Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 9

Chapter 93,879 wordsPublic domain

--Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous avez affaire ici?

--Affaire d'amour, monsieur!

--Je ne m'en doutais pas, vraiment!

--Vous allez donc nous laisser le passage libre?

--Non! fit tranquillement Pardaillan.

--Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte. Celle de son frère est encore plus courte!...

En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser sa taille. Car il était assez petit et atteignait à peine à l'épaule de Pardaillan. Le chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:

--Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me désobligeriez cruellement...

La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible pour le duc d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva la main.

Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'épée de Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent un cri et, saisissant le duc, le ramenèrent violemment en arrière.

--Chargeons! dit Quélus.

--Non pas! répondit le duc qui frémissait de honte. Remettons la partie, messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant à moi, je ne puis décemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine, Quélus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre.

Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, appuyé de la main gauche à la porte, attendait, immobile, silencieux:

--Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...

--Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! répondit le chevalier.

L'instant d'après, la bande avait disparu.

Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à la même place, l'oreille au guet, l'épée au poing.

Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.

Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du moins pour cette nuit, cogna du poing à la porte basse de la Devinière, se fit ouvrir, et monta à sa chambre.

Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fenêtre et plongea sur la chaussée un regard perçant. Mais, de cette hauteur, il ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que la petite fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs obscure. Loïse et sa mère dormaient.

Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterré de ce qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et maintenant que le feu de l'action était tombé, il comprenait l'énormité de son acte.

Le frère du roi, héritier de la couronne, était en effet une figure populaire à Paris.

Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc d'Anjou lui était familier. Donc, malgré la nuit, il l'avait reconnu. Et, comme nous l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec amertume qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler de ce qui ne le regardait pas, et que, fils dénaturé, rebelle aux voeux sacrés de son père, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement.

Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui était familier et qui signifiait:

--Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous verrons bien!

En attendant, il se promit d'être prudent et de ne pas se rendre le lendemain au Pré aux Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron.

--J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant à l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout droit à la Bastille.

Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à Loïse.

En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan, qu'il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait le nom comme la figure.

Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il avait vu l'intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d'Anjou et de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l'auberge de la Devinière.

Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta son poste d'observation et, longeant les boutiques fermées, vint se placer devant la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu pénétrer.

Alors la question se posa de nouveau en lui:

--Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...

Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... Non, il faut que je demeure ici jusqu'à ce que je sache!...

Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le visage muet de la maison.

Le jour se leva.

Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés sur la maison...

Henri de Montmorency ne bougeait pas.

Parfois un frisson l'agitait.

Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...

XV

CATHERINE DE MÉDICIS

IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.

La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret--ou qui le prend.

Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie, elle en commençait une autre.

La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi.

C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir, elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot bref.

--Ce jeune homme viendra-t-il?

--Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin?

Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur l'astrologue et dit:

--J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu dis.

--Nous avons Maurevert.

--C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!

--Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.

--A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire est terminé. On m'en a remis les clefs ce matin.

--J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de l'hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.

--Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?

--Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse élégante.

Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre piste.

--Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu essayé, René, d'établir sa destinée par la sublime connaissance que tu as des astres?

--Divers éléments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N'avez-vous pas vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes?

--Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l'oreille d'une maîtresse; oui, j'ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; et par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et, au lieu d'être tuée, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...

Son regard se perdit dans le vague.

--René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a commencé le soir de mon mariage, René...

--Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?

--C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et, dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?

Ruggieri secoua la tête.

--Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort!

Ruggieri tressaillit et pâlit.

--Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il est mort de pourriture.

Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un pli.

--Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées...

--François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu sans doute, va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le poids l'écrasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!

Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant! Henri à qui on vient de refuser l'épée de connétable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son coeur et son esprit!...

--Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...

Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard aigu dans les yeux de l'astrologue.

--Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien garde que jamais une question de ce genre ne t'échappe encore.

