Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 12

Chapter 123,857 wordsPublic domain

--Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au besoin les mers!

--Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...

--Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut.

Le comte de Marillac secoua la tête lentement.

--Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre, je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu voudras.

--Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume.

--Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma naissance... et même le nom de ma mère...

Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!

Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de Médicis!

--Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison.

--Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors, nous ne partons pas?

--Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais pas à Paris!

--Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas partir...

--Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras accueillie comme une fille...

--Cette maison? interrogea-t-elle.

--C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny.

A son tour, elle secoua la tête.

--Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte.

Elle ferma les yeux, comme accablée.

--Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait.

Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en arrière.

Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture.

Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la table, les yeux fixés sur elle.

Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée.

Alice de Lux méditait.

Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient incomprises.

La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret.

Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit comme un effroyable théorème.

Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:

1° Elle se tuait; 2° elle vivait.

Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à une vie d'amour.

Elle repoussa cette solution.

Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir.

L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher à la domination de la reine Catherine.

Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le déciderait à partir avec elle.

Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si la reine parlait!...

Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?...

Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre.

Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif de la séparation.

Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux.

Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.

L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de Marillac.

--Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral.

--Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela?

--Souvenez-vous, Alice...

--Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel...

--C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.

--Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille parente, quelque chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire, mon ami.

Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.--Mais, ajouta-t-il, pourrai-je vous voir?

--Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez, vers neuf heures du soir...

Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi.

--A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?

--Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.

--Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.

--C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là...

--Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!...

Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut une heure charmante.

Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.

Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la maison signalée.

Puis il s'éloigna sans plus se retourner.

Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là tomba d'un coup.

Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:

--Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!

La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache.

Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne n'y entrait jamais.

Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule.

Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule.

On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices.

Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la maison.

--Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.

--Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre...

--Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un rien.

--Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois.

La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire.

Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs couleurs.

Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur.

Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.

Elle tressaillit et le contempla longuement.

--Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.

--Pour la mettre dans votre chambre à coucher?

--Pour la détruire! fit Alice en rougissant.

--Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha le tableau.

Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait d'ordonner.

--Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi soir, un jeune homme...

La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la jeune fille.

--Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis...

--Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.

--Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma bonne Laura?

--Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre vieille cousine?

--Non, j'ai dit que tu es ma tante.

--Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus important que ce pauvre maréchal de Damville.

--Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était que mon amant.

--Et celui-ci?

--Celui-ci... je l'aime!...

--Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas aussi?

--Le marquis de Pani-Garola!

--Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre ans!

--Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice.

--Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment s'appelle-t-il?

Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.

--Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel couvent?

--Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.

--Et il prêche?

--A Saint-Germain-l'Auxerrois.

--A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si tu le veux...

--Que faut-il que je fasse?

--Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en confession.

La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance.

--Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice. Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne père...

--Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée une fois déjà...

--Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui doit venir...

--Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.!

--La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir!

A ces paroles, Alice frissonna.

--Le moine, murmura-t-elle.

--Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en confession.

--Et quand? fit vivement la jeune fille.

--Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour comptez-vous aller au Louvre?

--J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop pour me remettre...

Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que respecta la vieille Laura.

Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine.

Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides, se trouvait presque à hauteur d'homme.

La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour construite pour l'astrologue Ruggieri.

Cette femme, c'était la vieille Laura!...

XVIII

PIPEAU

Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son maître--son ami.

Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.

Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait jeté le chevalier.

La queue et la tête basses, notre héros--c'est du chien que nous parlons--arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut naturellement y pénétrer.

Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.

Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre inquiétude.

Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était englouti.

Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs.

Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la chambre de Pardaillan.

La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra dans la cuisine.

--Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée.

Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par sa masse pesante.

Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot:

--L'ennemi est en fuite, Huguette.

Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la volaille à l'arrivée de Pipeau.

La volaille avait disparu!...

Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner comme un roi.

Pendant quelques jours, Pipeau disparut.

Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général.

Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif.

Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri.

Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement remuée.

Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.

Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière des barreaux!

Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu!

Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien.

Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois clairs:

--C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...

--Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.

Le chien répondit par un coup de voix bref.

--Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles voisines.

Autre aboi très clair qui signifiait:

--Je suis prêt! Que veux-tu?

A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait quelque chose de grave.

Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt pas du chien.

Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un caillou quelconque.

Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule.

A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.

--Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une poursuite éperdue.

En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant:

--Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et son messager était un chien!...

Ce prisonnier était Pardaillan.

Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille.

Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le papier, l'examina sur ses deux Faces...

Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...

Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau.

XIX

LA BASTILLE

Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot était inébranlable, était tombé sur les dalles presque sans connaissance.

Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui.

Alors, il examina la chambre où il était enfermé.

C'était une pièce assez vaste dont le plancher était composé de larges dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées par des carreaux.

Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point trop humides, le cachot étant situé assez haut dans la tour.

Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer un peu--très peu--de lumière et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, siège unique de cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.

Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement de la chambre.

Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle.

Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée, traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros, disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que--les pieds devant, à ce moment, toute sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au secours de sa petite voisine.

--C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me voici en prison!

Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.

--Je l'aime!

Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait de la Bastille!

Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée au point qu'elle avait appelé à son secours un homme qu'elle connaissait à peine de vue?

Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.

Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas éloignés...

Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pensée, non seulement il se fût trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût pas été arrêté!

A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la destinée qui le supprimait du monde des vivants, à l'heure même où il eût pu être si heureux, il en vint à se demander pourquoi il était arrêté...