Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 10

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Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le secret à la Devinière.

--Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, je suis presque seule.

--Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l'appui de son épée. Une mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est reine, ce qui n'était qu'une obligation d'humanité devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire.

--Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi?

--Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.

La reine réprima un tressaillement de joie...

--Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous êtes pauvre, je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres?

--Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve...

--Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de l'occupation aux épées telle que la vôtre.

--Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.

--Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer par mes prières, par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent...

--Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.

--Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.

--Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis pas...

--Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; il va trouver l'ennemi, le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué... S'il est tué, il est sûr d'être pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du moyen, monsieur?

--Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en champ clos, madame!

--Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...

--J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille.

--Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une visite...

--J'en ai reçu plusieurs, madame...

--Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à coup sûr... Celui-là me fait peur, monsieur... non pour moi, hélas! j'ai fait le sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi!

Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.

Son rêve d'un duel où il était le champion d'une reine et d'une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.

--Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée.

Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.

--Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.

Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde stupéfaction. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.

--Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même douceur.

--D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vôtre comprendra à l'instant. L'homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque acte vil, cet homme m'est sacré.

--Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et comment s'appelle-t-il, votre ami?

--Je l'ignore, madame.

--Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!

--Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est moins étonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi implacable.

Catherine baissa la tête, pensive.

--Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le sentiment qui vous guide.

--Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir déplu à Votre Majesté!...

--Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: fort contre l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de votre fortune.

Demain matin, je vous attends au Louvre.

Catherine de Médicis se leva.

Pardaillan s'inclina devant la reine.

Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant a déchiffrer l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...

--Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan mon père se trompait!...

Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et lui disait:

--Monsieur de Nancey, demain matin, a la première heure, vous prendrez douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la Bastille...

XVI

LE MARÉCHAL DE DAMVILLE

Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément troublée.

Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui l'inquiétaient.

Voici comment il avait arrangé les choses:

1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis;

2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris au plus tôt;

3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus signalé service;

4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage;

5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce vieillesse.

Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques heures.

Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.

Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre.

Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs d'apercevoir Loïse.

A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre.

Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la tête vers Pardaillan et cria:

--Venez! Venez!

--Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?

C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait à un cri de terreur.

--J'accours! rugit Pardaillan.

A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux cria:

--Au nom du roi!...

Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les bras et par les jambes, et il tomba.

--A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.

Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.

Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des joues...

Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui deux morts et cinq blessés.

Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.

--En route! commanda le capitaine.

Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son maître.

Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui.

Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency, le maréchal de Damville!

Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.

Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.

Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il fut fixé...

--On me conduit à la Bastille!

La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans air.

Pardaillan comprit qu'il était perdu.

Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!

Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième étage de la tour ouest.

Il entendit la porte se refermer à grand bruit.

Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement...

Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...

Et il tomba sur les dalles, évanoui.

Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? C'est ce que nous allons dire.

Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de Piennes.

Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines, on l'examinait curieusement.

Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.

Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.

Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures.

Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis.

Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait choisi la nuit précédente.

Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier qu'il pouvait opérer.

L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire:

--Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez fort de passer pour complice.

--Moi!...

--A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit.

--Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des huguenotes chez moi!

Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats.

Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le verrou, elle s'effaça.

Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.

--Que désirez-vous, monsieur?

L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il comprenait qu'il était odieux.

Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux:

--Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.

--Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre où se trouvait sa fille.

--Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers édits.

A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout d'un regard.

--Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur.

--C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.

En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie.

--Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la résolution tomba.

Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait jamais parlé:

--Venez! Venez!

L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le logis, suivi de ses soldats.

--Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais toute la vie.

Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas séparée de Loïse.

--C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?

--Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si bon compte.

Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la vieille propriétaire d'entrer.

Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard.

Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.

--Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.

--Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours.

--Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les fenêtres de ce logis?

--Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient un aveu.

--Tu l'aimes donc?

Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.

--Et lui? demanda Jeanne.

--Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.

--S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui?

--Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête!

--Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.

Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche...

--Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas encore... son nom...

--Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs.

Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.

--C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...

Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:

Monsieur,

Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée sous ce pli.

_Soyez remercié et béni pour l'immense service que vous nous aurez rendu.

LA DAME EN NOIR.

Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:

--Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?

--Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.

--Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.

--En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter!

--Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, en haut.

La vieille femme fit disparaître le papier.

--Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?

Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.

--Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.

L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander davantage.

Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement.

Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la porte.

Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.

Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de suprême recommandation.

La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se rabattre, et murmura:

--Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...

Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.

Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.

Le carrosse se mit en mouvement...

Jeanne tomba évanouie en murmurant:

--Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...

Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom.

La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle allait se trouver mêlée.

Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:

--Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.

--Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.

--Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...

--Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté!

--Arrêté! fit la vieille en pâlissant,--non pas qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise.

Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:

--C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus dans le vide!

--Et qu'a-t-il fait?

--Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.

Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle et enfouit la lettre dans une cachette.

--Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot d'en face!

Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la porte se refermait.

L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier étage.

Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:

--Veuillez entrer là: ma mission est terminée.

Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte.

Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma.

Elles entendirent le bruit de la clef.

La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.

Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.

--Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:

Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet emprisonnement ne dure que quelques jours.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère, il ne semble pas que nous soyons dans une prison!

--Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans une maison du roi.

Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui venaient.

--Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire.

--Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne.

--Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.

Loïse rougit.

--Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne.

Loïse baissa la tête.

La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût hésité à parler.

--Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.

--Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de Pardaillan.

Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne tressaillit.

--Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.

--Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre quelque chose d'affreux!...