Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 30

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Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.

Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus du genou droit.

Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.

Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.

Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant été établi, Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou blessure, et estima qu'en somme il n'y avait pas dans tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.

Alors, il entreprit de bander ses blessures.

Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. Et comme il portait chemise sous le pourpoint, il s'écria:

--Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt blessures!.

N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut avec du vin que Pardaillan les lava.

Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à faire quelques pas. Il eut un grognement de satisfaction; en somme, la vieille machine tenait bon.

Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas trop dur, et s'y endormit profondément.

Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, essayant de percer les ténèbres de la cave.

--Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se préoccuper de mes blessures? Si je ne me trompe, dans quatre ou cinq jours au plus tard, la mort viendra me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour jamais! En effet, je vais mourir de faim...

En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier qui montait à la porte et essaya de voir si, par quelque manière, il en viendrait à bout..., mais il se rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements à l'hôtel.

Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait pas ouvrir, il n'en était pas de même de ceux qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait venir l'égorger pendant son sommeil.

Par une bizarre contradiction, ou par un dernier espoir, Pardaillan, qui consentait à mourir de faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé; il résolut de barricader la porte et d'empêcher qu'on pût entrer dans la cave, puisqu'il ne pouvait en sortir.

Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en quête des matériaux nécessaires, et, pour se donner du coeur à l'ouvrage, commença par se diriger vers le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie mine de jambons. Ils étaient proprement arrangés sur de la paille, en sorte que Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction:

--Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et voici la nourriture aussi agréable que substantielle.

Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au moyen de madriers.

Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus arriver à lui pendant son sommeil, sans le réveiller.

Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, il avait au moins conservé sa dague, il avait de quoi se défendre.

Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet de lumière qui tombait d'un soupirail finit par lui paraître un véritable rayon de jour.

Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.

Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution de fer Pardaillan triompha rapidement de la fièvre.

Les blessures se cicatrisèrent.

Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa avec non moins de rapidité. Et pourtant, avec son habitude des sièges, le vieux renard avait tout de suite pensé à se rationner, il l'avait fait scrupuleusement le premier moment.

Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut un jour qu'il ne lui restait plus qu'un jambon.

A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être plus encore qu'il était enfermé dans cette cave.

Les blessures étaient guéries.

Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la faim, ni de la soif. Mais maintenant le problème allait se poser à nouveau; et, cette fois, il était inéluctable.

En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait employé son temps et toutes les ressources de son imagination à trouver un moyen d'évasion.

Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, à la pratique, il dut en reconnaître l'inanité et les abandonner l'un après l'autre. Il n'y avait aucun moyen de sortir de là!

Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres! Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir à la mort la plus douloureuse!

XXXIV

JEANNE D'ALBRET

Au moment où le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la mission de confiance que lui avait donnée Catherine, la reine de Navarre se trouvait à La Rochelle, place forte considérée par les réformés comme le meilleur de leurs refuges.

Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont elle disposait. Elle avait imaginé un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux actions simultanées.

Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle tout ce qu'il y avait de protestants en France décidés à risquer un grand coup pour conquérir la liberté de conscience.

Une fois cette armée réunie et organisée, elle en prendrait le commandement elle-même et marcherait droit sur Paris.

Telle était la première action du plan.

La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur même de Paris, un coup de main qui devait coïncider avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur les hauteurs de Montmartre par où elle comptait attaquer.

Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX que l'on eût transporté au camp des réformés.

Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre les devants, s'installer dans Paris et y préparer l'enlèvement.

Telle était la deuxième action du plan.

La résultante de ces deux combinaisons, la voici:

Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une armée forte d'environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A un signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri de Béarn, suivi de Condé et de Coligny, montait à cheval; quatre cents huguenots parisiens se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assiégée et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi Charles IX se trouvait dans le camp huguenot.

Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup férir, se réunir à son fils, marcher sur le Louvre, et, là, imposer ses conditions à Catherine de Médicis.

Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret reçut une lettre qui la troubla fort et ébranla ses résolutions.

La lettre venait de Charles IX et lui était apportée par un gentilhomme du roi.

En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne volonté, affirmait son sincère désir de terminer à jamais les luttes qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois pour discuter des conditions d'une paix durable et définitive.

Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en continuant ses préparatifs, eut l'esprit préoccupé de cette lettre. Elle avait simplement dit à l'envoyé du roi qu'elle ferait tenir une réponse.

Le soir du seizième jour, après son départ de Paris, le comte de Marillac arriva en vue de La Rochelle.

Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la reine.

Or, les seize journées de route monotone qu'il venait d'accomplir, il les avait passées à se demander comment la reine de Navarre accueillerait son idée de mariage avec Alice de Lux. Quand il y songeait, il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien faire à ce mariage.

Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues inquiétudes. Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?

Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être jaloux. Il était inquiet, voilà tout: inquiet non pas de ce qu'il penserait, lui, d'Alice; mais de ce qu'en penserait la reine. Que savait-il d'Alice de Lux?

Donc, le comte de Marillac était violemment agité en entrant dans la ville de La Rochelle. Il s'informa aussitôt de la maison où logeait la reine.

Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne d'Albret, il oublia toutes ses préoccupations personnelles et il eut un moment de joie qui éclata dans ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une affection passionnée.

--Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine émue.

Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec une tendresse grave. Une question était sur ses lèvres, et elle hésitait à la formuler. Attentif aux pensées de la reine, Marillac comprit et dit:

--Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, madame, et aucun danger ne le menaçait à l'heure où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant de monsieur l'amiral et de monsieur le prince.

--C'est mon fils qui vous envoie? demanda la reine.

--Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député par madame Catherine qui a pris soin de m'accréditer auprès de Votre Majesté.

En même temps, il tira de son pourpoint la lettre de Catherine de Médicis et, mettant un genou à terre, la tendit à Jeanne d'Albret. Le comte de Marillac ne se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu entièrement la missive.

--Vous avez donc vu la mère du roi de France?

--Je l'ai vue, madame.

Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son entrevue avec Catherine, en tout ce qui concernait les propositions de paix et de mariage.

--Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de parler, je vous chargerai de porter une réponse à la reine mère. En même temps, vous serez porteur d'une lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je vous donnerai des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. Je réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions qui nous sont faites. Après-demain, je rassemblerai notre conseil, et il sera délibéré sur toutes ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre dans trois jours le chemin de Paris. Pour le moment, laissons de côté la politique et la guerre, et parlons de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu la reine Catherine?

--Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a reconnu en moi le fils qu'elle a abandonné...

--Êtes-vous bien sûr de cela?

--Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas prononcé un mot d'affection; ma mère n'a pas eu un geste qui pût laisser supposer qu'elle me reconnaissait: ma mère n'a pas eu pour moi un regard de pitié...

--Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.

--C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine Catherine soit autre chose pour moi qu'une reine ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que des propositions que la reine mère me chargeait de lui porter. Mais, à moi aussi, elle a fait une proposition...

--A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.

--La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté Henri de Béarn le trône de Pologne, de façon que la Navarre se trouve sans roi...

--Et alors? dit Jeanne d'Albret.

--Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de régner sur la Pologne, on mettrait un autre roi sur le trône de Navarre... et ce roi, madame... ah! c'est à peine si j'ose vous répéter ces étranges combinaisons ce serait moi!...

Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et méditative. Oui! comme l'avait dit le comte, c'était bien là une preuve absolue que Catherine de Médicis avait reconnu son fils en Déodat...

Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller occuper le trône de Pologne, Jeanne résolut de ne pas s'y arrêter un instant. Certes, la Pologne était un beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le trône de France.

Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, elle lui soupçonnait de plus vastes ambitions, et peut-être qu'un jour le roi de France fût un Bourbon et qu'il portât ce double titre: Roi de France et de Navarre...

--Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous offre?

--Je pense, madame, répondit sans hésitation le comte de Marillac, que je me sens inapte à régner. Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute que je n'envisagerais pas sans une sorte d'horreur la nécessité de m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.

Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.

--Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, moi que jusqu'à ce jour vous avez vu désespéré... y a-t-il un bonheur possible pour moi?... Ah! madame, l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de vous parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait témoigné quelque intérêt.

--Eh bien, comte?...

--Eh bien, madame, j'aime!...

Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.

--Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... Car, si vous aimez, c'est que vous devez être aimé... comme vous le méritez...

--Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...

--En effet, dit doucement la reine, c'est un grand bonheur qui vous arrive, mon enfant. Mais vous ne m'avez pas dit encore le nom de votre élue...

Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara de lui.

--Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix tremblante. Elle a été aussi malheureuse que je l'ai été. Comme moi, elle a trouvé en Votre Majesté un asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, fuyant la persécution, seule au monde, vous l'avez recueillie avec cette inépuisable générosité d'âme qui fait que le monde vous aimera plus encore qu'il n'admirera en vous la guerrière de génie...

--Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.

--Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant sur la reine un regard d'ardente curiosité.

Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, Jeanne d'Albret possédait vraiment cette haute générosité d'âme dont le comte venait de parler, puisqu'elle sut retenir le cri douloureux qui allait faire explosion sur ses lèvres.

--Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac tout pâle. De grâce, que pensez-vous?...

--Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la connais peu. Je lui ai parlé une douzaine de fois en tout.

Le comte comprit que la reine était troublée.

--Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache votre pensée tout entière...

Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui demandait une vérité terrible--ou un mensonge.

--Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre Majesté ne me répond pas, c'est qu'elle condamne ma fiancée...

--Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne d'Albret.

Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que Marillac, plus que jamais, eut l'intuition de la catastrophe qu'il attendait, pour ainsi dire.

--Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous porte dans son coeur, qui n'a que vous au monde, pour qui vous êtes famille, amitié, affection, tout!... Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment qu'il me faut... Jurez-moi que vous venez de dire la vérité!...

--Comte de Marillac, je vais vous donner une preuve d'affection telle que mon fils seul eût pu en attendre une semblable de moi... Je ne puis vous répondre... Je ne puis faire le serment que vous me demandez avant d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, je lui parlerai et alors, mon enfant, je vous répondrai... Ce que je puis vous répéter, c'est que je ne connais pas cette jeune fille et que je vous aime assez pour la vouloir connaître avant de vous dire si elle est digne ou non de votre amour...

Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune homme.

--Où est Alice de Lux? demanda la reine.

--A Paris, répondit le comte d'une voix presque inintelligible. Rue de la Hache. La maison à porte verte, près de la nouvelle tour...

--C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai pour Paris...

--Madame! balbutia le comte avec angoisse.

--Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous prendrez le commandement de mon escorte. Allez, comte...

Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira péniblement, s'arrêta quelques minutes...

--Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc une vérité sur Alice? Quelque chose que j'ignore?

Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore que par la fatigue physique, dans l'hôtellerie où il était descendu.

Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci put juger des ravages qui s'étaient faits dans l'esprit de Marillac. Ses traits s'étaient durcis. Sa parole était devenue brève et rauque.

--Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la reine.

Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna au comte ses instructions pour que l'on pût partir dans la journée même.

--Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque Charles me donne rendez-vous dans cette ville, je ne veux pas fuir la conférence qu'il m'offre. De Blois, nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la conférence. Nous irons officiellement si la paix se fait, nous irons secrètement dans le cas contraire...

Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, avec une activité fébrile, des préparatifs du départ.

XXXV

ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT

Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à Blois, il remarqua, non sans mécontentement, que son escorte comprenait les seigneurs catholiques les plus enragés contre les huguenots.

De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, plus souriant que jamais. Le maréchal de Damville faisait aussi partie de l'escorte royale. La veille du départ, Henri avait fait venir son intendant--son âme damnée--, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long entretien relatif aux prisonnières de la rue de la Hache.

--Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. Dans peu de temps, bien des choses seront arrangées. Et alors le roi fera un peu ce que voudrai. Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque Bastille. D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A propos, ajouta négligemment Damville, il y a, dans les caves de mon hôtel, un cadavre dont il sera bon de se débarrasser.

--Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est bien simple, monseigneur. Nous le sortirons de là par une nuit obscure et nous irons le confier à la Seine.

Il en résulta que, quelques jours après le départ de la cour pour les conférences de Blois, maître Gilles appela son neveu Gillot.

--Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce soir débarrasser les caves de l'hôtel du cadavre qui achève d'y pourrir.

La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant même.

--Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le damné Pardaillan, je suis votre homme!

--En route! fit l'oncle.

--En route! répéta le neveu, brandissant un couteau.

Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée d'une panoplie de son maître. Il passa deux pistolets à sa ceinture et remplaça son bonnet par un casque.

Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il y avait une petite charrette. Gillot attacha un âne à la charrette.

--Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la lui attacherons au cou avec une bonne pierre...

Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle marchant en avant l'épée d'une main, la lanterne de l'autre, le neveu venait derrière, traînant l'âne par la bride. Ils arrivèrent sans encombre à l'hôtel de Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la cour, barricadèrent la porte et se rendirent tout droit à l'office, où, d'un grand coup de vin, ils se remirent de leurs émotions.

L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie de l'expédition. Minuit sonna au temple tout proche. Gillot se signa, et Gilles saisit les clefs de la cave. Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un moment. Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna deux tours de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, d'un coup de pied, poussa la porte. Mais elle résista.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.

--Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est barricadé lorsqu'on l'a poursuivi et traqué. Allons, il s'agit de démolir tout cela!

L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout d'une heure de travail, le passage se trouva libre, la porte s'ouvrit toute grande, ils descendirent l'escalier, Gilles toujours en avant, sa lanterne à la main. Il était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre avec l'épée. Gillot le suivait pas à pas, son couteau à la main.

La cave était vaste et se composait de plusieurs compartiments; il y avait des coins et des recoins, des trous sombres derrière des futailles: l'exploration commença... Dans un coin du troisième compartiment, Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:

--Des ossements! s'écria-t-il.

--Les rats l'ont rongé!

--Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!

Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs se regardèrent avec stupéfaction.

--Des os de jambons, fit l'oncle.

--Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant non loin de là une montagne de flacons décapités.

--Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et bien bu!...

La recherche recommença plus acharnée. Au bout de deux heures, la cave avait été explorée jusque dans ses recoins les plus cachés: il fut évident que le cadavre de Pardaillan n'y était plus.

--Voilà qui est étrange, murmura Gilles.

--J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont mangé! seulement, ils n'ont même pas laissé les os.

--Imbécile! dit l'oncle.

C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. Cependant, force lui fut de se rendre à l'explication de Gillot, En effet, une nouvelle perquisition demeura sans résultat, et il était certain que Pardaillan n'avait pu s'évader.

--Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller Jusqu'à la Seine.

N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le neveu reprirent le chemin de l'escalier. En mettant le pied sur la première marche, Gilles leva machinalement les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était fermée.

En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir que peut-être il l'avait lui-même poussée par mégarde. Et là, il constata que non seulement elle était poussée, mais encore qu'elle était fermée à double tour!...

--Que se passe-t-il? demanda Gillot.

--Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...

Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement convulsif... A ce moment, un strident éclat de rire retentit derrière la porte fermée.

Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! Car, cette voix, il la reconnaissait!

C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser cet éclat de rire. Nous l'avons laissé au moment où, n'ayant plus qu'un jambon pour toute provision, il entrevoyait avec horreur le supplice de la famine comme le terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque ce dernier jambon fut épuisé, lorsqu'après avoir une centième fois fouillé la cave dans tous les sens Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, il prit une résolution:

Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, au moment où les souffrances de la faim deviendraient pressantes, eh bien, il échapperait à la torture par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.

Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans doute plusieurs heures qu'il n'avait mangé et se demandait s'il ne valait pas mieux se tuer tout de suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, haletant, de l'escalier, et écouta...

Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut de la peine à retenir un cri. Il se dissimula dans un coin au pied de l'escalier; Gilles et Gillot passèrent à deux pas de lui.

Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond de la cave. Alors il n'eut qu'à remonter, et tranquillement, il ferma la porte. Son premier mouvement fut alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir ce que diraient les deux fossoyeurs improvisés.

Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de la porte, une fois leur perquisition terminée. Et, satisfait de l'adieu qu'il leur jeta sous forme d'un éclat de rire et d'une menace, il s'éloigna.