Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 3

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--J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits de délices... L'homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût souillée plus longtemps: il chassa l'adultère; il chassa la ribaude!

François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus profond, plus insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la parole sifflante, acheva:

--Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frère? Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de Montmorency...

VI

PARDAILLAN

Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.

Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges.

La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui, bientôt, fera son apparition dans ce récit.

Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années, un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...

Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le donna à son fils Henri.

Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir pour lui!

Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!...

Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite créature.

Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu!

Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la double et dramatique scène qui se produisit...

Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras; c'était horrible...

Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu grommeler:

--C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal, je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu l'ordre...

Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.

--Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur.

Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:

--Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive!

La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait, de l'installer...

Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune chat.

C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours. Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais...

Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses bras nerveux.

--Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...

Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif, songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean disparaissait!

Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.

Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait courir, rejoindre François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de Loïse égorgée l'arrêtait!...

Et la malheureuse râlait:

--Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?...

Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents, rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!...

Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à courir comme un insensé.

Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean, de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il dit:

--Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon porte-manteau...

Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne.

Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide, somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son front avec des linges mouillés.

--Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère demoiselle, il faut vous coucher...

--Loïse! Loïse! murmurait la mère.

Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà, sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:

--Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas fait mal... voyons ça, voyons...

En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement, gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...

Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute sa fille.

Pardaillan regardait cela.

Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa...

--Madame! Madame!

--Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin de mes jours!...

Pardaillan fit un effort pour se dégager.

--Votre nom? répéta Jeanne.

--Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu importe mon nom...

--Comment avez-vous ramené ma fille?

--Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise... j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je l'ai interrogé... voilà tout!

Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.

--Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je le bénisse?

--Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...

--Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...

--Le nom de celui qui a enlevé la petite?

--Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma fille?

--Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...

--Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...

Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu pâle, il murmura:

--Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!

VII

LA ROUTE DE PARIS

Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé.

Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de s'abattre sur son épaule. Et François disait:

--Tu vas mourir!

D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il tira son épée et tomba en garde.

François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...

L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre, les épées croisées, les yeux dans les yeux.

Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une masse.

L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine d'Henri, au-dessus de la troisième côte.

François mit un genou en terre.

Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et d'un geste furieux la leva...

--Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...

A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri.

--Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si, vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère.

Il se releva et détourna la tête.

Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le choc des épées...

Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur montra le corps de son frère...!

Deux heures plus tard, François arriva au manoir.

Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout blancs comme des cheveux de vieillard.

--Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre appartement, et...

--Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.

Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier tenant l'étrier demandait:

--Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...

François sauta en selle, et répondit:

--Jamais!

Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua furieusement et disparut.

--François! François! François!

Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même, et une femme apparut, tenant un enfant.

Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le lointain.

La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement à cette sorte de fuite.

--Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.

L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et répondit:

--Qui le sait, madame?...

--Quand reviendra-t-il?...

--Il a dit: jamais!

--Par là... où cela conduit-il?

--Route de Paris, madame.

--Paris. Bon!...

Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras Loïse endormie.

Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.

Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château sonda la blessure.

--Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever.

Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû être attaqué par des routiers.

Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de pitié à attendre de lui.

--En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout d'une corde, ce digne maître!

Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction de Paris.

Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant, celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha, distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit.

Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas entendu venir le cavalier.

--Madame..., fit doucement le routier.

Jeanne s'arrêta.

--Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris?

--Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt, par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?...

Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.

--Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.

--Seule, oui, je ne crains rien.

--Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris? Savez-vous où vous irez?

--Non... Je ne sais pas...

--Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je vous prie...

Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots:

--Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un de mes amis!

Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague.

Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!...

VIII

L'IMMOLATION

LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse d'étranges choses.

Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel, exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.

Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue.

Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé.

Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures, faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle campagne se préparait.

Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet où on avait introduit la femme.

Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se décider, poussa brusquement la porte, et entra.

Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le contemplait... Rudement, il demanda:

--Que voulez-vous, madame?

--Monseigneur...

--Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez, n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous déconcerte, n'est-ce pas?

Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:

--Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père de son époux!

--Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi, je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un vol!...

--Vous mentez, monsieur!

--Par le Ciel! que dit-elle là?...

--Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom, monsieur!

L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine.

Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina profondément. Il était dompté.

--Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!... Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de notre amour!

Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la deuxième fois, s'inclina.

--Parlez donc, madame, dit-il.

Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite Loïse endormie. Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères, elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et, avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la tendit au formidable aïeul.

Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et il demanda:

--Comment s'appelle-t'il?...

--Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse.

Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle recula en pâlissant, tandis que lui reprenait:

--Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez m'entretenir.

Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du père de François.

Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François, l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où son coeur d'amante et de mère avait été broyé...

Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce drame lamentable, cherchait une ruse...

--Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites la vérité...

--Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!...

Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit:

--J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible, madame!

--Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni impossible: il est: voilà tout!...

Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins et en déplia un.

--Lisez ceci, dit-il.