Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 25

Chapter 253,863 wordsPublic domain

Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se dirigea résolument sur la porte. Au moment où il allait frapper, cette porte s'ouvrit de nouveau.

Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille.

Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna rapidement: cette fois, c'était le maréchal de Damville.

Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il qu'une attention médiocre à ce fait qu'un homme sortait de chez Alice... après l'autre!

Il repoussa la porte et entra dans le jardin. La vieille Laura qui avait escorté Henri n'était pas femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, elle reconnut Panigarola.

--Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.

Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien contre lui, il pénétra dans la maison que venaient de quitter l'un après l'autre le comte de Marillac et Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal, l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en s'écriant;--Qui donc viendra me relever dans cet abîme d'ignominie!

Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les recueillit avidement, et il répondit:

--Moi!...

Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée de cette apparition inattendue. A l'instant même, elle reconnut le marquis de Pani-Garola, son premier amant. Sa première pensée fut que le moine avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il s'était repenti, qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... qu'il avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre accusatrice!... qu'il lui rapportait cette lettre!...

Elle dompta son émotion, força sa physionomie à s'éclairer d'un sourire et, très doucement, elle dit:

--Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce que je disais, n'est-ce pas?... Vous avez compris le désespoir qui me torture...

Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur humiliée, Panigarola était entré, refermant derrière lui la porte, et il écoutait, immobile, glacé en apparence, dévoré en réalité par tous les feux de sa passion. Panigarola demanda:

--Quel est cet homme qui sort d'ici?

Un imperceptible sourire de triomphe passa dans les yeux d'Alice; le moine était jaloux! donc il était à sa merci!

Elle se rapprocha vivement de lui:

--Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus affreuses humiliations que j'aie subies. Et vous savez pourtant si j'ai été assez humiliée.

--Son nom?

--Le maréchal de Damville! répondit Alice.

--Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.

--Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, je ne comprendrais pas votre présence sous mon toit... Voulez-vous savoir ce que le maréchal de Damville est venu me demander?...

Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de dire, le moine bégaya:

--Je suis venu vous proposer un marché

--Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. Parlez!...

--Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, je suis fort troublé... J'ai des choses dans la tête que je voudrais vous dire... je suis bien malheureux, Alice.

Une idée soudaine illumina la nuit de son amour et devint pour lui comme une étoile sur laquelle on se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui donnait un nouvel espoir qu'il reprit:

--Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.

La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.

--Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..

--Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...

--Les couvents de Paris sont innombrables et fermés comme des citadelles, reprit-elle amèrement. Si vous vous contentez de cette indication, autant me dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! Monsieur, l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et vous ne fûtes que cruel; ce soir, vous frappez la mère et vous êtes odieux!...

--Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! songea le moine qui tressaillit d'une joie profonde.

Lentement, il reprit:

--Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce qu'il me disait? Il me demandait pourquoi tous les enfants ont un père et pourquoi il n'en a pas, lui...

Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:

--Et vous avez pu supporter une question pareille sans crier:--Oh! mon fils, ton père, c'est moi! O moine! moine que vous êtes! Ah! marquis de Pani-Garola, j'avais pu croire que du moine vous aviez pris l'habit seulement! je vois que vous en avez l'âme.

--Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le moine d'une voix terrible d'indifférence apparente; il m'a demandé aussi pourquoi il n'avait pas de mère!...

Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant ou croyait comprendre! Ce fils, c'était la vengeance que son premier amant tenait en réserve!

Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa mère... il le lui montrait seul, triste, pauvre petit abandonné... une autre fois, il viendrait lui raconter les larmes et le désespoir de l'enfant... puis bientôt peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;

--C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout à coup le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre vous d'affreuses vengeances... mais je me suis demandé si, voulant vous atteindre, j'avais le droit de frapper l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre fils... notre fils!

--Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, tout à l'heure, j'ai été dure, emportée... C'est fini... Donc, vous me laisseriez voir mon fils... Ah! Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous êtes un saint, et je vous vénérerais.

--Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes confessée à moi. Je vais me confesser à vous. Dans ce que je vais vous dire, certaines choses vous surprendront peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous jugerez ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre de nouveau en vous disant que je vous aime encore.

--Je le sais, dit fermement Alice.

--Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois mérite que j'en précise le sens. Dix fois j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes doigts dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, c'eût été par amour. Vous comprenez maintenant que toutes mes violences ne furent que des formes atténuées de cet amour, puisque je songeais à vous tuer et que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, Alice, que, tout ce qu'un homme peut entreprendre pour oublier un amour, je l'ai entrepris. Il paraît que je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à vous oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon amour, et, pauvre fou, j'ai pu croire à la mort de mon amour.

De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.

--J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet amour plus fort que le mépris. J'ai été vaincu, et me voici!

