Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour
Chapter 19
Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé que son maître ne reviendrait plus, il fila comme un trait.
Où pensez-vous qu'il alla?
Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir, s'écrie quelque part La Fontaine, ce maître des poètes, qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit!»
Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures à ruminer sur l'absence de son maître.
«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage ou peut-il être, sinon dans cet endroit sombre et escarpé ou il s'est déjà renfermé une fois? Que peut-il bien faire là-dedans?»
C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la direction de la Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais, lorsqu'il était pressé, le galop qui était sa marche habituelle devenait une frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants, deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots à lait et des paniers d'oeufs à des devantures, fonça tête baissée dans des groupes, souleva sur son passage force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout haletant devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan avait été entraîné dans la Bastille.
Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était montré à lui. Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée: la précaution, chez les administratifs, est toujours rétrospective, et, pourrait-on dire, vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!
Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le tour de la Bastille.
Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtrière semblable à la sienne.
Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques minutes plus tard, faisait irruption à l'auberge de la Devinière. Il monta jusqu'à la chambre jadis habitée par son maître, redescendit, visita coins et recoins, jusqu'à ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu, le pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.
Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître n'était pas là: sans quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.
Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous sens, et toujours à la même allure désordonnée. Il visita tous les endroits où il était passé avec son maître et finit, sur le soir, par aboutir à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé, éreinté, haletant.
Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et Pipeau trouvant le gîte à son gré y passa la nuit.
Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de sommeil, restauré, et ayant eu soin de faire un tour à la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une servante ouvrit la porte.
Cette fois, il ne courait plus.
Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les oreilles basses.
«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné, je ne le verrai plus!»
Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant la porte et attendit. Tout le jour, il demeura là, sourd à toute invitation du cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta sur le soir un succulent repas composé d'une carcasse de poulet.
Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date qui n'avait aucune importance pour le chien en a une pour nous.
La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure cherchait le sommeil et se livrait aux plus sombres réflexions, lorsque, tout à coup, il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit à remuer et à renifler sa queue s'agita doucement.
Pipeau avait-il flairé de loin son maître!... D'où lui venait cet émoi? D'où cette joie? Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'était redressé, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas à apercevoir quatre ombres qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.
Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux chiens.
Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un des deux hommes, d'une voix basse et rude, commanda:
--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!
Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement dressés car ils se turent à l'instant. C'étaient deux chiens de forte taille, deux sortes de molosses à poil rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires formidables. L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la chienne Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux étaient de même race.
Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent en observation devant l'hôtel. Ils allaient et venaient avec précaution et paraissaient chercher à voir ce qui pouvait se passer à l'intérieur.
--Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il faudra attaquer, croyez-moi, monseigneur.
--Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les chiens et allons-nous-en.
L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement: Pluton, Proserpine et Pipeau se mirent en marche.
Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!
Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son langage, lui avait fait compliment. Il lui avait présenté ses civilités en excellents termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remué la queue, sur quoi Pipeau s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration en règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner autour de la donzelle en flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.
Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres épaisses, montra une double rangée de crocs formidables.
Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se hérissa. Sa lèvre tremblotante découvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de défense d'un calibre raisonnable.
Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.
La bataille était imminente.
Proserpine, assise commodément sur son derrière, s'apprêta à juger ce combat dont, comme Chimène, elle était le prix.
Tout à coup. Pipeau recula.
Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui avait apportée et à laquelle il n'avait pas touché, soit par tristesse, soit qu'il voulût ménager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, l'apporta... à qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!
Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita sur la carcasse et la dévora incontinent. Après quoi il jeta sur Pipeau un regard d'étonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue, puis se coucha tranquillement.
Pipeau comprit que dès lors il était admis dans, l'amitié du gros chien.
Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute sécurité, recommença ses salamalecs.
Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine suivirent. Tout naturellement, Pipeau suivit.
Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son maître disparu. Il eût suivi Proserpine au bout du monde, d'autant plus que la ribaude faisait des grâces, jouait avec lui, et paraissait disposée à lui accorder ses faveurs.
Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il qu'après tout un camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet méritait bien un petit sacrifice de sa part.
La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue des Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...
La porte se referma.
Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes, vicomte d'Aspremont!...
XXIV
L'AMIRAL COLIGNY
Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho, l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la Roussette et de Pâquette, d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle se démenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur sera appliquée la question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.
Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. Les huguenots sont radieux.
Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.
Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener dans toute cette joie une incurable mélancolie.
Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hôtel de la rue de Béthisy et se rendit au Louvre.
Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots et portait sous son bras une liasse de papiers.
C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait entreprendre contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement suprême.
Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernière approbation.
Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de bonne humeur, et, lorsqu'il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le pressa tendrement dans ses bras et s'écria:
--Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me battiez!
--Moi, sire!
--Oui, oui, vous-même.
Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents, tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX était coutumier.
Mais le roi, éclatant de rire, continua:
--Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de France!
--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable à la paume.
Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:
--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez.
--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas que je n'ai jamais tenu une raquette...
--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!
--Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon père, et je relèverai en son nom le défi.
--Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon père?
Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement à cet exercice.
Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général des galères La Garde, qu'on appelait familièrement le capitaine Paulin.
Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était un soldat d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s'était élevé de grade en grade jusqu'au titre de général des galères, qui correspond à peu près à ce que nous appelons un contre-amiral.
C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille, catholique enragé par politique plutôt que par dévotion: mais il avait conçu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intéressait fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle faveur.
Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux qui devaient servir, car on comptait attaquer le duc d'Aïbe par terre et par mer, et le vieux La Garde s'était acquitté de sa mission avec le plus grand zèle: la flotte était prête.
Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flairé les projets de Catherine?
C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier sans peur, il gardait pour lui ses impressions.
Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.
Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en une embrasure de fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que l'amiral avait étalée.
Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu'ils ne virent pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi, traverser l'antichambre, saluée au passage par les gentilshommes présents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un spectre sous ses vêtements noirs.
Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine paraissait troublée.
Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades solitaires qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d'elle l'eût entendue murmurer alors:
«C'était mon fils...»
Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?
Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abîmes qu'elle avait creusés, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri par exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.
En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait chercher à l'étouffer sous des clameurs plus terribles.
Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait à une hâte plus fébrile, à une soif de sang plus brulante.
Catherine songeait:
«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»
Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se trouvait seule, le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny.
Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. Il s'inclina comme pour la saluer et murmura:
--J'attends votre dernier ordre, madame.
Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie, jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement avec La Garde.
Et elle laissa tomber ce mot:
--Allez!
Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque chose a dire.. Maurevert songeait à la recommandation que lui avait faite le duc de Guise par une nuit de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny... Maurevert voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en obéissant à la reine. Et, laissant de côté la fiction que c'était un ami a lui qui devait tirer sur l'amiral, il dit:
--Et si je le manquais, madame?
--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour recommencer!
--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien à moi?...
--Oui!... à condition que j'assiste à la question.»
La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus tard, Maurevert sortait du Louvre.
Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le vieux La Garde disait à ce moment:
--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez les derniers préparatifs... J'ai bataillé contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime qu'on doit à un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.
--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans la vérité.
--Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.
Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit au jeu de paume pour faire sa cour au roi.
Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son bras et, faisant signe à ses gentilshommes, descendit à son tour et sortit du Louvre, répondant d'un sourire aux saluts respectueux.
Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: c'est là que demeurait le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait ostensiblement quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitée. Maurevert se glissa dans l'intérieur par une petite porte qu'une main mystérieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientôt dans la salle à manger au rez-de-chaussée.
--C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui avait ouvert et qui l'avait accompagné.
Cet homme, c'était le chanoine Villemur.
--Je le savais, répondit simplement le chanoine. Venez.
Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois pièces et l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrière de la maison. La cour était clôturée de murs assez élevés. Une porte permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une sente déserte qui aboutissait à la Seine.
--Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.
Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, attaché par le bridon à un anneau.
--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses écuries. A la porte Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais; puis, tournant à droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous attendrez.
