Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 5

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Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois.

--Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître Landry.

--Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.

--Comment, j'y suis!

--Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe ici.

Maître Grégoire devint cramoisi.

--Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de continuer à vous loger dans le cabinet noir...

--Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.

--A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer l'arriéré...

--Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense.

--Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation.

--Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme?

--Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les reins et le jeter à la rue.

--En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je vous fais crédit.

Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux minutes. Puis il reprit:

--Trêve de plaisanterie, monsieur.

--Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!

--Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M. votre père!

--Est-ce votre dernier mot, maître?

--Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre!

Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.

--Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous a rossé: mon devoir est de vous rosser!...

Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans toute la maison.

En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.

Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.

--Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou je le laisse tomber!...

--Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif.

Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de la périlleuse situation où se trouvait, son mari.

--Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.

--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes intempestives?...

--Jamais! Jamais!

--Et je pourrai habiter cette chambre?

--Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je meurs!...

Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre, et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de lui bassiner les tempes.

--Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de trop sévère, quelle peur vous m'avez faite!

Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre de services qu'avait rendus son père.

Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et l'aventurier.

Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard.

--Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de vieillard, semblait-il.

--Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine; d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble!

Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.

--Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue Saint-Denis!...

Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de grande maison. C'était lui qui criait:

--Au meurtre! Au guet!

Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé.

Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait succomber.

--Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt railleuse, on vient à vous!...

En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire, pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre, d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent, les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste large, tira la flamboyante Giboulée...

Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui s'évanouissaient dans la nuit.

--Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous m'avez sauvé la vie!

Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son chapeau, et dit:

--Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?

--Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je!

--Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien qu'il ne m'en arrive malheur.

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent frissonner l'inconnu.

--En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main. Galaor est le meilleur cheval de mes écuries.

--Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet.

Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par monts et par vaux, il sauta sur Galaor.

L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé.

Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à voix basse:

--Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?...

--Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.

--Alors, ce cavalier?

--C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville...

Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire.

Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans; il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête magnifique.

--Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix grasse de maître Landry.

Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule:

--J'examine le produit de mon dernier crime.

Landry frissonna.

--Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?

--Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.

--Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?

--Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de faim?...

Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en fut se coucher.

A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite. Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau.

Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents, des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient; car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour défendre le plus faible.

Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin. Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente, c'est-à-dire parmi ses casseroles.

Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.

Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume, par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...

Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.

--Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa mère!...

Un roué eût dit:--Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle enfant!...

Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.

Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à distance respectueuse.

Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève.

Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où s'était élevé jadis un couvent de carmes.

La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu mystérieuse.

Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après, entrer dans la maison.

--Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui parle!

Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.

Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier étage, dans une pièce agréablement meublée.

A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de l'autre tournèrent la tête.

--Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!

--Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte de l'inscription que je vous fis tenir?

--Oui, monsieur, dit Jeanne.

--Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce.

--Vous allez voir! répondit le jeune homme.

Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de velours noir resplendissait un diamant énorme.

Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse.

Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif; mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme.

--Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.

--Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains de la Dame en noir.

Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait en lettres d'or l'inscription suivante:

JE CHARME TOUT.

Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:

--Chère Marie, vous ne devinez pas?

--Non, mon bien-aimé Charles...

--Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie...

--Oh! Charles... mon bon Charles...

--Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?

--Comment devinerais-je, mon doux ami?

--Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...--Je charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!--Vous n'avez qu'à vérifier...

Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de tendresse.

Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène de bonheur intime et paisible.

--Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j'aurais pu être heureuse!...

--Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c'est à cela que j'ai songé ces temps derniers! Car c'est à toi seule que je rêve au fond de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction des huguenots, tandis que mon frère d'Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque seule tu m'aimes!

Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la présence de la Dame en noir.

--Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m'enivrez de bonheur.

--Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...

Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX... L'homme que tant de fois elle avait rêvé d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah! certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...

Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.

Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à demi-voix:

--Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, tu entends. Marie? Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu, cela jette une lumière dans l'horreur de mes pensées... Le roi! Je suis le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins poumons!

--Charles! Charles! calme-toi...

Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était devenue rauque et sifflante.

--Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!... J'ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs consciences, et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!

--Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore ton accès!... Charles! reviens à toi! Tu es près de moi...

Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulsés, en proie à une crise violente.

Jeanne s'était élancée pour aider Marie.

--Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de ceci!

--Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais trop ce qu'est la douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence....

Marie fit un signe de tête pour remercier.

--Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.

--Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie... Je connais ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera à lui...

--En ce cas, je vous quitte...

--Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses... Comme vous avez dû aimer!...

Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira.

A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour de lui un regard anxieux et, voyant Marie penchée sur lui, sourit tristement.

--Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.

--Rien, presque rien, mon Charles!

--Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... la femme qui a fait cette tapisserie... Où est-elle?...

--Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...

--Avant l'accès?

--Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voilà remis... bois un peu de cet élixir... là... repose un instant ta pauvre tête... là... sur mon coeur... mon bon Charles.

Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile comme un enfant, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre.

XI

VOX POPULI, VOX DEI!...

Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela, peut-être.

Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui l'écouterait.

Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa.

Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de la dame.

Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face.

Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix.

Que se passait-il?

Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui.

A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions, jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en noir.

Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait:

--Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!

--Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.

--Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université?

--Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela, moi!

--Les trois grands amis de M. de Guise!

--Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!

--Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.

A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule énorme, agitée, poussait des clameurs:

--Vive Guise!... Mort aux huguenots!

--Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le savez, _vox populi, vox Dei!..._

--Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais...

--Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de Dieu.

Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de Guise.

Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur leurs toits.

Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée: une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était grillée d'un treillis épais.

Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de flamme sur la foule, qui sourdement grondait:

--Mort aux huguenots!...

Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou s'il y en avait, ils se cachaient!

Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:

--Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!...