Alice comprit que le moment était venu où la vraie pensée de son ancien amant allait se révéler.

--Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque je suis entré, j'ai vu combien vous êtes malheureuse. La situation est donc d'une clarté effroyable; il y a trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous, l'enfant.

A ce brusque rappel, la mère frémit.

--Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité de vivre sans vous; l'enfant qui meurt faute d'une caresse maternelle; vous qui, selon votre propre expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. Je suis donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter du fond de votre abîme? Voulez-vous que l'enfant vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du cercle d'enfer où vous m'avez enfermé?

--Comment? balbutia-t-elle.

--En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. Là-bas, en Italie, je suis un homme considérable par ma famille et par ma fortune.

Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la main de la jeune femme.

--Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: nous irons où tu voudras. Nous pouvons être heureux encore. Je suis capable d'un effort d'amour tel que j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme la vierge pure que tu étais jadis. Mon nom, je te le donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, je te la livre. Tu veux bien, n'est-ce pas?

--Non, répondit Alice.

--Non? gronda le moine.

--Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une tranquillité qui n'étaient peut-être qu'un excès de désespoir. Vous me torturez en me faisant ces propositions qui tiennent du rêve irréalisable...

--Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu de la puissance de mon amour?

--Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te crois capable d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a quelqu'un qui jamais n'oubliera... c'est moi!

--Que veux-tu dire?

--Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. Que j'aime au point d'être scélérate et criminelle, et que, le jour où je dirai adieu à mon bien-aimé, je dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je mourais loin de lui!...

Elle avait un éclair de folie dans les yeux.

Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que tout était fini.

Dans un geste machinal où revenait peut-être l'habitude de ses gestes de la chaire, il leva les bras au ciel, comme pour attester ou implorer.

Mais Panigarola ne croyait pas...

Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il parut s'enfoncer, s'évanouir dans la nuit, comme un spectre. Un instant plus tard, Alice entendit sa clochette et sa voix, déjà lointaine, qui criait:

--Priez pour les trépassés!...

XXVIII

LE SIÈGE DU--MARTEAU-QUI-COGNE

Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan père était parti, joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se trouvait être dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de Montmorency.

--De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux routier. Voilà qu'il aime la petite Loïse, maintenant! Comme si Paris manquait de filles bonnes à aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une autre! Sans cela, tout irait à merveille...

Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.

--Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai le bonheur du chevalier, malgré lui, s'il faut. Je l'amènerai à des pensées plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!

Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de Mesmes.

--Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui ouvrit.

Henri, après son expédition nocturne, avait passé le reste de la nuit à se promener et à méditer; la disparition du vieux Pardaillan ne l'inquiétait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus mauvais pas.

--Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous avouerai que je tombe de sommeil.

--Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous avez été attaqué?

--Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort heureux que je me sois trouvé là...

--Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en voulait, ou à la voiture?

--Je crois bien que c'est à tous les deux.

--Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez donc, par tous les diables!

--Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. A peine étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de pistolet a retenti. La voiture file, je me précipite. Et je vois un grand gaillard qui courait à toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins. Je me mets entre la voiture et lui.

--Au large! me crie-t-il.

--Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes pressé, l'ami, tâchez de passer. Moi, je ne bouge plus d'ici.

--Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant que le gaillard était déterminé et paraissait de première force, je lui sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout à coup, il fait un bond de côté. Le coquin m'échappe. Il n'avait pas peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture...

--Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.

--Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. Je recours derrière lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais sans pouvoir mettre la main sur lui...

--Il vous a échappé!

--Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le fleuve.

Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, dès lors, rassuré.

--Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les ponts. C'est toujours cela que je saurai. Alors, continua-t-il à haute voix, commence une longue chasse qui ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons parcouru l'Université en tous sens. Et, pour en finir, j'ai fini par acculer le gibier près de la porte Bordet. Voyant qu'il est pris, il fait face bravement et me présente sa pointe. Là-dessus, je lui sers ma botte des grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je vous enseignai jadis?... Et je le cloue du premier coup!... C'est dommage, car c'était un brave.

--Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu un immense service. Et, comme ce service n'a rien à voir avec la campagne pour laquelle je vous ai engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de vous compter deux cents écus de six livres. Allez vous reposer, mon cher Pardaillan, allez...

--Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor à bon port?

--Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...

--Ah! M. d'Aspremont?

--Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon compagnon, comme vous. Tâchez de vous faire de lui un ami.

--On tâchera, monseigneur!

Le vieux routier regagna la chambre où il avait si bien bâillonné Didier le laquais, et se jeta tout habillé sur son lit.

Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda à Didier qui était attaché à son service:

--Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain Gillot?

--Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.

--Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?

