Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 2

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--Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; ne t'exclame pas! Elle-même te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit. Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre: le seigneur de Piennes est mort! Mort dans l'église même, tout à l'heure, en me jetant un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur le bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! Margency fait retour à la maison du connétable! Oh! Henri, Henri, ceci est affreux! Je laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu? me comprends-tu?

--J'entends... je comprends!

--Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te confier? Me jures-tu de veiller sur la femme que j'aime et qui porte mon nom?...

Henri frissonna longuement, mais il répondit:

--Je te le jure!

--Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse dans la maison de mon père, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras là pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu?

--Je te le jure!

--Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui imposeras la volonté de ton frère mort: que ma part du patrimoine mette à jamais ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une existence honorée. Me le jures-tu?

--Je te le jure! répondit Henri pour la troisième fois.

François l'étreignit alors dans ses bras en disant:

--Tu as juré... souviens-toi!...

A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade.

Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria:

--En avant! Jusqu'à la mort!

IV

LE SERMENT FRATERNEL

Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé, selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de camp.

Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre qu'elle entrouvrit.

A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.

--Le voilà! s'écria la jeune femme.

Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher François.

Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut: le frère de François parut. Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête couverte, sans s'incliner.

--Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai juré de vous transmettre dès ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la place de celui que vous attendiez... François est parti cette nuit...

Elle laissa échapper un faible gémissement.

--Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans doute?... aujourd'hui même, peut-être?

--François ne reviendra pas!

Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.

--La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l'honneur de se porter dans Thérouanne pour y arrêter l'armée de Charles Quint... Arrêter l'empereur avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon frère: pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans l'alternative de désavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus glorieux.

Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père.

Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et, dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout son désespoir.

--Mon enfant!... mon pauvre enfant!...

Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence d'Henri, oubliant son père mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout elle-même.

--C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne!...

--Partir! vous! gronda le frère de François. Allons donc! vous n'y songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne partirez pas!

--Qui m'en empêchera?

--Moi!

Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna en lui. Il saisit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit convulsivement, et d'une voix ardente:

--Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne! je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l'enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon père s'opposait à mon amour! Jeanne! ô Jeanne!

Que François meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers! O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de vos regards sans colère me dira si je puis espérer...

Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle les employait à se dégager de l'étreinte furieuse. Soudain, elle put s'arracher des bras de l'homme.

Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la tension de son être, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:

--Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort!

Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre, qu'il sembla apercevoir pour la première fois. D'un geste lent, il porta la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectèrent de sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son cerveau en une bouffée ardente:

--Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j'ai le droit d'y demeurer couvert!

--Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.

--Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement communiqué ici restitue Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale...

Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant les papiers du mort, l'avait ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s'offrait à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix s'élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs:

--Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous!

--Madame! voulut interrompre Henri.

Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans de Margency.

--Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici chez moi!...

Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua.

--N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous? N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons, vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus ici chez lui!

Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune femme courait d'un serviteur à l'autre, les poussait avec une force irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la manoeuvre fut prête, elle fit un signe.

Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en tête!...

Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n'entendit plus qu'un sourd murmure d'imprécations...

Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son cheval et il s'enfuit...

Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse, écrasée. Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara; elle perdit la connaissance des choses, et seul le délire témoigna qu'elle vivait encore.

Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency, prêt à tout,--peut-être à un meurtre. Une nouvelle l'écrasa: Jeanne se mourait!

Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne...

Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une année atroce pendant laquelle sa passion s'exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée, que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que François avait disparu!...

Mort peut-être?...

Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia l'abominable espoir...

Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où quelques hommes d'armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et s'arrêtèrent au manoir.

Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison...

Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!

On l'avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille assaillants attaquaient...

Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison, attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie.

Un jour--onze mois après le départ de son frère!--il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de son coeur, il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.

Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle serrait passionnément sur son sein.

Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.

Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'était simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir.

En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied à terre.

Henri pâlit...

Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il était porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse...

Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se dirigea vers lui et, d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:

--Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m'a fait l'honneur de m'envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère...

Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant en justicier, le frappant du coup mortel.

Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé comme un boeuf à l'abattoir...

V

LOÏSE

Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre chambre de paysans où on l'avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser folle.

Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait disparu pour toujours. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... Elle seule le savait!

Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.

Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se lever.

Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure.

La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!...

--C'est une fille! murmura la vieille nourrice.

--Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.

Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine bouger.

--Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu n'auras pas de père!...

Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce et d'harmonie.

Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et elle songeait à l'amant... à l'époux... au père!

François!... le cher amant!... l'homme à qui elle s'était donnée sans restriction, tout entière!...

Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, sous un prétexte de guerre?... Était-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne reviendrait plus?

Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...

Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie tiède des larmes qui tombaient sur son front...

L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se trouver devant lui...

