Chapter 4
Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier ne contenait que quelques lignes.
Ces lignes, les voici:
--A tous présents et à venir, salut.
--Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.
--Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison perpétuelle!... ô mon François!...
--Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain, madame, commencera la prison pour celui que vous aimez.
--Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait, seigneur? Que vous a-t-il fait?
--Il vous a épousée: là est son crime...
--Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment, s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi!
Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement, continua:
--Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de renonciation volontaire à votre mariage...
--Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi! mais pas cela...
--Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le roi aidant...
--Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.
--La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez qu'à signer...
--Pitié! oh! laissez-moi François!
--Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage...
--Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son père!... Vous lui arrachez son nom!...
--C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le sauvez...
--Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non!
--Le roi! Le roi! Vive le roi!...
Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria:
--Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...
--Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!
--Arrêtez! je signe! râla la martyre.
Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger Loïse...
Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta à la rencontre d'Henri II.
Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:
--Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...
IX
LA DAME EN NOIR
Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse.
--Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais...
La princesse écoutait en souriant.
--On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...
--Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane.
--Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles. Mais...
--Mais votre coeur est à une autre?...
--Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà tout!...
Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de coeur ni d'esprit.
--Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...
--Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il espéré une autre réponse.
--Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur...
C'est ainsi que fut conclu le pacte.
Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui.
Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter.
Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi.
Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se préparaient pour ce jour-là...
Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la retrouver.
Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!...
Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle pas de désespoir?
Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence flétrie.
Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre.
Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui s'offre à nos yeux... écoutons!...
Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille.
En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et songe:
--Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus que la Dame en noir...
Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse splendeur de ses cheveux...
L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé.
Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même deuil éternel que dans son coeur.
Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.
Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!...
Loïse paraît seize printemps...
Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux.
On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce merveilleux ensemble.
Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de lignes, si expressif!...
Jeanne s'est approchée de son enfant.
La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine!
Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie et se met à travailler activement.
--Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur cet ouvrage...
--Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune dame...
--Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je crois?...
--Oui, mon enfant...
--Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...
Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant:
--De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?...
--A quoi songez-vous, ma mère?
--Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...
Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté.
--Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de jeune princesse?...
La mère tressaille profondément.
--Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits...
Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois:
--Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre vie?...
--Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.
--Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...
--Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...
--Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...
--Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur.
Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, se frôlent...
Bientôt la tapisserie est terminée.
Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame Marie Touchet.
Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et, comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui donne sur la rue Saint-Denis...
En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière.
Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des doigts, il envoie un baiser à Loïse...
Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu.
Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à l'amour le plus pur.
Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!...
X
PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE
Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en personne!
Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible comme une épée vivante.
Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris; il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler.
Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du regard.
Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille, aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!...
Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son élégance, ne possédait rien au monde.
Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau! il possédait Giboulée!
Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!
Pipeau? Un chien!
Giboulée? Une rapière!
Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils.
Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait sur une sombre cour.
--Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...
--Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan qui chatouilla le coeur de son père.
--Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous emmener avec moi...
Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition.
--Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous fais mes adieux.
--Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui vous oblige à vous éloigner?
--Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!
Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir Paris. Car il paraissait tout embarrassé.
Il se hâta de continuer:
--Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage, sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées. Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard, quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue d'oïl. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient: savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!
Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse admiration. Puis il reprit:
--Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.
--Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.
--Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le commis...
--Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...
--Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne pas tenir...
-Eh bien, mon père?
-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant à la mère.
--Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces commissions?...
--Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier ces paroles?
--Je vous le promets, monsieur... Ensuite?
--Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes.
--Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...
--Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu?
--Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux.
--Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière accrochée au mur.
Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son fils.
--Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon fils, adieu...
Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée.
Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le chevalier, l'affaire d'un instant.
--Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas...
Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau.
Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid, mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.
Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la tristesse de ce gîte.
--Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une chambre logeable. Oui, mais où la trouver?
Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait vis-à-vis à la sienne était entrouverte.
Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil.
--Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.
Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.
Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.
Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père; propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière.