Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 26

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--Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. Je suis très pressé...

La table, en effet, faisait obstacle...

--Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.

--Place donc! puisque je vous dis que je suis pressé!

En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment la table; les flacons culbutèrent, les plats s'entrechoquèrent; au même instant, pâle de rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait flamberge au vent et hurlait:

--Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, vous me rendrez raison de l'insulte!

--Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée mauvaise quand je suis pressé! Croyez-moi, remettons la chose!

--A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.

--Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte d'Aspremont! Soit donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serrées, la voix sifflante, vous allez vous en repentir!

A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan était blessé à la main, et le sang coulait.

Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa main devenir pesante; l'épée allait lui échapper... il la saisit de la main gauche et se rua sur son adversaire par une série de coups si furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, en quelques instants, fut acculé au mur après avoir renversé plusieurs tables.

Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux témoins de cette scène ne virent qu'une série d'éclairs et n'entendirent qu'une série de froissements précipités. Il y eut un dernier éclair, un froissement, et on vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; il avait l'épaule droite traversée de part en part.

Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore rouge, se précipita au-dehors, fendit la foule et se mit à courir.

Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait ramener au chevalier. Mais peut-être le chien avait-il éprouvé une instinctive sympathie pour lui car, s'étant par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur ses talons.

En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le cabaret du Marteau-qui-cogne.

--Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le bouge.

Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit un escalier de bois en criant:

--Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?

--Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais confié!...

--Eh bien?... demanda Catho.

--Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...

--Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n'est pas de retour encore...

Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était évident que Catho ne pouvait lui fournir aucun renseignement.

--Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, et de quoi sécher cette égratignure.

Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant Pardaillan du vin, du sucre candi, de l'ambre, de la cannelle, du musc et des amandes. Puis, une infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes diverses.

Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes avaient bouilli était pour panser la plaie de sa main droite; blessure légère, ce qu'il constata en remuant les doigts.

Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le musc et les amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan se mit à fabriquer. Cependant, il tenait les yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du regard, et grommelait:

--Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas? Que diable allait-il faire au Louvre?...

Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de son hypocras et commençait à déguster cette boisson compliquée, lorsque Pipeau aboya joyeusement et s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra et, apercevant son père:

--Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!

En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le chevalier de Pardaillan, après un détour ayant constaté que personne n'était à ses trousses, avait pris le chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda pas à atteindre.

Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, et commença par le serrer dans ses bras en lui disant:

--Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a sauvé la vie, et l'a sauvée sans doute à d'autres personnages...

--Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de quoi vous voulez parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il avec un sourire, qu'il existe dans Paris une rue de Béthisy...

--Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais pourquoi la reine Catherine vous a-t-elle accusé?...

--Sa Majesté me veut mal de mort parce que je n'ai pas voulu tirer l'épée contre un gentilhomme qui me fait l'honneur d'être mon ami. Vous le connaissez, c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir où il venait rôder sous les fenêtres de deux personnes qui logeaient alors rue Saint-Denis...

Le maréchal pâlit.

--Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du roi...

--Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première piste que je vous avais indiquée pour retrouver les deux nobles dames que nous recherchons.

François de Montmorency, son front dans une main, paraissait méditer sur cette voie qui s'offrait à ses recherches.

--Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être Anjou... Mon frère seul est capable d'avoir médité et exécuté cette infamie. C'est à lui qu'il faut que j'en demande raison...

Et, tendant la main au chevalier:

--Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous êtes exposé à la colère de ces puissants personnages!

--Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous ai dit que j'avais à réparer le mal causé jadis par mon père.

--Et vous allez sans doute quitter Paris?

--Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.

--Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...

--Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. Je ne quitterai pas cette ville, monseigneur.

Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant la physionomie du chevalier.

--Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce qui est résulté de votre entrevue avec le maréchal de Damville?

--Mon frère nie! répondit François d'une voix sombre.

--Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...

--Après votre départ, il avait la partie belle pour nier.

--Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut trouver le moyen d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous pris une décision?

--Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de Mesmes. J'ai laissé à mon frère trois jours de réflexion suprême. Après quoi, je le tuerai ou il me tuera...

Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles prouva au chevalier que rien ne pourrait le faire changer d'idée.

François de Montmorency reprit alors:

--Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, jusqu'au jour où il n'y aura plus danger pour vous à sortir d'ici.

--Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté l'hospitalité d'une personne qui m'est chère.

Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse chez qui le jeune homme comptait se réfugier, et n'insista pas. Seulement, il demanda:

--Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai besoin de vous?

--Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou j'enverrai quelqu'un qui a toute ma confiance. Mais, si une complication survenait, on me trouvera à l'auberge du Marteau-qui-cogne.

Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, qui le serra dans ses bras.

Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de ce pas tranquille et fier qui lui était habituel. Il se disait qu'au cas où on le chercherait, la meilleure manière d'attirer l'attention et de se faire arrêter était de se mettre à courir.

Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne voyant rien de suspect dans les rues paisibles, il s'abandonna peu à peu à ses rêveries. Le malheur est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de Maurevert contre lequel il faillit se cogner.

La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du Louvre.

Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même temps son chemin qui le conduisait au Marteau-qui-cogne et son rêve qui le conduisait aux pieds de Loïse. Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à ce moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s'enfonça dans la boutique obscure d'un fripier. Lorsque Tardaillan fut passé, Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini, se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit à courir. A ce moment arrivèrent Quélus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu'il venait de faire et s'élança à la poursuite de Pardaillan.

Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.

Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, où se trouvait le cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit soudain derrière lui le bruit de pas nombreux et précipités. S'étant retourné, il vit une bande composée d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient Quélus et Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert.

Pardaillan allongea le pas.

--Arrête, arrête! hurla Maurevert.

--Au nom du roi! hurla le sergent.

Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une allure plus rapide. Son intention était de passer devant le cabaret sans s'y arrêter, et d'aller se perdre dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la place de Grève.

Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité de la rue Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du guet.

Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à la racine de ses cheveux. Comme il hésitait pour savoir s'il essaierait de foncer sur l'ennemi qui était devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.

--Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon père est là!...

Et il se jeta dans le cabaret en criant:

--Alerte! Je suis poursuivi...

Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup d'oeil le convainquit de la gravité de la situation.

Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier l'affaire d'un instant.

A la même seconde, des coups violents furent frappés.

--Ouvrez, hurlait-on.

--Barricadons! fit le vieux Pardaillan.

Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, devant la porte. Du dehors, les coups devenaient plus furieux.

--Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier reconnut pour être celle de Maurevert.

--Catho! Catho! appela le routier.

La grosse Catho était là, qui assistait sans trop d'émotion à la bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque émotion, ce fut plutôt à la pensée que ce jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené par les gens du roi.

--Me voici, monsieur, dit-elle.

--Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous?

--Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.

--Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela.

Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille de son fils:--Si elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide!

--Que t'arrive-t-il? reprit le routier.

--Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute une histoire assez longue.

M. de Pardaillan père eut ce mot:

--Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons le temps!

Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la porte, tandis qu'on entendait au-dedans les aboiements féroces de Pipeau, et au-dehors les hurlements du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes, en un récit méthodique et tranquille, raconta la scène du Louvre.

La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas.

--Catho! fit le routier.

--Me voici, monsieur.

--Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?

--De la très bonne huile de noix.

--Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?

--Oui, monsieur.

--Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et allume un grand feu, un bon feu, tu entends, un feu à faire griller un cochon ou à faire rôtir un moine...

La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.

--A nous! fit M. de Pardaillan père.

Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. Dix minutes plus tard, trois jarres d'huile étaient en haut, plus tout ce qu'il y avait de pain dans l'auberge, plus une cinquantaine de bouteilles, plus un levier de fer et une pioche trouvés dans la cave.

--Voici les munitions! dit le père, en désignant l'huile.

--Et voici les provisions! dit le fils.

--A l'escalier! reprit le vieux.

L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. L'escalier ne tenait plus qu'à quelques crampons.

--Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse ta maison?...

--Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur le feu, plaçait une énorme marmite de fer, et dans la marmite, versait une jarre d'huile.

Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de levier, attaquèrent l'escalier par ses crampons. Quand les crampons qui le scellaient au mur furent arrachés, ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent à pousser.

Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: gardes et gens du guet, pêle-mêle, se jetaient à l'intérieur et repoussaient les obstacles accumulés.

A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable fracas: c'était l'escalier qui s'effondrait!

--Catho! est-ce que ça chauffe?

--Ça brûle, monsieur!...

La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord du trou auquel aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait un escalier.

La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient la barricade et criaient:

--Une échelle! Une échelle!...

Pardaillan père se pencha et cria:

--Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!

Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, à toute volée, en lança le contenu sur les assaillants. Ah! ce fut un beau concert de hurlements, de clameurs et de menaces!... En vingt secondes, la salle du bas était vide!

--Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!

--Je chauffe, monsieur!...

La rue était pleine de vociférations. Une clameur plus haute retentit: un menuisier apportait une longue échelle.

--Par la fenêtre! hurla Maurevert.

--Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... Attendez, mes enfants, nous allons rire!...

L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre et, ses montants s'appuyant sur les vitraux, les firent sauter en éclats. Le vieux routier ouvrit la fenêtre et se pencha: sept ou huit hommes montaient l'un derrière l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. Le père et le fils saisirent les montants de l'échelle et unirent leurs deux forces...

L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, s'abattit... deux hommes écrasés demeurèrent sur la chaussée boueuse. Au même instant, la marmite fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une secousse violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un tonnerre de hurlements et, dans la même seconde, la place fut vide.

Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille résistance, se concertaient... Quinze hommes ébouillantés ou blessés étaient hors de combat, les deux Pardaillan n'avaient pas une égratignure.

Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu et faisait chauffer une nouvelle jarre d'huile.

Seulement, elle poussa tout de même un soupir de commerçante et murmura:

--De la si bonne huile de noix, quel dommage!...

Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre pour une nouvelle attaque.

--Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla Maurevert, donnons-leur du feu!

--Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!

--Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous brûler?

--Je le crois, dit le vieux routier.

--Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il derrière ce mur?

--Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand de volailles vivantes.

--Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons de passer chez le marchand de volailles.

Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le vieux Pardaillan, d'un geste, l'arrêta:

--Cet homme va entendre les coups et prévenir les gardes: au lieu de fuir, nous ouvrons la brèche qui leur livre passage.

--C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. J'aime mieux mourir dans un corps à corps que mourir dans le brasier que cette maison va être tout à l'heure...

--Va donc, mon fils!...

Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.

Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, le tumulte continuait. Mais des fascines s'accumulaient au pied de la maison.

Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, du doigt, lui montra un homme qui, dans la rue, se lamentait, se tordait les bras, s'arrachait les cheveux:

--Le marchand de volailles! dit-elle.

Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de fumée monta au ciel et, bientôt, la flamme s'élança en langues écarlates et commença à lécher les murs de la maison.

La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre ensuite l'incendie qui avait gagné les maisons voisines et menaçait toute la rue. Quelques voisins subirent des pertes graves; mais cela comptait pour peu de choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et Maugiron purent se rendre au Louvre bras dessus, bras dessous.

Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.

Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.

--Madame, dit le premier à la reine mère devant Nancey qui faillit en avoir la jaunisse de jalousie, madame. Votre Majesté est vengée: nous avons pris le jeune truand comme un renard au terrier, et nous l'y avons enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant un feu de joie dont nous avons fait flamber sa maison.

--Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au roi.

Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:

--Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, qui a eu des hésitations inexplicables, nous aurions déjà pu vous annoncer la chose depuis une heure. Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus en face. Il est mort, brûlé vif.

--Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou en se passant du cosmétique sur les sourcils. Je voudrais être le roi, rien que pour pouvoir vous récompenser selon vos mérites.

XXIX

COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT UNE FOIS ENCORE À M. DE PARDAILLAN PÈRE

Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts. Ils s'étaient bel et bien tirés de la fournaise, en passant par le trou fait à la pioche.

Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de grenier où le voisin serrait ses sacs de grains pour les volailles qu'il nourrissait. Ce grenier était fermé d'une vieille porte dont on fit sauter la serrure. Alors, ils se précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la cuisine.

Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; mais, par là, on aboutissait à la rue, c'est-à-dire en plein traquenard. D'autre part, elle donnait sur une cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient occupés par des poulaillers. Les murs de clôture étaient assez élevés. Mais il était facile de les franchir en montant sur le toit d'un poulailler.

Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet. Il tendit la main à Catho, qui en un instant le rejoignit; puis ce fut le tour du vieux Pardaillan. De là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser tomber.

Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher.

--Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho.

--Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir?

--Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer.

Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être avec quelque ingratitude, voulut intervenir.

--Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, et elle aussi: une bonne corde pour tous les trois! La truanderie est à deux pas; que Catho s'y réfugie. Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te paraît pas juste?

--Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans un sou!

--Tends ton tablier!

Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan dégrafa sa ceinture de cuir et, non sans un soupir d'adieu, en versa le contenu intégralement dans le tablier.

--Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria Catho.

--Plus de six cents, ma fille!

--C'est plus que ne valait le taudis!...

--Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, et tu nous aideras peut-être un jour à la brûler aussi. Seulement, ne l'appelle plus l'Auberge du Marteau qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts qui parlent! Adieu...

--Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de ne rien pouvoir joindre aux écus de monsieur mon père...

--Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, monsieur le chevalier! s'écria vivement Catho.

Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...

Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur sur les deux joues, ce qui était plus que Catho demandait.

Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement, franchirent la porte du jardin et se trouvèrent dans une ruelle.

M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à longer vivement la ruelle et aboutit à la rue du Roi de Sicile; de là, tournant à droite, les deux hommes tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du Paris d'alors.

--Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant, dit le routier. Elles me paraissent quelque peu embrouillées.

--Elles me semblent fort claires, à moi! dit le chevalier. Nous sommes tous deux en état de rébellion flagrante.

--Que dirais-tu d'une petite promenade hors Paris?

Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant pas la peine de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine remplie de bourgeois, de passants, de marchands, les cachait: ils étaient perdus dans la foule assez nombreuse des piétons.

--Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible de quitter Paris en ce moment.

--Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons pendus? ou écartelés? ou roués vifs?...

--Non, père, je vous supplie de partir... Quant à moi, il faut que je reste... Mais que se passe-t-il là?

En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux Pardaillan l'arrêta par le bras.

--Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous? Vous ne voulez vous défier ni des hommes, ni des femmes, ni de votre coeur?

Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu des hommes m'oblige à les mépriser presque tous; je crains les femmes; et, quant à mon coeur, je le maudis pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez donc bien que je suis vos avis...

En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha à l'étreinte de son père. Le vieux routier demeura un instant stupéfait.

--Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. Je crois qu'il finira sur l'échafaud et il ne me restera que la ressource de l'y accompagner! Allons!...

Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement qui obstruait la rue Saint-Antoine.

A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique d'un marchand de simples et herbes desséchées dont l'enseigne était vouée--au grand Hippocrate, ledit marchand avait depuis longtemps fait creuser une niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette en bois peint figurant un vénérable vieillard habillé à la grecque, possesseur d'une belle barbe, et qui n'était autre que le grand Hippocrate en personne. Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité. Le grand Hippocrate était devenu peu à peu et tout doucement le grand saint Antoine.

Or, de même que sur une foule de points dans Paris, de zélés serviteurs de l'Eglise avaient installé au-dessous de la niche, devant la porte de la boutique, une table sur laquelle ils avaient placé une corbeille destinée à recevoir les dons des fidèles à saint Antoine. Ceux qui étaient riches mettaient un denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres jetaient un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans la corbeille du pain, des légumes pour la soupe de saint Antoine, et ceux qui n'avaient rien du tout faisaient une croix et une prière.

Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs des couvents venaient recueillir le contenu de la corbeille.