Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 32

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Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche, s'ouvrant comme la mer sous l'éperon d'un navire. Derrière eux, marchaient une compagnie d'arquebusiers, puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes à cheval. Aussitôt après, dans un somptueux carrosse doré, surmonté d'une couronne, traîné par douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait la pâle figure de Charles IX.

Dans le même carrosse, sur la même banquette que Charles IX, assis à sa gauche, se trouvait Henri de Béarn qui, lui, multipliait les saluts, faisait des signes amicaux aux hommes, et riait aux femmes.

Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine non moins dorée, dans laquelle avait pris place Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne d'Albret. Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour sourire à Jeanne.

Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette féerie avec un sourire goguenard.

--Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il. Mais ce n'est pas le tout que d'entrer. Comment vont-ils sortir?

Tout à coup, son regard se croisa avec un regard flamboyant, auquel il s'accrocha pour ainsi dire.

--Le maréchal de Damville! gronda le routier.

En même temps, il saluait de son plus gracieux sourire et de son plus beau geste. Damville, d'une violente secousse, avait arrêté son cheval et demeurait pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il croyait mort.

--Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier, la fête est complète. Tous mes assassins me regardent!

Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de Damville, trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés.

--L'homme que nous avons grillé dans le cabaret! s'écria l'un.

--Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, fit un autre.

Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc d'Anjou, c'étaient Quélus, Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert...

Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés vers lui ne troublaient aucunement, commençait à se dire que la rencontre pourrait bien fort mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de descendre de sa chaise afin de se faufiler dans la foule et de disparaître. Malheureusement, la foule était si tassée, si compacte autour de lui, que force lui fut de demeurer immobile sur son piédestal.

Au moment où Pardaillan cherchait inutilement à descendre de sa chaise, le duc d'Anjou, s'étant retourné, s'aperçut que plusieurs de ses gentilshommes s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori, qui, s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement. Le duc d'Anjou fit alors un signe au capitaine de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné par la marche du cortège, continua à s'avancer.

--Les choses se gâtent! pensa le vieux routier.

Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas le seul perché sur une chaise. Près de lui, à sa gauche, il y avait une table qui supportait sept ou huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau était couvert par une quinzaine de personnes. Il y avait aussi des chaises en quantité. Pardaillan prit le seul parti qui lui restait à prendre: il fit basculer sa chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux. L'aspect martial de Pardaillan leur imposa silence.

Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule et disparaître au plus tôt. A ce moment, au lieu de s'ouvrir devant lui, la foule reflua violemment et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha au marteau de la porte devant laquelle sa chaise était placée. Que se passait-il?

On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait demi-tour, revenant sur ses pas. Une vingtaine de cavaliers, au grand trot, accouraient sans s'inquiéter des cris de terreur des femmes et des blasphèmes des bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des vagues populaires.

Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler le flot sans comprendre les causes de cette fuite. Enfin, il se vit seul, tout seul contre cette porte. Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau frappa sur son clou arrondi.

Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi: il se trouvait seul dans un grand demi-cercle dont la corde était formée par des maisons de la rue et dont la ligne de circonférence était formée par des cavaliers sur un rang. Le cavalier qui se trouvait au milieu de cette ligne était Henri de Montmorency, duc de Damville, maréchal des armées du roi.

Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait Pardaillan d'un regard mortel. C'était Orthès, vicomte d'Aspremont. A l'aile droite de la courbe, se trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche, Quélus et Maugiron.

Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, il dit:

--Bonjour, messieurs les assassins!

Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers. L'un d'eux fit un geste et tous se turent: c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou. Il dit:

--Monsieur de Pardaillan, votre épée!

--Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. Tu veux mon épée: viens la prendre!

En même temps, il tira sa rapière en un de ces gestes flamboyants dont avait hérité son fils.

--Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine d'Anjou.

--Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix! grinça Pardaillan.

--Finissons-en! dit Damville.

--Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que voici est le père d'un certain chevalier de Pardaillan qui a osé insulter Sa Majesté le roi. Prenons-le vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où est son fils!

C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil était terrible Les yeux de Damville jetèrent une lueur sanglante.

--Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!...

--Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante.

A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre inexprimable: on vit l'un des cavaliers tomber, rouler dans la poussière de la chaussée; et, à sa place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la figure figée dans un sourire d'intense ironie, mais aux yeux flamboyants; et ce nouveau venu, par une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont il venait de s'emparer, lui labourant les flancs à coups d'éperon, lui brisant la bouche à coups de furieuses saccades sur le mors; la bête hennissait de douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu des quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec des hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:

--Mon fils!...

--Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier.

En sortant de la maison de la rue de la Hache, le chevalier, arrêté un moment rue de Beauvais par la foule qui attendait le passage du roi, avait pu reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent lorsque cette foule s'était précipitée vers la rue Montmartre.

Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour de quelque chose qu'il ne voyait pas. Mais ce que vit parfaitement le chevalier, ce fut la haute stature de Damville.

La première pensée du chevalier fut de s'écarter pour ne pas être reconnu, et de cherchera gagner la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait à opérer son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître la voix de son père! Aussitôt, il se rua tête baissée dans la foule!

Il passa. En quelques secondes, il parvint aux cavaliers qui entouraient Pardaillan. Il vit son père acculé contre la porte.

S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel il se heurta, se hisser d'un élan sur la selle, placer la pointe de sa dague sur la gorge du cavalier stupéfait et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant.

--Descendez, monsieur! dit le chevalier.

--Vous êtes fou, monsieur!

--Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval. Descendez, ou je vous tue!

Le cavalier leva le pommeau de son épée pour assommer l'étrange adversaire. Mais il n'eut pas le temps d'achever. Un coup de dague en pleine poitrine l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement, il bondit. Cela avait eu la rapidité et le flamboiement d'un éclair.

Un large espace demeura vide autour du vieux routier. Et il y eut alors quelques secondes de répit pendant lesquelles chacun étudia rapidement la situation. Le chevalier, au centre de cet espace vide, avait arrêté son cheval frémissant et le maintenait d'une main de fer.

Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit par le vieux Pardaillan. Les tables, les chaises, les échelles qui avaient servi aux curieux, maintenant en déroute, il s'en emparait, les entassait avec la prodigieuse habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et à ce rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle il était acculé, il ne laissait qu'un étroit passage.

--Pour le chevalier, quand il sera désarçonné, grommela-t-il.

Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes d'Anjou n'attendaient qu'un signe de leur chef. Le capitaine dit en s'adressant aux deux Pardaillan:

--Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... Vous rendez-vous?

--Non, dit froidement le chevalier.

--Vous faites rébellion? En avant donc!... Gardes, emparez-vous de ces deux hommes!...

Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se précipitèrent l'épée haute sur le chevalier qu'il fallait saisir ou tuer avant d'arriver au vieux Pardaillan. Le chevalier comprit que la dernière minute était arrivée. Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette pensée ne fit que traverser son cerveau.

Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse, et cette fois définitive, il voulut recommencer la manoeuvre désespérée qui venait de lui réussir. Il rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu de s'enlever, s'abattit!...

--Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, se retrouva l'épée à la main.

Que s'était-il passé? Dès la première intervention du chevalier, l'un des assaillants avait mis pied à terre et assuré dans sa main une de ces courtes dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières. Cet homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un oeil attentif les mouvements du chevalier, et, au moment ou le capitaine criait:--En avant!. il se précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval et lui enfonça sa dague en plein poitrail, d'un coup sur et violent. Atteinte au coeur, la bête s'affaissa agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà il commençait à fourrager de sa rapière dans la masse qui grouillait autour de lui.

--Par ici! hurla le vieux Pardaillan

Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé par son père; un éclair de dernier espoir brilla dans ses yeux et il se précipita vers l'ouverture. A peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par la chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu suspendu à bout de bras.

Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans cette citadelle improvisée. Ils échangèrent un regard qui fut leur suprême étreinte d'adieu car ils n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de se serrer la main.

Les chevaux avaient marché en rang serré sur l'obstacle. Mais il y eut un recul, avec des hennissements de douleur, les bêtes se cabrant, les cavaliers jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à gauche, le chevalier à droite, commençaient à s'escrimer; d'instant en instant, avec une sûreté terrifiante avec une rapidité d'éclair, les deux épées surgissaient d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier piquaient les chevaux aux naseaux, aux poitrails et les deux indomptables assiégés, silencieux, ramassés sur eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude de bête sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et froid, apparaissaient comme des Titans d'un autre âge.

Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque; cette tactique ne réussissant pas, il fallait en employer une autre.

--Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan.

--Pas une égratignure, et vous, mon père?

--Rien encore. Tâchons de bien mourir, par Pilate!

--Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le chevalier.

--Pied à terre! commanda le capitaine

Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs chevaux.

Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour du rempart; douze ou quinze pointes convergèrent sur les Pardaillan.

--Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.

Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine haussa les épaules et dit:

--Prenez-les!

Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque ensemble les épées fulgurèrent, les pointes fouillèrent a travers les bois, deux ou trois lames se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent, du sang gicla, et la bande recula pour un nouvel assaut.

C'était un succès; les deux Pardaillan étaient rouges de sang, blessés tous deux à la tête, aux bras, à la poitrine.

--Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant sur un genou.

--Adieu, mon père! dit le chevalier.

Le capitaine fit un signe et cria:

--Démolissez, d'abord!...

Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança comme une bête monstrueuse, en dardant ses pointes. Au même instant, sous des coups furieux, la barricade s'écroula, le passage se trouva libre.

--Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan dans un suprême éclat de rire.

En même temps, il portait deux ou trois coups de pointe.

--Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un frémissement de tout son être, en fermant un instant les yeux.

Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, ébloui, extasié, frappé d'un étonnement surhumain, rêvant qu'il était mort ou que, dans le vertige de l'angoisse, une consolante et radieuse apparition lui était survenue pour le conduire aux portes de l'infini. Et voici ce qu'il voyait:

Les pointes des épées menaçantes qui étaient à un pouce de sa poitrine s'étaient relevées ou abaissées. Les assaillants reculaient à droite et à gauche, étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée d'acier qui aboutissait à Henri de Montmorency à cheval, immobile, pétrifié, couvert d'une pâleur livide. Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil s'avançait, lente et majestueuse...

--La Dame en noir! haletait le chevalier. Et, sur le seuil de la maison, devant la porte où s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable dans sa pose à la fois craintive et hardie, avec ses cheveux dorés lui faisant un nimbe glorieux, son doux visage pâle,--et, du seuil élevé, elle abaissait sur le chevalier un long regard chargé d'admiration et d'effroi...

--Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement très doux, se mit à genoux sur le sol baigné de sang.

Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la jeune fille. Et son regard se voila alors d'une céleste tendresse.

--Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...

Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis que le vieux Pardaillan, mordant sa rude moustache grise, grommelait:

--Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je ne suis pas fâché de trépasser avec ce spectacle-là dans les yeux!

La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency.

Au moment où la porte s'était brusquement ouverte, où cette femme était ainsi apparue, se jetant entre les épées et les blessés, les assaillants s'étaient reculés effarés.

Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal de Damville.

--Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends ces deux hommes: ils sont à moi. L'un d'eux est celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été volée; l'autre est son fils.

Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux sanglants regardèrent, farouches, autour de lui, puis revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous son regard à elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... D'une voix rauque, à peine perceptible, il répondit:

--Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!...

Et sous ses coups de saccade violente, son cheval recula; mais il s'arrêta, et Henri demeura présent... un nouveau sourire fugitif et terrible tordit sa bouche. Jeanne de Piennes s'était retournée vers le capitaine des gardes du duc d'Anjou;

--Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une mission...

--Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une voix ferme. Je dois arrêter ces deux gentilshommes...

--Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency...

Le capitaine s'inclina profondément.

--Je vous suis une caution vivante, poursuivit Jeanne. Ma parole vous répond des deux prisonniers.

--S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à Dieu ne plaise que je mette en doute la caution de haute, noble et puissante dame de Piennes et de Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent pas quitter cette maison...

--Ils ne la quitteront pas, monsieur!

--J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux d'obéir, car ce sont deux braves.

Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers les deux blessés qui, s'étant relevés, assistaient à cette partie de la scène en faisant d'héroïques efforts pour se tenir debout. Aux derniers mots du capitaine, d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux fourreaux. Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux Pardaillan:

--Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière, voulez-vous me faire le grand honneur de vous reposer dans ma pauvre maison?...

Elle tendit sa main.

Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main au chevalier. Il la saisit en frissonnant et se redressa de toute sa taille. La porte se referma sur Loïse et le chevalier...

--Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant cette maison, nuit et jour! Vous me répondez sur votre tête des prisonniers... et des prisonnières!...

Au loin, les canons du Louvre tonnaient.

XXXVII

LE DIAMANT

Le séjour des deux prisonnières dans le logis de la rue de la Hache avait été aussi triste qu'on peut l'imaginer: mais la souffrance morale n'avait été compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de Lux se maintenait dans son rôle de geôlière; elle s'y maintenait avec honte, avec désespoir, et elle tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait d'odieux dans ce rôle.

Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.

Cependant, cette claustration au fond de deux pièces étroites avait altéré la santé de Jeanne de Piennes. Elle résistait au mal avec cette vaillance qu'on lui connaît.

Oui, elle envisageait maintenant la mort comme le suprême repos. En effet, son dernier espoir s'était évanoui. Quel espoir? La lettre qu'elle avait écrite à François de Montmorency!...

Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été remise. En interrogeant Alice de Lux, elle avait pu se convaincre que le maréchal était à Paris. Il lui semblait impossible que François n'eût pas reçu cette lettre touchante où elle avait raconté la vérité sur la tragédie de Margency. Et François n'était pas accouru à son appel! François l'abandonnait, la croyait encore coupable!

Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir que le chevalier de Pardaillan n'avait pas remis la lettre.

Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela même était impossible. Elle en arriva donc à admettre que François de Montmorency l'abandonnait.

Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune homme en qui elle avait eu si naïvement confiance était le fils de l'homme qui l'avait enlevée jadis, elle faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour l'oublier. Telle était la situation morale des deux femmes, lorsqu'un soir Alice de Lux monta chez elles.

Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et Loïse la considéraient avec un effroi mêlé de pitié. Alice se tint devant la Dame en noir, les yeux baissés.

--Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice que j'ai tout fait pour adoucir votre captivité.

--Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.

--Une abominable circonstance de ma malheureuse vie, madame, m'a obligée à me faire geôlière.

--Vous me l'avez dit, et je vous plains!

--Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque vous serez libres, vous ne vous en irez pas en me maudissant...

--Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!

--Vous l'êtes!

Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse pâlit.

--Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice avec une calme fermeté; cette circonstance dont je vous parlais n'existe plus. Adieu, madame, adieu, chère demoiselle...

A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la fille demeurèrent un instant comme accablées de la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis elles s'embrassèrent dans une étreinte pleine d'effusion. A ce moment, une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. Elle allait se trouver avec sa fille sans aucune ressource, sans logis, sans pain. Retourner à la maison de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber au pouvoir d'Henri de Montmorency.

Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force de travailler pour sa fille, comme jadis.

--Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher de murmurer.

--Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle eût suivi pas à pas la pensée de Jeanne, vous avez travaillé pour nous deux; maintenant, ce sera mon tour, voilà tout!...

A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne de Piennes.

--Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi d'avoir entendu votre entretien; j'ai écouté... ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai pris, j'ai dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... Vous vous trouvez sans ressources, j'aurais dû y songer; je suis riche, madame. Laissez-moi la joie de faire un peu de bien...

A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une bourse qui pouvait contenir une centaine d'écus d'or. Une vive rougeur empourpra le visage de Jeanne de Piennes.

Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.

--Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante qui vous offre ce peu d'or destiné à rendre moins durs à cette noble demoiselle les premiers temps...

Jeanne regarda sa fille et tressaillit.

--Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en acceptant de vous garder ici détenues, que j'en ai comme le coeur rongé. Je vous jure que vous adoucirez les derniers jours d'une malheureuse en recevant ce faible présent.

Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un regard d'infinie miséricorde. Elle tendit ses mains à Alice qui les saisit et les baisa ardemment. Jeanne prit la bourse.

Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette étrange geôlière pour qui elle n'éprouvait plus que de la pitié, mais déjà Alice s'était relevée et avait disparu.

--Partons! dit alors Jeanne.

Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, qu'elle échappait enfin à Henri, lui causa une joie qui ranima ses joues flétries. Un pâle sourire se joua sur ses lèvres.

En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. Rue Montmartre, une petite maison inhabitée lui sembla réunir les conditions de modestie, de calme et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y installa aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans de départ.

Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais elle ne l'avait vue aussi fiévreuse. Dans la journée même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la prit. Loïse, seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.

Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, échappa à la mort qui la guettait. Mais, lorsqu'elle put se relever, elle comprit qu'elle était condamnée. Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs fois par nuit, les suffocations jadis espacées à de longs intervalles venaient la menacer.

Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse s'efforçant de sourire, la mère cherchant à lui donner l'illusion de la pleine santé revenue, ce jour-là, donc, comme elles convenaient de quitter Paris le lendemain, elles entendirent de grandes rumeurs dans la rue.