Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 31

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Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps l'hôtel, le connaissait pourtant de fond en comble. Rendu à la liberté par le tour de passe-passe auquel nous venons d'assister, il se rendit directement à l'office, alluma un flambeau, visita les armoires et commença par se réconforter de quelques victuailles oubliées. Alors il chercha les clefs des appartements et, les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.

Il parvint dans une grande salle où se trouvait un grand miroir. Il en profita pour s'inspecter de la tête aux pieds et constata qu'il était à faire peur. Il n'avait plus de chapeau, ses vêtements étaient en lambeaux, tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus d'épée. D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, et, sauf une cicatrice rougeâtre au nez, son visage était à peu près intact.

--Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.

Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du maréchal; il avisa une haute armoire ventrue à laquelle il essaya toutes ses clefs. A force de fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire sauter.

--Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!

Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda alors à une toilette complète dont il avait le plus grand besoin. Quand il fut somptueusement habillé, il prit à une panoplie une solide rapière.

En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet écarté, où il tomba en arrêt devant un coffre armé de trois serrures. Au bout d'une heure de travail, les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit le coffre et demeura ébloui: il était plein d'or et d'argent; il y avait là tout un trésor.

--Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai donc pas cet or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité de guerre que j'estime à trois mille livres.

A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres qu'il avait comptées en pièces d'or, il referma soigneusement le coffre, puis le cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. Et ainsi habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.

Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry qui lui apprit que la cour était à Blois,

--Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous portez, que vos affaires sont en bon train.

--En effet, maître Landry; je viens de faire un petit voyage... Ce petit voyage m'a enrichi, ce qui va me permettre de régler le vieux compte que nous avons ensemble.

--Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit que vous étiez un parfait galant homme.

--Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta trahison!

Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise, tandis que Pardaillan, repoussant la table à laquelle il était assis, s'élançait au-dehors comme un forcené.

Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu passer, devant la Devinière, Orthès d'Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le maréchal.

C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d'Aspremont était pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, son adversaire avait disparu. Tout maugréant, il prit le chemin de l'hôtel de Montmorency.

--Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d'en avoir une nouvelle preuve avec Henri François est-il meilleur?...

Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel Montmorency son fils qui le serra dans ses bras.

--Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le chevalier.

--Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais, toi-même, mon cher chevalier, que t'est-il donc arrivé?

--A moi, monsieur?... mais rien que je sache.

--Cependant tu as la mine d'un moine qui, par hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu es triste...

--Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la mienne après.

Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par point.

--En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont maintenant à votre place?

--Avec cette différence que, si je me suis nourri de jambons, ils en seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés.

Le chevalier ne put s'empêcher de rire.

--Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.

--Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.

--Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas retrouvées?

--Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé tout Paris... J'ai voulu alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant plus, m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni l'autre...

--Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!

--Que vous arrive-t-il, mon père?

--J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.

--Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...

--Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au même!

--Mon père, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait!

--Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...

--Partons, mon père! fit le chevalier avec une hâte fébrile.

En route le vieux Pardaillan s'expliqua.

--Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent tes deux princesses au bois dormant. Et, cet homme, c'est le damné intendant de Damville, celui qui sait tous les secrets du maître.

--Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon père!

Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à l'hôtel de Mesmes, ils y entrèrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils étaient devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et se mit à écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et Gillot avaient entendu les pas, car à peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrêtés devant la porte qu'une voix lamentable leur parvint:

--Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous soyez!...

--Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.

--Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. Nous avons été enfermés dans cette cave par un misérable, un homme de sac et de corde, un truand...

--Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan qui éclata de rire.

--Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de celui qu'il avait voulu enterrer.

--Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, écoutez-moi bien.

--Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.

--J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je reviens. Je me suis dit qu'il serait indigne d'un chrétien de vous laisser, ici, mourir lentement de faim... Alors, je viens pour vous pendre!...

--Miséricorde! Vous me voulez pendre!

On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte. Et, dans l'obscurité, il aperçut Gilles, à genoux sur l'une des marches de l'escalier; il était livide, hideux.

--Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette porte; armez vos pistolets; et, si l'un de ces deux misérables fait mine de vouloir sortir, tuez-le sans pitié.

--Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.

--Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais un moyen de sauver ta vie?

--Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec désespoir: tout ce que vous voudrez, tout! demandez-moi ce que j'ai pu entasser d'or et d'argent depuis que je vis.

--Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.

--Quoi alors? Dites! Parlez!

--Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et même tu pourras t'en aller d'ici, à une seule condition... Tu me diras où ton maître le maréchal a conduit la dame de Piennes et sa fille...

Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.

--Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que vous voulez savoir pour me donner vie sauve?

--Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.

Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait et claquait des dents, se raidit et n'eut plus un frémissement. D'une voix ferme, il dit:

--Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!

--Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. Ce vieux est superbe! Dommage que je sois forcé de le tuer!

Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:

--Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d'un seul coup, au coeur, si tu ne parles...

--Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant son pourpoint d'un coup violent. Seulement, si le désir d'un mourant vous est sacré, je vous supplie de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour lui...

Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.

--Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une voix qui grelottait.

Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait de derrière une futaille.

--N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne oncle d'abord, toi ensuite.

--Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, je vais vous proposer un marché. Je sais où se trouvent les deux personnes que vous cherchez...

--Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant de l'étreinte de Pardaillan, se précipita sur son neveu.

Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà Pardaillan l'avait saisi à la gorge et le remettait au chevalier.

--Parle! dit-il alors à Gillot.

--Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.

--Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait de l'aplomb. Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer la voiture, et où j'ai eu précisément affaire à ce digne jeune homme que voici, toutes ces manigances m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, j'ai suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est arrêtée, et je m'offre d'y conduire ces messieurs...

--Où est-ce? palpita le chevalier.

--Rue de la Hache! fit Gillot.

--Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, à l'esprit de qui l'image d'Alice de Lux se présenta aussitôt.

Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans la rue. Il était impossible que la fiancée de Marillac eût de pareilles accointances avec le duc de Damville!

--Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?

--Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.

--Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle fait le coin de la rue Traversine: elle a un jardin, et il y a une porte verte à ce jardin.

Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour démontrer que Gillot venait de dire la vérité.

--Courons! s'écria le vieux Pardaillan.

Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.

Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises dans la maison de la rue de la Hache et qu'il avait toujours trouvé porte close depuis son entretien avec Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère cachait la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat allait sortir de ce mystère.

--Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant !... si je la retrouve!

Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s'apprêta à suivre son fils.

--Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles et à Gillot. Allez vous faire pendre ailleurs!

--Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.

--Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. Rassurez-vous, je vous promets d'informer le maréchal de Damville de la belle résistance que vous avez faite.

Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait pas à se retrouver seul à seul avec son oncle. Gilles s'était assis sur un billot et, la tête dans les mains, réfléchissait à son triste sort. Les deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations et sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt rue de la Hache.

--Qui peut bien demeurer dans la maison à porte verte? demanda le vieux routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s'est retranché là avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre la nuit.

Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:

--Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que j'agisse seul...

--Ah ça! tu connais donc la maison?

--Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle soit inhabitée... en ce moment.

--Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu'il y a là un secret.

--Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que j'aime comme un frère...

--Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y a pas de danger?

--Aucun danger, mon père.

--Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.

--Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. Et, si on s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour que la porte ne soit pas ouverte.

--Je vais donc t'attendre... où cela?

--Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez Catho!

--Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la cave?

--Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle a installé, rue Tiquetonne, un nouveau cabaret.

--Qui s'appelle?

--L'Auberge des deux morts qui parlent.

--Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... Je l'épouserai, chevalier!

Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; le chevalier continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier s'acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils en dégustant une pinte d'hypocras.

Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge des deux morts qui parlent. Seulement, pour corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop macabre, Catho avait fait peindre deux noirs... deux Maures qui étaient censés tenir conversation en agitant leurs gobelets. Pendant que le vieux Pardaillan admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le chevalier approchait de la maison à la porte verte. Tout de suite, il remarqua que les contrevents étaient soigneusement rabattus sur les fenêtres, comme si la maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il heurta le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse. Mais, cette fois, le chevalier était décidé à savoir ce qui se passait derrière ces murs et à savoir ce qu'il y avait dans ce silence et ce mystère. Alors, il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour s'assurer qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un bond, il atteignit la crête du mur de bordure. Alors il se hissa à la force du poignet et sauta dans le jardin, et marcha droit à la porte de la maison, décidé à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait, cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une forme blanche apparut à Pardaillan. C'était Alice de Lux!

Comme elle était changée! Comme elle était pâle! Et comme sa voix parut rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:

--Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma porte!

Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans cette pièce où Marillac l'avait présenté. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas de siège.

--Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.

--Madame, dit le chevalier en se remettant de l'émotion qui l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait déjà chassé de cette demeure, si un puissant intérêt...

--Un mot seulement: venez-vous de sa part?...

--Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé par le comte de Marillac?

--Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, ce ne peut être que lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la reine a parlé! La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que je suis! Il sait!

--Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une affreuse erreur; ce n'est pas le comte de Marillac qui m'envoie!

Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, rougit légèrement, puis devint livide.

--Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. Qu'ai-je dit? Insensée!...

Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier s'agenouilla:

--Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si douce qu'elle semblait l'accent idéal de la franchise et de la pitié, madame, je vous supplie de croire que j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! Ce que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez à mon ami!

--Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps que je souffre seule, toute seule avec moi-même!

Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il était venu! Il se releva, saisit les deux mains d'Alice, l'attira à lui, la prit dans ses bras, et ses lèvres, doucement, se posèrent sur les cheveux parfumés de la jeune femme.

Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel qu'Alice ne se rappelait avoir jamais éprouvé pareille impression d'apaisement et de douceur.

--Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas de retour à Paris?

--Non, madame.

--Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu aucune nouvelle? Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce qu'il pense?

--Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout le monde sait à Paris que la reine de Navarre est à Blois, en conférence avec le roi de France. Il est donc certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus de quinze jours.

--Quinze jours!...

--Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois à Paris, il y a quatre journées de marche.

Un éclair de joie puissante parut dans les yeux d'Alice. Avec son tact ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu'il venait de dire. Mais cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit d'Alice:

--Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait ici depuis longtemps!

Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret n'avait pas parlé. Alice redevint la charmante maîtresse de maison qu'elle était. Sur son appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, des confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goûter à aucune des douceurs qu'elle lui présenta.

--Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se rendre maîtresse de sa propre émotion, me pardonnerez-vous jamais la façon indigne dont je vous ai accueilli... j'étais folle...

--Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque vous me traitez en ami, puis-je vous demander un sacrifice?

--Quel qu'il soit, je suis prête!

--Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, supposez, madame, que le comte, votre fiancé, soit détenu prisonnier chez moi... et supposez que vous veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, à votre agitation, je vois que vous m'avez compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à rendre la liberté à Jeanne de Piennes et à sa fille?

A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleversée.

--Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...

--Oui, madame!

--Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout ce qui m'approche est flétri!...

--Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...

--Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont plus ici, depuis le lendemain du jour où vous m'avez annoncé que le comte de Marillac allait voir la reine de Navarre.

--Damville les a reprises! gronda le chevalier... Oh! cet homme se cache! Mais, dusse-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui! Et alors...

--Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. C'est moi qui leur ai rendu la liberté...

--Libres! Elles sont libres!...

--Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai compris que mon noble fiancé allait me maudire ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de malheur dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les révélations dont Damville me menaçait, puisque ces révélations, la reine de Navarre les faisait elle-même!... Je monte chez les prisonnières... Je leur dis:--Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait allez... vous êtes libres!... Et voici que si ce funeste accès de générosité ne m'était pas venu Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous qui l'aimez! Ah! oui, je suis maudite!

Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C'est déjà une joie immense pour moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où elles comptaient se retirer?

--Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même pas songé à le leur demander...

Il y eut un moment de silence.

--Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... Rassurez-vous, madame, elle m'est toute personnelle... Vous avez dû parfois vous entretenir avec elles?...

--Deux ou trois fois seulement.

--Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... ou d'autres... enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a été prononcé par Loïse...

--Jamais, dit Alice.

Un nuage passa sur le front du jeune homme.

--Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, elle m'a oublié depuis longtemps... Et pourtant c'est bien moi qu'elle appela à son secours, le matin où je fus arrêté.

Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de Lux. Il prit donc congé. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit. Cette infortunée lui inspirait un profond intérêt.

En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.

XXXVI

UN ÉPISODE HOMÉRIQUE

Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à bras ouverts par la digne hôtesse, dame Catho. Le routier, d'un coup d'oeil, inspecta le cabaret.

--Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée. Ton auberge est admirable!

--Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux écus. Mais je pense que celle-ci ne brûlera pas comme l'autre!

Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui était impossible de demeurer inoccupé, il engouffra un repas pantagruélique.

Tout à coup, des trompettes retentirent au loin; il reboucla son épée, posa sa toque à plume noire sur le coin de son oreille gauche, et, redressant sa moustache, s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho qu'il serait de retour dans peu de minutes pour retrouver son fils.

--Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho.

--Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces trompettes guerrières?

--Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné de Mme de Navarre et son fils, ainsi que d'une foule de seigneurs huguenots, qui se sont embrassés avec les gentilshommes catholiques.

--Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, allons voir les beaux habits et les belles armes des gardes.

Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et ne tarda pas à déboucher rue Montmartre. Mais, là, il fut pris dans un remous de peuple et porté, poussé contre la porte d'une maison.

--Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra notre sire, le roi, on verra madame Catherine dans son carrosse d'or, on verra messieurs de Guise sur leurs grands chevaux, on verra... un sol la chaise!...

Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques pièces de menue monnaie et se hissa sur la chaise, qui était placée contre la porte de la maison en question. Cette porte était solidement fermée. Et, en levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les fenêtres de l'unique étage étaient closes également, à l'encontre des maisons voisines où toutes les fenêtres étaient garnies de têtes curieuses.

De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule et voyait s'approcher lentement le cortège royal, tandis que les cloches de toutes les églises de Paris sonnaient à toute volée, et que les couleuvrines du Louvre tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois du quartier, en armes; ils s'avançaient en répétant:

--Le roi! Le roi! Place pour notre roi!