Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 11

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--Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel point je t'adorais...

--Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse tremblante.

--Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais plus que lui!...

--Lui!...

--Mon époux... ton père!...

--Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!

--Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!

Loïse jeta un faible cri.

--Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.

Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.

Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère, qui continua:

--Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père, après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!

--Horreur!...

--Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me tus!...

--Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!

--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency...

--Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante.

--L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...

--Oui, mère!...

--Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de Pardaillan!

Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.

Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.

--Le père de celui que j'aime!

Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.

--Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... mais l'enfant a grandi...

Loïse ne disait rien.

Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été condamnée à une vie de malheur!

Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le père?

Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours?

Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?

Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa mère!...

--Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé...

--Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus grands malheurs...

--Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je songe...

--A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...

Loïse secoua la tête.

--Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...

--Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une malédiction...

A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...

--Lui! murmura-t-elle en devenant livide...

Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...

XVII

L'ESPIONNE

Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de la porte Saint-Martin.

Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris, passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.

Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient dans la salle basse.

--Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.

Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie s'était soudain éclairée.

Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.

Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.

Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer.

--Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune homme.

Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte.

--N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de Marillac?

--Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!...

--Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux...

--Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste, l'implacable Médicis...

A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine.

Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri.

--Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils d'adoption...

Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses lèvres.

--Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre.

--Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.

--J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez exposer.

--Ma vie vous appartient.

--Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous...

--Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois!

--Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon cher fils...

Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas.

L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.

Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions qui venaient de lui être données.

Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front, lui dit:

--Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...

Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris.

Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac--ou Déodat, comme on voudra rappeler--atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge.

Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de Saint-Cloud.

Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre.

Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre avec un petit marteau.

Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.

--Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons été sauvées, que vous aviez été bien imprudente...

--C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté...

--Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale.

--Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux.

--Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser?

--Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question. Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis de la guerre?

--Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin, votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout entendre.

Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela.

--Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?

--Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...

--Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.

--Oui, dit simplement la reine de Navarre.

Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés.

--Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies...

--Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine Catherine...

--Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice.

La reine de Navarre secoua la tête.

--Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu?

--Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!...

--C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est plus jamais revenu. Pourquoi?

--Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il n'a pas été tué?

--Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement.

--Pourquoi, madame? pourquoi?...

--Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer votre innocence.

--Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous vivez...

--Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous, puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!...

En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule.

La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se relever.

--Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre de vos maîtres.

L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:

Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin. Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste au plus tôt en demandant un congé en règle, et venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.

Il n'y avait pas de signature.

Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis elle prononça:

--Allez...

L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une insensée.

Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes.

--Nous partons, messieurs, dit-elle.

Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.

Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle.

--Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon âme!

Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains.

Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille.

Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards...

--Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout, espionne! La reine t'attend...

Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays.

Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et regarda avidement.

A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque aussitôt.

--Une chambre pour cette nuit, dit-elle.

--Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez, madame.

L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.

Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table.

Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.

Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.

--Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée d'une longue séparation!

Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.

--Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous paraissez fatiguée...

--Que vais-je lui dire! songeait-elle.

Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence!

Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils s'étaient fiancés!

Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience!

Il serra ses deux mains avec plus de timidité.

--Alice! murmura-t-il.

Elle ferma à demi les yeux.

--Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes lèvres se desserrent!...

--Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!...

Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.

--Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous m'attendrez, paisible, confiante...

Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire:

--La reine est partie...

--Partie!...

--Elle est bien loin, maintenant!...

Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.

Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux de la jeune fille.

--J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit.

--Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?

--Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...

En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les suites de ce mensonge.

Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.

--Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...

--C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira...

Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait, et elle murmura: