Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 6

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Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier.

--Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir aujourd'hui des choses intéressantes!...

--Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron le boiteux!...

--Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.

--Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!...

Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:

--A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!

Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...

Pénétrons un instant dans cette maison.

Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.

Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine de Médicis...

Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau, emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de félin dans les attitudes...

Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...

Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette attitude ou il y a plus de caresse que de respect?

Catherine frappe nerveusement du bout du pied.

--Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri

--Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?

--Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important personnage.

--Mais comment l'as-tu su, René?...

--Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez placée près d'elle?

--Alice de Lux?...

--Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.

--Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont?

--Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier? fit Ruggieri en haussant les Épaules.

--Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai. Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes mains!...

--Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez!

En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.

Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.

--Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis.

--Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre... tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas la reine de Navarre!...

Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il criait:

--Vive la messe!

--Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait.

C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec un visage où éclatait un somptueux orgueil.

--Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les paumes de ses mains.

Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur l'épaule maternelle de sa maîtresse...

Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague et fit volte-face.

Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...

Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont, devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient hermétiquement fermés.

A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette seconde avait suffi!...

--Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...

Et avec ses amis, il se rua sur la litière.

--Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire.

En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la litière, gesticulant et vociférant:

--Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...

La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...

Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à terre.

--Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une merveilleuse beauté.

--La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir.

C'était Jeanne d'Albret, en effet!...

D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage. Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent. La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée...

A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer, balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude, entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le libraire.

Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!...

--René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit à moi!

--J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.

--Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier.

Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute humaine, c'était le chevalier de Pardaillan.

Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu que cette litière contenait deux femmes.

Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile, faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.

Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang; des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux mouvements de flux et de reflux.

Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..

Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée d'un éclair, et cria:

--Rangez-vous!

Les deux femmes obéirent.

Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant, en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées.

Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote. Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un cercle d'acier flamboyant.

Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure fracassée.

--Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme.

Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler; Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante, rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte refermée!...

En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan, cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu, repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme...

La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier l'affaire d'une minute.

Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:

--Êtes-vous de la religion, monsieur [1]?

[Note 1: Êtes-vous protestant?]

--Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.

Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à sourire.

--Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant, vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu...

--Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons bien trois minutes devant nous!...

D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier, et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves.

En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre aux caves.

D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.

--Descendez! fit-il.

--Et vous? demanda la reine.

--Descendez toujours, madame!

Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la Seine qui coulait au-dessous.

A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où elles étaient entrées dans la maison.

Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.

Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les bruits.

Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle qui descendait au fleuve!...

Et au bas de cette échelle, une barque!

--Monsieur, monsieur, rugit-elle.

--Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse compagnie!...

Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes parurent prêtes à éclater.

A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant fracas, se précipitait, se ruait...

--A mort! à mort! à mort!...

A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique, semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira sur la corde!...

Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!...

Que s'était-il passé?

Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!... Pardaillan les avait liées avec la même corde!

Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide, tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que, sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la vieille maison!...

La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le courant, se mit à filer dans la direction du Louvre.

Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais par son architecte Philibert Delorme.

Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le chapeau à la main.

--Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre... Et vous?

--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.

--Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service qu'elle n'oubliera jamais...

Le chevalier fit un geste.

--Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins! ajouta-t-elle avec amertume.

Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était peut-être mériter la mort!

--Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande reine j'avais l'honneur de défendre.

Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute la personne du chevalier.

--Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est faite.

Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune.

Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette radieuse image passa devant ses yeux.

Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière:

--Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune.

--C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait vous rencontrer, où vous trouverait-il?

--A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.

Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa compagne.

--Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le pont...

--Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté la jeune fille.

--Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les rideaux...

--Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance.

--Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile...

--J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois dans un véritable balbutiement.

--Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin, quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement...

--Oh! Majesté!...

--Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt rassurée.

--Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de vous...

--Je suis à vos ordres, madame.

--Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons... Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas de traverser une armée.

Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un soupir et murmura:

--Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les cheveux d'or de ma voisine...

Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet, la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement, s'enfoncèrent dans Paris.

Le soir commençait à tomber.

Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac.

Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent enfin au Temple.

En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise s'élevait d'un étage.

Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque aussitôt on ouvrit.

Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.

--Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes affaires. Entrez donc, je vous prie.

--Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit, celui de me tenir à ses ordres.

La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce étroite, mal meublée, mais assez propre.

Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents calibres.

--Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous, madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...

--Madame Leroux, dit la reine sèchement.

--C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?

Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu, pêle-mêle.

Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux.

La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais quand la passion l'animait, elle se transformait.

Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était jetée à corps perdu dans la vie des camps.

Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.

Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul.

--Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent cinquante mille écus de pierres.

--C'est exact, dit Jeanne d'Albret.

--Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie?

--Comme la dernière fois.

--En une lettre à l'un de mes correspondants?

--Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je veux avoir à faire.

--Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la ville?

--Saintes.

Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa, déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant lue, la cacha dans son sein.

Isaac Ruben se leva en disant:

--Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre.

La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne lui restait plus rien!...

Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie d'Alice. Pardaillan les suivit.

XII

LES TROIS AMBASSADEURS

JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers Pardaillan:

--Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au Monde...

En même temps, elle tendit sa main.

Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha sur cette main et la baisa respectueusement.

La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux.

Longtemps, il demeura là tout rêveur.

--Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand...

Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela:

--M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse de poulet chez maître Landry!

Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu jusqu'au coude.

Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte.

Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus familières.