Chapter 8
Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il connaissait l'hôtellerie de fond en comble.
Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait sur l'allée.
Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce aux sièges par une porte percée d'un judas.
Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer.
Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et, n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir en laissant ouverte la trappe des caves.
Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.
Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant à leurs toques des plumes rouges.
Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit dans la salle du banquet.
Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:
--Huit plumes rouges. Le compte y est!
A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour le seuil.
--Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine.
--Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils arrivés?
--Ils sont là, répondit Lubin.
--Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter avec les nôtres.
--Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des questions de poésie?
--Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!
--Miséricorde! Je vous jure, mon frère...
--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la porte de cette salle, car je me sens quelque appétit.
--Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?
--La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine, un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin d'Anjou...
--Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût entrer sans sa permission.
Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit:
--Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève.
Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques, poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas s'en apercevoir.
--Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère, hâtez-vous...
Force fut à Lubin d'obéir.
Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.
La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge.
--Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!
En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.
Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.
Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et passèrent dans la salle du festin.
Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit;
--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.
--Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.
--Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret. Maître Ronsard approuve leur admission.
--Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.
--Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs, messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne reviendront jamais à Paris.
Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit alors:
--Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal quand...
--Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit Dorât.
Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges.
Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle. Tous étaient masqués.
Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.
A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation.
En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où on accédait aux caves.
Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait tout le panneau.
Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.
Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.
Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères, servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon, dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité, dieu de l'ingéniosité.
A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques blanches et des couronnes de feuillage.
Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant la Vierge qui écrasait un serpent!...
A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra, décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs entrelacés.
Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec, un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu, sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la strophe.
Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname.
Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis, tout se fut de nouveau.
Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs.
La porte de l'alcôve fut soudain refermée.
Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit des conversations et des éclats de rire.
--Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le chevalier de Pardaillan.
Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la cave au moindre danger d'être découvert.
Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent.
--Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque.
--L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une exclamation de surprise.
--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister à de telles infamies! Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps d'agir!...
--Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous sommes en sûreté!
Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins, le capitaine des gardes du roi!
Il n'était pas au bout de ses surprises.
Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de Lorraine!
Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.
--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle... Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les lieux?
--Oui, monseigneur.
--Vous répondez que nous y sommes en sûreté?
--Sur ma tête!
--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le premier, mon oncle.
--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de Charlemagne, Henri.
--Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.
--J'ai mille fantassins prêts à marcher.
--Et vous, maréchal de Damville?
Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!...
--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval, dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions.
--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency, et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?
Henri de Montmorency s'inclina.
Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de haine.
--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise.
--Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne sortira pas vivant.
Qui était le prisonnier en question?...
--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.
--Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de Guitalens!...
--A vous, monsieur Marcel.
--Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes quand je voudrai.
--A vous, monsieur l'évoque.
--Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se mettent à tonner.
Henri de Guise demeura une minute rêveur.
--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et le duc d'Alençon?
--Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.
--La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi. Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture!
--Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche. Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, que chacun reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs, séparons-nous.
Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise, hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment naturelle.
Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.
Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut. Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre. C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné, Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était indifférent.
Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière ils voulaient le frapper!
Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple! Il n'était pas l'homme de ces basses besognes.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier. Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée ouverte par Montmorency.
Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée d'aller tenir compagnie à frère Thibaut.
--Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait son calcul, que faites-vous ici?
Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur. Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade, laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans la rue.
XIV
LE TIGRE A L'AFFÛT
A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était fermée. Closes également les boutiques d'alentour La rue était une solitude enténébrée. Le silence était profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le couvre-feu, devenaient le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garçons, capons, argotiers et francs bourgeois.
Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter dans la rue Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien emmanchée.
Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite dans la direction de la Seine. Tout à coup, il s'arrêta net s'enfonça dans un angle obscur, s'immobilisa contre une borne.
A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un groupe confus qui, l'instant d'après, se dégagea des ténèbres et lui apparut, composé de quatre personnes.
--Des truands! songea le maréchal de Damville en assurant dans sa main le manche de sa dague.
Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. Ces inconnus avaient cette démarche assurée qui indique des gens en parfaite amitié avec le guet et leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait leurs rires étouffés.
--Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette personne a un nom.
--La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency.
--Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande.
--Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir.
--Nom à donner froid au dos!
--J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mère si la fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite Loïse!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux...
Mais le maréchal n'écoutait plus.
Le reste se perdit dans un murmure étouffé.
Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Loïse, il avait étouffé un rugissement, et, presque sans prendre de précautions, s'était jeté à la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.
--Jeanne! Loïse!...
Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'était cette Jeanne? Qu'était cette Loïse? Étaient-ce _elles_?... Oh! il voulait le savoir à tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il provoquer le frère du roi!
Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. Quoi! seize ans écoulés! Et ce nom qui pouvait ne pas la désigner, qui s'appliquait peut-être à une quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il croyait éteinte.
--Jeanne! Jeanne!
Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! Était-ce possible que, vivante, elle lui apparût encore, alors qu'il la croyait morte, alors qu'il espérait avoir étouffé l'amour de jadis sous les cendres de ses ambitions!
Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois peut-être...
La bande avait pris de l'avance.
En quelques bonds, il la rejoignit.
Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi les pensées tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre éclaire soudain un ciel chargé de nuées livides.
--Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa fille!... Si François l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en présence!... S'il connaît ma trahison!... Oh! mon frère se dressant devant moi, comme jadis, là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me demandant compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?...
Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et un rire silencieux, un rire terrible résonna, condensa les vapeurs de vengeance qui montaient à sa tête.
--Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque François est de trop, qu'il meure!...
A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée devant l'hôtellerie de la Devinière.
Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il était connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et là, presque chancelant, la respiration rauque, il tâcha de voir, il tâcha d'entendre...
--Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.
--La voici, monseigneur!...
--Allons, messieurs!...
Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison qui faisait vis-à-vis à la Devinière...
--Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache!
Il eut un mouvement pour s'élancer.
Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...
Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme disait sans raillerie, sans colère:
--Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez à désobéir aux ordres de monsieur mon père! Que cette faute retombe sur vous seuls!
--Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.
--Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantôt!
--C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria Maugiron. Ah ça? mon digne propriétaire, vous montez donc la garde devant votre maison?
--Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit Pardaillan. Le jour, la nuit, je suis toujours là!
--Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drôle; ôtez-vous de là!
--Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très calme, en s'adressant à Quélus et à Maugiron, recommandez donc à votre laquais de se tenir tranquille, ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain matin, sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous faire estafiler?
--Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin, c'est tout de suite que tu vas mourir.
Pardaillan tira son épée.
Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.
Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage.
Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste ample et rapide qui faisait siffler Giboulée dans sa main. La lame décrivit un demi-cercle flamboyant, s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla la joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente marqua une trace rouge sur cette joue, et Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se prit à dire posément:
--Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi! Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! monsieur, je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant ce coup de pointe!
Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte laissant tomber son épée.
Quélus, à son tour, s'élança.
--Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.
Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, jusqu'à Pardaillan, qui, baissant son épée, en appuya la pointe sur le bout de sa botte.
--Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme.
Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un instant ses adversaires.
--Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous regretteriez amèrement si vous saviez à qui vous parlez.
--Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait déjà regretter, quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous m'en voyez tout marri.
La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc pâlit de honte. Mais il était résolu à passer outre et à feindre de tenir pour valable une excuse qui n'était qu'un nouvel affront.
--J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand il voulait se donner plus de majesté qu'il n'en avait en réalité. Et maintenant que nous nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai affaire dans cette maison.