--Pourtant, il faut que je parle!

Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée. Et ce fut dans cette attitude qu'il continua:

--Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes précautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que j'ai interrogé les astres, et que les astres m'ont répondu!

Catherine frissonna.

Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace des astres.

Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:

--Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine, vous n'y songez jamais à l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, je ne dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse au chevet de mon lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis que la femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier geste implacable... cet homme a pleuré, supplié en vain... l'amante a prononcé une irrévocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce... et l'homme est impitoyable, car l'homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme!...

Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une église... et puis il se sauve!

Catherine, les traits durs, murmura sourdement:

--Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!

--Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né pour l'abandonner, j'avais laissé tomber sur ses lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?...

--Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque... et je ne pus me repentir de t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair de pitié... Nous allâmes l'un vers l'autre... Nous passions des journées à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus _l'acqua tofana_, Grâce à toi, j'appris la science qui fait de l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit de vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un chaton de bague, dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser d'une maîtresse. C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait... Tu partageas la couche d'une reine!...

--Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un après l'autre, j'ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le monde, tu viens me parler du passé. René, hier est mort. C'est demain qui compte! L'enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu? L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l'a emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n'aurait pas dû sortir...

Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:

--Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s'était accompli, reprit René. Si l'enfant vivait!...

--Malédiction! gronda la reine.

--Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible, j'ai interrogé les astres! Et les astres m'ont toujours répondu qu'il vivait!...

--Malédiction! répéta la reine.

--Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, serait un crime... un crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma vie!...

--Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, comme toujours il ignorera le nom de sa mère!

--Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d'âme: l'enfant est à Paris, et je l'ai vu!

--Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?

--Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a recueilli, sauvé, élevé...

--C'est?

--Jeanne d'Albret!...

--Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultère aux mains de mon implacable ennemie!...

--Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.

--Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a élevé l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui régnera... De toi à moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et c'est toi qui mourras!...

Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine de Médicis s'apaisa par degrés. Elle redevint la froide statue... le cadavre qu'elle semblait être au repos...

--Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?

--Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme...

--Celui qui l'a sauvée?

--Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l'auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision qui tout d'abord me stupéfia: un homme venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur ma tête, cet homme, il me sembla que c'était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y a vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il eût sans doute éprouvé la même impression que moi... Quand je revins de ma stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge que je venais de quitter... J'étais bouleversé, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air triste!...

--Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan d'où je sortais... je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d'Albret!...

--Et lui... se doute-t-il?

--Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.

--Mais que vient-il faire à Paris?

--Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va maintenant la rejoindre.

Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment où l'existence de son fils venait de lui être révélée? Quelles pensées agitaient cette mère?

Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.

--On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.

--C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix heures...

--Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis en passant une main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, René... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...

--Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de la reine de Navarre.

--Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.

--Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois...

--Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation pour ce jeune homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as bien dit cela de ce Pardaillan?

--Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux jusqu'à la démence.

--C'est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va ouvrir, René...

Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que, lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude fière, mais non plus hautaine.

Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil il avait reconnu Catherine de Médicis.

--Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?

--Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment de mentir comme elle.

Et tout haut, il répondit:

--J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame.

--Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.

Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore, puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention soutenue.

--Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien beau... Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues c'est admirable...

--Je le sais, Majesté.

--C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien...

--C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient parfaitement inconnues.

--Mais vous savez leurs noms maintenant?

--Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de défendre de mon mieux Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes.

--Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez recompensé.

--Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure: j'ai été récompensé selon mon mérite.

--Comment cela?

--Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me dire.

--Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque situation auprès d'elle?

--Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.

--Pourquoi? fit vivement Catherine.

--Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.

--Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que diriez-vous? Vous ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine?

--Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d'être défendue? s'écria sincèrement Pardaillan.

Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: elle tenait le défaut de la cuirasse.

--Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier! Entourée d'ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...