--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous vraiment à la nécessité de ma fuite?
--Je crois qu'il y va de votre tête.
--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu à n'en rien faire.
Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. Villemur prit dans un angle une arquebuse toute chargée et la présenta à Maurevert, qui l'examina attentivement.
--Parfait, dit-il enfin.
--Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque émotion, Villemur, qui s'était posté à la fenêtre grillée.
Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre de ce qui allait se passer.
Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse contre le treillis de la fenêtre.
Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En avant d'eux, à trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.
Maurevert, à ce moment, fit feu.
Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de stupéfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenêtre. Cette main était ensanglantée: la balle avait emporté l'index.
--Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.
Au même instant, un deuxième coup de feu retentit et, cette fois, l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.
Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris une foule se rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'être frappé, cette foule se recula aussitôt, avec de sourdes imprécations contre les huguenots.
Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé son arme, en disant:
--Maladroit! je l'ai manqué.
--Recommencez! gronda Villemur.
--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.
Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième arquebuse à la main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation apparente, s'en saisit, et fit feu.
L'amiral tomba.
--Il est mort! dit Villemur.
--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.
--Fuyez!...
Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des coups violents ébranlassent la porte.
Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en selle et enfila la sente, au trot.
Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison, leva une trappe, s'enfonça dans un boyau, parcourut un long couloir, et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois.
Dans le cloître, une scène de confusion terrible se passait. Les gentilshommes huguenots s'étaient rués vers la fenêtre; mais le treillis était solide; alors, tandis que les uns cherchaient à défoncer la porte, d'autres, l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire face à une nouvelle attaque.
--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.
L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança en courant vers le Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.
Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était relevé; mais il ne put se tenir debout et parut prêt à défaillir.
--Une chaise! cria Clermont de Piles.
Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se regardèrent épouvantés, tout pâles.
Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, formant ainsi une sorte de siège sur lequel le blessé fut assis, ses deux bras au cou des deux gentilshommes.
Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à la main. Ceux qui avaient essayé vainement de défoncer la porte, vinrent s'unir au cortège, qui se mit en route.
Coligny n'avait pas perdu connaissance.
--Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore forte.
Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colère autant que de douleur. Les autres criaient:
--On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!
A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se réunissant au cortège et voyant l'amiral grièvement blessé, tiraient leur épées et criaient:
--Vengeance!
En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, agitant leurs épées, pleurant, menaçant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer gardaient le silence.
Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité inouïe; en moins d'une heure, une effervescence extraordinaire enfiévra Paris; les bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses s'organisèrent; en d'autres endroits, des prêtres, montés sur des bornes, expliquèrent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de l'Eglise.
A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille huguenots s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant pas qu'on voulût tuer l'amiral et décidés à le défendre en bataille rangée.
Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait la cour de l'hôtel et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.
Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées rentrèrent dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu que le meurtrier de l'amiral était un vulgaire coquin et non un stipendié du chanoine Villemur, comme on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement lorsqu'on sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.
Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots s'enquirent, sur l'heure même, des logements qui étaient à louer dans la rue de Béthisy, voulant être prêts, jour et nuit. à courir au secours de leur chef.
Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait à stationner dans la rue.
Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; elle était précédée et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.
«Le roi! Le roi!...»
Toutes les têtes se découvrirent.
Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria: «Vengeance!»
La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. Et, alors, on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.
Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le groupe de gentilshommes le plus rapproché de lui.
--Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; plus que vous, j'y suis engagé, car l'amiral est mon hôte; tenez-vous donc en paix, le meurtrier sera saisi et livré à un châtiment mémorable...
Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.
Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp opposé, à la tête duquel se trouvait M. de Téligny, gendre de l'amiral, lorsque le baron de Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des larmes plein les yeux.
--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!
Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura un instant immobile, comme frappé de stupeur.
Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques autres huguenots, qui avaient entendu, s'étaient précipités au-dehors et avaient pris le chemin de la rue de Béthisy.
--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, monsieur!
--La vérité, sire! La triste vérité!...
Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.
Charles jeta furieusement sa raquette.