!...»

Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il repoussait l'idée que cette physionomie sévère, mais loyale, put être une figure de traître. Presque aussitôt une image en appelant une autre, c'était sa mère qui passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par l'image de Coligny, il frémissait devant celle de sa mère... Et il évitait de se demander pourquoi.

Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant de beauté, magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi, était chétif, triste et maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus royal que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.

Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de l'armée partant pour la guerre, la multitude des hommes d'armes défilant devant lui, Coligny, les huguenots, et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait de lui-même ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à son frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'où, peut-être, ils ne reviendraient pas...

C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.

Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour de Marie Touchet.

Charles ferma les yeux et sourit doucement.

Alors, le sommeil le gagna.

C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent le sommeil chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de ses inquiétudes du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie aboutissait toujours à Marie Touchet.

Charles était donc dans cet état où la vie réelle se fond en une sorte de torpeur, lorsqu'un grattement, à une porte, le ramena violemment à la conscience des choses qui l'entouraient.

Il se souleva sur un coude et écouta.

Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, qu'on ouvrait à deux battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. L'autre donnait sur un long et étroit couloir dérobé, dont deux personnes seules, au Louvre, pouvaient faire usage: sa mère et lui.

C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.

Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et demanda:

--Est-ce vous, madame?

--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.

Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine de Médicis qui venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hâte, plaça un poignard à sa ceinture, et ouvrit.

Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:

--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc de Nevers, le maréchal de Tavannes et votre frère, Henri d'Anjou, sont réunis dans mon oratoire pour y prendre des décisions propres à vous sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le résultat de leur délibération.

Charles IX demeura un instant stupéfait.

--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermeté d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troublé votre bon sens. Quoi, madame! vous me venez éveiller une heure après minuit pour me dire que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? Qui les a convoqués? Quel danger me menace et menace l'État? Eh bien, qu'ils délibèrent donc et me laissent dormir en paix!...

--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce sera peut-être pour la dernière fois.

Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette expression de terreur, ses joues, cette pâleur plombée qu'il avait au moment de ses crises.

--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.

--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous. Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit être envahi, le roi massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'à mon tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez: je vais prévenir ces amis dévoués que leur délibération est inutile et que le roi veut dormir en paix...

--Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles en passant ses mains sur son front jaune. Quelle folie!

Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.

--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez de votre mère, de votre frère, de ceux qui vous aiment et dont l'intérêt même, à défaut de leur affection, vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie, c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits hérétiques, qui ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver à leurs fins, sont obligés de commencer par tuer le fils aîné de l'Eglise... Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de votre affection, au point que la chrétienté catholique du royaume est réduite au désespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques. Guise en tête, ont pris la résolution de sauver la France et l'Eglise malgré vous!... Vous voilà donc pris entre ces deux forces également redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus à nous imposer la réforme; les catholiques, désespérés, furieux, acculés à la révolte suprême. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleuré le cher amiral, vous avez soulevé le peuple entier. En faisant crier l'édit qui désarme les bourgeois, vous avez accrédité le bruit que vous voulez faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant escorter par les hérétiques, vous avez signifié aux gentilshommes catholiques qu'ils ne vous étaient plus rien, et que, sous peu, il leur faudrait céder le pas aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire! O mon Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, éclairez le roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa mère, dites-lui que l'heure est venue de mourir ou de tuer!

--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?

--Coligny!

--Jamais!

Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mère lui donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'était emparée de lui. Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait au manche de son poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de cela qu'il s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.

Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; il avait admis que l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux chef s'étaient accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit, qu'il avait dû se rendre à cette évidence.

--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la trahison de Coligny et des huguenots. Où sont-elles, ces preuves?

--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!

--Et quand cela?

--Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis parvenue à faire saisir deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long à la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie du maréchal, et qui eut une si étrange attitude. L'autre est son père. Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés au Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procès-verbal de l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu à Paris que pour vous frapper!

La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, déjà terrorisé, se sentit cette fois convaincu.

Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit avec une fermeté apparente:

--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même l'interrogatoire de ces Pardaillan.

--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'énergie encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et vous m'avez dit, vous, que vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi aussi, je m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi. Je vais droit au but et je cherche à savoir la vérité: je la sais!

--Il y a donc une vérité sur Tavannes!

--Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal de Tavannes est au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient à Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous êtes vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres à sauver votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant à votre trône et à votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah! Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ! Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême entreprise! Voyez Guise, qui attend de vous un moment de défaillance pour se faire élire capitaine général et marcher sur vous... sur le roi, ami des hérétiques!...

--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-là, pas d'hésitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que, sur l'heure même, on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête Tavannes dans votre oratoire...

--Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant sa main sur la bouche du roi, pour l'empêcher d'appeler.

--Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se débarrassant de l'étreinte.

--Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes pour arrêter Guise? Sachez que Paris tout entier se lèvera pour le défendre. Ce n'est pas seulement du courage et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par Tavannes que vous êtes décidé à sauver l'Eglise!... Venez, Charles, venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprême qui doit raffermir sur votre tête cette couronne chancelante!

Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.

Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage enflammé, des yeux où roulaient des pensées tragiques.

Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, il se sentit près d'elle comme un petit enfant.

Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une irrésistible vigueur.

La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaça devant Charles IX, qui entra le premier.

--Le roi! dit Tavannes.

Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent courbés.

Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même pour paraître calme.

--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus à mon appel...»

Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et Catherine regarda son fils avec étonnement.

--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons sur les affaires présentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.

--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit qui défend aux Parisiens de sortir armés dans les rues. Or, à mesure que cet édit se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les capitaines de quartier ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il est, il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper les carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de résister à une pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.

--Votre avis est donc que nous devons arrêter M. l'amiral et instruire son procès?

--Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny séance tenante et sans autre forme de procès.

Le roi ne montra aucune surprise.

Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux parurent encore plus vitreux que d'habitude.

--Et vous, monsieur de Nevers?

--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots qui, hautement, accusaient Votre Majesté de jouer double jeu. J'ai vu ces mêmes huguenots tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre la fuite. Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents que jamais, ils ont décidé qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'être exterminés par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.

Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.

Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, à la tête des politiques, allait se réunir aux huguenots, pour accabler le roi et Paris.

Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il était prêt à étrangler l'amiral de ses propres mains.

Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.

Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit Charles IX si pâle qu'on eût dit un spectre, ses lèvres blanches agitées d'un tremblement convulsif, elle se tourna vers lui et prononça:

--Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme nous, attendons le mot qui doit nous sauver.

--Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya Charles.

--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.

Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas précipités dans l'oratoire, essuyant, à grands revers de main, l'abondante sueur qui coulait sur son visage.

Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa main, cette main de femme encore fine et belle, s'était crispée au manche de la dague qu'elle portait toujours à sa ceinture. Une double flamme d'un feu sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient contractés; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonté portée au paroxysme.

Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.

La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa croix d'ébène. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la croix, d'une voix rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria: