Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 29

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--Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. Grâce pour l'enfant de notre amour!

Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet qu'il portait suspendu à une chaînette d'or, et elle l'approcha de ses lèvres. Elle allait siffler, jeter le signal dont elle parlait...

A ce moment, sur les décombres, en face de la fenêtre, une ombre venait de se dresser. L'homme, ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri, rejoignit rapidement le comte, le prit par le bras et tous deux s'éloignèrent.

Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.

--Il s'était fait accompagner! murmura Catherine avec un accent de rage qui épouvanta Ruggieri.

--Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres hommes sont postés dans le voisinage. Nos quatre spadassins n'en viendraient pas à bout... D'ailleurs... voyez, il est trop tard!

Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur et grinça:

--Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que partie remise. Je sais maintenant où le trouver... Il sait tout, René! Comment? Par qui? Ah! sans aucun doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui lui a dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... Oh! il faut que cet homme meure avant peu... il faut que Jeanne disparaisse...

XXXII

A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT

Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à la porte de l'hôtel Coligny. Il était à ce moment environ minuit. Pendant le trajet, Marillac, violemment ému de la scène que nous venons de raconter, ne dit que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer avec lui dans l'hôtel, ce à quoi Pardaillan consentit.

Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, Coligny et leurs compagnons.

Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine de Médicis connaissait leur retraite.

--Il faut fuir, dit Coligny simplement.

--Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec fermeté, mais sans pouvoir réprimer un frisson. Si Catherine n'a pas encore fait cerner cette maison, c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à tout prix.

--Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.

Il raconta alors, de point en point, son entrevue avec la reine. Une longue discussion s'ensuivit, et il fut convenu que la reine Jeanne, véritable chef des huguenots, devait être mise au courant. Les propositions de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies par Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que l'idée d'aller porter secours aux protestants des Pays-Bas enthousiasma.

On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.

Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié endormi dans un fauteuil et lui expliqua ce qui se passait.

--Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends de vous, mon ami. Mon absence peut durer un mois. En cette affaire, c'est un bonheur que j'aie songé à vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui direz que je vais retrouver la reine de Navarre, et, pour que la séparation lui soit adoucie, dites-lui que je compte profiter de ce voyage pour raconter notre amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, rien ne s'opposera à ce qu'Alice devienne ma femme.

Les deux amis passèrent une heure encore à deviser de ce qui les intéressait le plus au monde. Pardaillan de Loïse, et Marillac, d'Alice de Lux. Puis ils s'embrassèrent, et le chevalier regagna l'hôtel de Montmorency pour y prendre un peu de repos.

Quant à Marillac, il partit au point du jour comme c'était convenu.

Quelques jours plus tard, le bruit commença à se répandre dans Paris que la paix de Saint-Germain, de boiteuse et mal assise qu'elle était, allait devenir parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait inamovible.

Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi Henri de Béarn devait épouser Marguerite de France et que des fêtes magnifiques devaient avoir lieu à ce propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait de huguenots illustres.

Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, erra à travers Paris, comme une âme en peine. Ses recherches pour retrouver Loïse n'aboutissaient à aucun résultat.

Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, commençait à perdre tout espoir. Et le pauvre chevalier en arrivait à se dire que, sans aucun doute, Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de quelque province.

Quant à son père, non seulement il ne lui apportait pas les nouvelles promises, mais il avait complètement disparu.

Le chevalier avait, le jour même du départ de son ami, tenu sa promesse en allant voir Alice de Lux. Celle-ci l'accueillit avec une sorte de joie fiévreuse, qui était bien rare chez cette fille habituée à la plus extrême prudence. Son premier mot fut pour demander si son fiancé n'avait pas été assailli, en sortant de chez elle.

--Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout s'est passé le mieux du monde.

--Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit Alice.

Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme inconnu les avait accostés, comme ce gentilhomme avait invité le comte à le suivre jusque chez la reine...

--Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...

--Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine maison du Pont de bois. Et il en est sorti parfaitement sain et sauf, à telles enseignes que, moi, qui l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel de la rue de Béthisy.

--Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, il ne vous a rien dit de cette étrange entrevue?

--Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade secrète auprès de la reine de Navarre, il a dû quitter Paris ce matin et m'a chargé de vous venir rassurer.

Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille questions qu'elle n'osait formuler se pressaient dans son esprit. Une seule chose rassurait Pardaillan: de toute évidence, elle aimait sincèrement Marillac.

Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement du monde, il acheva sa mission en disant à Alice:

--Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a chargé de vous dire qu'il veut profiter de son voyage auprès de la reine de Navarre pour l'informer de son amour pour vous...

Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice se mit à trembler convulsivement. Elle murmura:

--Je suis perdue!

--Vous m'avez sans doute mal compris, madame! s'écria Pardaillan. M. le comte est résolu à demander à la reine l'autorisation de vous épouser dès son retour à Paris.. Je pensais vous apporter une grande joie...

--Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien grande joie... ah! je me meurs...

Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, évanouie. Elle demeurait immobile, comme morte. Et le chevalier, avec un indicible mélange de pitié et de doute, vit que, dans l'évanouissement, deux larmes, qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient seules qu'elle vivait encore.

A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait d'ailleurs tout écouté à travers la porte.

--Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui parut bizarre à Pardaillan, ma nièce est sujette à ces vertiges.

En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes d'Alice avec du vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler quelques gouttes d'un élixir, contenu dans un petit flacon.

--Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?

--Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez éprouvé quelque douleur? une peine de coeur, peut-être?

Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.

--Non, répondit-elle en faisant un effort presque sublime.

--Une joie, alors? insista l'atroce vieille.

--Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.

L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, d'ailleurs, repris son sang-froid et reconquis cette force d'âme qui faisait d'elle une femme réellement extraordinaire. Le chevalier, par discrétion, voulut se retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail tout ce que Pardaillan savait.

Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se promettant bien de déchiffrer le mystère qu'il devinait là. Mais, lorsque, quelques jours plus tard, il voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des voisins; mais nul ne put lui donner le moindre renseignement.

Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait donc le plus clair de son temps à se promener dans Paris. Un jour qu'il avait franchi les ponts et qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, qui longeait le couvent des Carmes, sur son flanc gauche.

Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent des Barrés. Et même, plusieurs de ces maisons, par une porté de derrière, communiquaient avec le couvent. C'étaient en général des boutiques que les moines subventionnaient en secret, et où on vendait des objets de piété.

Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs artificielles, comme on en met sur les autels, dans les églises.

Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de la boutique travaillaient sur le pas de la porte, dans la rue.

Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le travail, deux femmes, une jeune fille, activement occupés à façonner des fleurs. A quelques pas de ce groupe, un enfant travaillait tout seul...

Pardaillan s'arrêta à le contempler.

En effet, l'enfant était remarquable par la vive intelligence qui éclairait ses grands yeux profonds. Il était pâle et malingre. Il dégageait de la tristesse.

Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu le bout de branche artificielle qu'il travaillait, et clignait des yeux pour mieux l'examiner; alors, il rectifiait les détails qui lui semblaient défectueux, et la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. Cet enfant avait une âme d'artiste.

Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce travail, au point d'en être ému.

--Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu travailles?

--Oh! non, monsieur, je m'amuse.

--Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...

La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi près de l'enfant. Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait des bouts de branches, piquait des fleurettes qui tremblotaient sur leur tige en fil de fer.

--Je fais de l'aubépine.

--De l'aubépine? Mais pourquoi faire?

--Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.

--Où cela donc?

--Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre la chapelle.

--Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.

--Oh! non, c'est pour l'entourer...

--Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? Et puis, l'aubépine ne fleurit pas en cette saison?...

--Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, sera toujours fleurie... vous voyez bien!

--Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine

--N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette approbation, d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. Et puis, vous ne savez pas?

--Non, mon petit, je ne sais pas...

--Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, savez-vous pourquoi?

--Non, mon enfant, dit le chevalier ému.

--Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est qu'elle est morte... Savez-vous ce que c'est d'être mort? Eh bien, on vous met dans la terre... ma mère est dans la terre, au cimetière des Innocents...

Le petit artiste continua:

--Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, quand il y en aura tout autour de mon petit jardin et que ça fera un gros buisson, un jour, je prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, où ma mère est dans la terre...

--Au cimetière des Innocents?

--Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été bien long à me le dire... De cette façon, ma mère sera contente, n'est-ce pas?

--Certainement, mon petit, très contente.

La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à son travail avec une attention telle que le chevalier n'eut pas le courage de l'en déranger par d'importunes questions.

Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent qui sonnait. S'étant retourné alors, il vit un moine à figure pâle qui prenait l'enfant par la main, et il l'entendit qui disait:

--Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...

--Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit ami s'appelle Clément et Jacques...

XXXIII

LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES

Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan fils, pour nous occuper de M. de Pardaillan père. Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas cherché à revoir le chevalier?

Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain du jour où François de Montmorency, accompagné de son héraut d'armes, vint faire sa provocation.

Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait assisté à la provocation. L'insulte était grave et définitive. Mais peut-être Damville ne jugeait-il pas le moment venu de la relever, car il donna l'ordre de laisser le gant où il était.

D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La plupart des domestiques avaient été envoyés dans une autre maison que le maréchal possédait, dans la rue des Fossés-Montmartre, non loin des marais de la Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait été envoyée aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour de Damville que trois ou quatre soldats, un officier, le vieux Pardaillan et deux domestiques. Jeannette, promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout le monde, en prenant des précautions toutes les fois qu'elle sortait.

D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison des Fossés-Montmartre.

Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal de Damville, qui avait pour Orthès tout autant d'affection qu'il en pouvait avoir pour quelqu'un, alla voir le blessé et eut avec lui une longue conversation, où il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal rentra, pensif, à l'hôtel de Mesmes et fit appeler Pardaillan.

--Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous quelles personnes se trouvaient dans la voiture qui a été attaquée, la nuit où nous sommes sortis d'ici?

--Je ne m'en doute pas, monseigneur!

--Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette voiture?

--Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous m'en avez instruit vous-même: votre frère, le maréchal.

--Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils ne peut être à moi, parce qu'il est à mon frère?

--En effet, monseigneur... mais ces questions...

--Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous aviez tué l'homme qui nous avait attaqués... Eh bien, l'homme que vous avez tué se porte à merveille!

--Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le vieux routier qui, d'un geste rapide, s'assura que sa dague et sa rapière étaient en bonne place et prêtes à fonctionner.

--Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je sais autre chose. Voulez-vous que je vous en instruise?

--Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance dont je lui serai toujours reconnaissant.

--Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que vous n'avez pas poursuivi jusqu'à la porte Bordet, que vous avez accompagné bras dessus, bras dessous, jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous n'avez nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient rôder autour de l'hôtel, en sorte que je le ferai prendre et ficeler...

--Je serais charmé de le savoir, monseigneur.

--Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, et c'est votre fils!

--Le même qui vous tira des mains des truands? interrogea le vieux routier avec une insolence admirable.

Le maréchal demeura un moment sans voix. Il s'attendait à voir pâlir Pardaillan, et Pardaillan lui riait au nez.

--Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, ou, du moins, pas encore. Voyons: ce que je viens de vous dire est-il exact?

--Du moment que vous le dites, monseigneur, je serais bien audacieux d'affirmer le contraire: vous dites que mon fils vous a attaqué, cela doit être. Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il ne me reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien renseigné.

Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette fois encore, ce fut le tout-puissant seigneur qui baissa les yeux devant l'aventurier. Pardaillan continua:

--Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. Est-ce ma faute?... Comment! Je me trouve en présence de la pire solution! Pour vous rester fidèle, je risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce à concilier vos intérêts avec les siens!

--Pardaillan, la question n'est pas là...

--Où est-elle donc, monseigneur?

--Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient dans la voiture?

--Je l'ignore, monseigneur!...

--Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a dû vous le dire!

--Vous vous trompez, monseigneur!

Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:

--Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! Le fils chez Montmorency, le père chez Damville... la chose s'arrangeait d'elle-même... monsieur de Pardaillan, vous et votre fils, je vous tiens pour des misérables!

Le vieux routier se redressa, un peu pâle.

--Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, je tiendrai cet outrage pour nul et non avenu tant que vous n'aurez pas relevé le gant qui pend encore à votre porte.

Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la dague haute sur Pardaillan...

Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal qui s'était levé ne retomba pas sur lui, il le saisit au poignet, l'arme s'échappa. Henri jeta un hurlement.

--Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous tuer; c'est mon droit; je vous laisse vivre pour que vous puissiez vous laver de l'outrage de Montmorency; remerciez-moi!

--C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A moi!...

--Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.

A ce moment, tout ce qui restait de monde dans l'hôtel se ruait dans la pièce aux cris du maître. Pardaillan vit qu'il avait devant lui six hommes armés.

--Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!

Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa rapière, bondit vers la gauche de la pièce.

--Ici, la, meute! cria-t-il.

Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant ainsi la porte. C'est ce que voulait Pardaillan. En un clin d'oeil, il plaça sa rapière entre ses dents solides comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil et le lança à toute volée sur les assaillants qui refluèrent vers le fond.

Au même instant, il remit l'épée à la main et se jeta vers la porte qu'il franchit en poussant un éclat de rire.

En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la meute enragée, atteignit le bas de l'escalier. Là, il y avait une porte qui ouvrait sur cette cour. Il fondit sur elle pour l'ouvrir.

--Malédiction! gronda-t-il.

La porte était fermée!

--Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.

Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait le couloir qui aboutissait aux offices et aux derrières de la maison; de là, Pardaillan pouvait sauter dans le jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du premier coup d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule de l'office était fermée.

Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept furieux solidement armés, derrière lui une porte infranchissable.

Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient plus l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que trois de front, et, encore, en se gênant.

--A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver à les tuer l'un après l'autre.

C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, ou de faire ce grand carnage, ou de mourir.

Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, ripostait à chaque seconde; sa longue rapière s'enfonçait dans le tas; un homme était blessé; les autres poussaient d'effroyables hurlements.

Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son pourpoint.

La blessure saigna légèrement.

Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore que trois de ses assaillants blessés, l'un d'eux, il est vrai, hors de combat, étendu à terre, tout râlant.

A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa main droite: c'était la blessure que lui avait faite d'Aspremont qui se rouvrait.

Il saisit son épée de la main gauche.

--Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!

--A nous la bote! hurlaient les autres.

Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements de l'acier, les coups secs des battements, les râles, les jurons énormes, un vacarme indescriptible.

Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche au moment où, après s'être fendu à fond sur l'officier, il faisait une retraite du corps. L'officier roula sur le sol qu'il talonna un instant: il était mort!

Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant lui.

Mais il était exténué; sa main gauche le faisait horriblement souffrir; il dut reprendre l'épée de la droite; et, haletant, il s'appuya de la gauche au mur. Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... Il recula encore de deux pas pour éviter un coup furieux que lui portait Damville. Mais il fut atteint au genou au même instant par un soldat.

--C'est fini, murmura-t-il.

Son épée lui tomba de la main...

Cet instant était celui où il reculait en se soutenant toujours de la main au mur.

Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, il vit un trou noir béer près de lui, et, à bout de forces, presque évanoui, il s'y laissa tomber!...

--Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le crever dans cette cave!...

Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée et verrouillée. C'est en effet dans la cave que le vieux Pardaillan avait roulé--dans cette même cave où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de la main à la porte qui était simplement poussée, il avait ouvert cette porte et s'était laissé tomber, dans un dernier effort de l'instinct vital.

Pardaillan avait roulé le long des marches et était demeuré étendu sans vie sur le sol de la cave. Si le maréchal l'y avait suivi, il n'eût eu qu'à l'achever d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites de ce combat dans l'obscurité, alors que sa troupe était déjà si réduite.

--Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus là qu'un cadavre que j'enverrai jeter à la Seine!

Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il perdait beaucoup de sang par ses blessures, et, en somme, il risquait de mourir là d'épuisement. Mais ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au corps. Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps étendu au bas de l'escalier commença à remuer les bras, puis les jambes; puis la tête se redressa; puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le routier se souleva, s'assit, passa ses mains sur son front.

Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:

--Tiens! Je ne suis pas mort?

Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque chose de frais, de poussiéreux, de rond, ou plutôt de cylindrique.

--Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... D'un coup sec appliqué au hasard sur le sol, le goulot de la bouteille sauta.

Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il buvait, c'était un vin frais, généreux, capiteux, doux au palais, chaud au coeur.

Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan comprenait que ses forces lui revenaient, avec les forces, la mémoire.

--C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je n'ai pas été tué, puisqu'ils ne sont pas descendus m'achever ici, voyons à prendre des forces. Et d'abord, où en suis-je?

Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes mieux qu'un chirurgien, se mit à se palper, à se visiter longuement.

Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:

Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière de la tête; ladite plaie provenant sans doute de la chute le long de l'escalier de la cave; item, pour les mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; item, pour les mêmes motifs, une douleur lancinante au coude du bras droit.

Deuxièmement, il avait une blessure à la main droite provenant de son duel avec d'Aspremont, ladite blessure s'étant rouverte pendant la mêlée dans le couloir.