Puis le printemps revint, très précoce.

En mars, Loïse allait vers son sixième mois--les premiers bourgeons éclatèrent, et tout redevint radieux dans l'univers, excepté dans le coeur de la pauvre abandonnée.

Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme allèrent couper du bois dans la forêt.

Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable tendresse Loïse endormie sur le lit.

Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment entrouverte.

Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui donnait sur la route, et une voix s'éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant:

--Allez en paix, bon frère!

Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédiction, et finalement se retira.

Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit où reposait Loïse.

Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à qui on arrache ses petits, un cri de mère enfin, jaillit de tout son être épouvanté:

Loïse avait disparu!

Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrésistible rage d'un être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se déchira, s'ensanglanta.

La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la maison... elle bondit, arriva haletante...

Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide, fatal... Henri de Montmorency!

--Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie!

D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix basse, rauque, rapide:

--Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien, sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la tiens! Malheur à elle si vous ne m'écoutez!

--Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!

--Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute bien! si tu veux la revoir...

La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se mit à supplier:

--La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par pitié! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma fille! Rends-moi mon enfant!...

--Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est aux mains d'un homme à moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons convenu ceci: écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je m'approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l'air, et l'homme prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant...

Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas.

--Relève-toi! gronda-t-il.

Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains tendues, suppliantes.

--Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.

Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime...

--Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive!... Tu entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde... Voici François qui vient...

Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait, comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix frénétique:

--Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!

--François! François! hurla Jeanne délirante. A moi!

D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et gronda:

--C'est donc toi qui auras tué ta fille!

--Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!

A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et, haletant d'émotion, ivre de joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit les bras, murmurant:

--Jeanne!... Ma bien-aimée!

Mais ses bras, lentement, retombèrent.

Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.

Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère épousée! Et elle était là, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-être!... François fit trois pas rapides.

--Jeanne! répéta-t-il.

Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. Elle eut comme un sursaut de son être pour se jeter dans les bras de l'homme adoré. Son regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son bras se levait!...

--Non! non, bégaya la mère.

--Jeanne! répéta François dans un cri terrible.

Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.

--Mon frère!...

Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un silence effrayant. Alors, François, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla:

--Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne fût pour la femme à qui librement ce coeur s'est à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de bonheur... et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose me regarder!...

Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait! Elle adorait!

Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'époux, de l'amant, ses yeux fixés sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient invinciblement à la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!

Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse merveille de grâce et de beauté! Quoi! égorgée!

Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses lèvres: la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait les lèvres.

A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se tourna à demi vers lui.

Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante prête au funeste signal, d'une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde rendait sinistre, il prononça:

--Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entière.

--Parle! gronda François.

--Cette femme..., dit Henri.

--Cette femme... ma femme...

--Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!

François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement lointain, sans expression humaine.

--Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frère, en ton lieu et place, je l'ai chassée comme on chasse une ribaude.

L'accusation était capitale: la femme adultère était fouettée en place publique et pendue haut et court.

La minute qui suivit l'accusation fut tragique.

Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée à sa dague, la droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son regard Jeanne et François;--il était calme en apparence, et roulait dans sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité éclatait.

Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa. Pendant un instant inappréciable, l'amante fut plus forte en elle que la mère; une secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fébrile de tout son corps; à ce moment, le bras d'Henri commença de se lever... La malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de confus... et elle baissa la tête.

Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut dompté, lorsqu'il fut sûr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultère et de l'étrangler, François marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur ses lèvres blanches, quelque chose qui signifiait sans doute:

--Est-ce vrai?

Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle espérait être tuée.

--Est-ce vrai?

Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. Non pas même à genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant à grand effort sur une main, et dans un mouvement spasmodique, la tête toujours tournée vers Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste assassin.

Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on n'entendit pas ses paroles:

--Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que notre fille vive!...

Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation des tempes indiquait seule la vie.

François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et sans un cri, sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu courbé.

Henri le suivit,--à distance.

Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.

Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.

Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son esprit l'atroce tourment de la jalousie.

Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit toute l'étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé... et il ne se sentit pas satisfait.

Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François souffrît exactement la souffrance qu'il avait endurée, la même!...

Et il le suivait avec une patience de chasseur.

François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s'il eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda:

--Raconte-moi comment ces choses se sont passées.

--A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne peut guérir... rien!

--Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement François. La mort de l'homme!....

--Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange brilla dans ses yeux.

--Tu le veux?

--Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de veiller sur elle... oh! tais-toi!... pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Mais toi, tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me dois cela, Henri!

--J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de Piennes témoigna à l'homme combien peu elle vous regrettait!...

--L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...

--Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant votre départ, l'homme avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!

--Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer: j'affirme... Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne fûtes que le second!

Un rugissement gronda dans la poitrine de François.

--Parle...