--C'est la servante qui a soin de l'office.

--Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.

Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car on savait que M. de Pardaillan était du dernier mieux avec monseigneur. Dix minutes plus tard, une jeune fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et malicieuse de petite Parisienne, entra dans la chambre et esquissa une révérence.

--C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier.

--Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends ces deux écus-là, sur la cheminée, et va-t'en. Jeannette, tu es une bonne petite fille.

Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en accepta pas moins le présent qui lui était fait si étrangement et sortit après un sourire et une révérence.

Cinq minutes après se présentait à son tour un grand benêt de garçon à tignasse jaune et à sourire niais.

--Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.

--Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire que ta tête me déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda le vieux routier. Tu es bien impertinent, mon ami!

--Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant cramoisi, je ne le ferai plus.

--A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. Va-t'en, et n'oublie pas que je meurs d'envie de te couper les deux oreilles...

Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien excusable; et Pardaillan s'endormit paisiblement.

Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, il apprit par Didier que le maréchal de Damville venait de partir pour le Louvre où le roi lui faisait l'honneur de le mander.

En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut la pile de deux cents écus que maître Gille avait fait déposer sur la cheminée pendant qu'il dormait.

--Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. Cela devient grave et nous présage une rude campagne.

Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa toilette, puis il entassa religieusement ses écus dans une ceinture de cuir qu'il portait autour des reins.

--Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il quand il fut prêt de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je pas profiter de son absence?... Allons voir le chevalier mon fils!

Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret du Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa le front.

--J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière maître Pipeau!

Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge de la Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir modestement dans un coin et, toujours avec la même modestie, choisit une table où se dressait un magnifique couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas encore arrivées.

--Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer une jeune servante.

Pardaillan parut très étonné de l'observation et s'installa à la table en question.

Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver d'un air majestueux un vieux domestique.

Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry n'était autre que Lubin, ancien moine placé là pour de mystérieuses besognes auxquelles il ne comprenait rien, mais dont il profitait pour engraisser de son mieux.

--On vous a dit que la table est retenue! commença Lubin d'une voix qu'il voulait autoritaire.

--Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.

--Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!

--Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, que vous accueillez avec une sévérité déplacée les amis de votre patron qui font cent lieues pour le venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous êtes outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à l'instant! Et envoyez-moi votre maître...

Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, dans les cuisines de la Devinière, le bruit se répandit que M. de Pardaillan était de retour, et Landry, plus obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du vieux routier qui s'écria:

--Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je lis la joie sur votre visage!

--Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec une grimace. Est-ce que nous vous possédons pour longtemps?

--Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.

--Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette table était retenue?

--Qui doit dîner ici?

--M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry en se rengorgeant. M. le vicomte traite aujourd'hui trois notables bourgeois qui sont les sieurs Crucé, Pezou et Kervier.

--Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je laisse la place libre, fit-il. Seulement, mettez-moi, tout près, dans ce petit cabinet...

--A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.

Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même au dîner de Pardaillan, celui-ci le retint par un bras, et lui dit:

--Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres écus?

--Si fait! balbutia Landry, méfiant.

--Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien cela peut monter, et nous serons quittes.

En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture qui rendit un son argentin.

Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux dîner dans le petit cabinet, et Pardaillan, ayant fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt le déranger.

Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan l'appela.

Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata trois choses. La première, c'est qu'à travers le léger rideau qui couvrait les vitraux de la porte il pouvait voir tout ce qui se passait dans la salle qui commençait à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant légèrement cette porte il entendrait facilement tout ce qui se dirait à la fameuse table retenue pour M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs formidables.

En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour bien voir, entrouvrit la porte pour mieux entendre, et donna une caresse au chien pour se mettre dans ses bonnes grâces.

A ce moment, comme la salle était presque vide, Pardaillan, à travers le rideau de la porte vitrée, vit entrer trois personnages. Il reconnut aussitôt celui qui venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.

Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un geste de contrariété en paraissant chercher quelqu'un qui ne se trouvait pas là. Les trois hommes prirent place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un d'eux dit:

--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, car jamais il ne manque nos rendez-vous.

--Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas la première fois que ces gens se réunissent.

--Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était placé face à la porte d'entrée et tournait le dos au cabinet.

En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea vers les trois personnages et prit place à la table en disant:

--J'arrive du Louvre... de là, mon retard.

--Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez le petit roitelet, le maigre Chariot.

--Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis aussi son armurier, et je viens de lui vendre une arquebuse perfectionnée...

--Et que dit le roi? demanda Orthès.

--Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! Catholiques et huguenots, mécréants et fidèles serviteurs de l'Eglise doivent se jurer amitié, fraternité, assistance et affection! Le roi a envoyé un exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de Navarre! Le roi veut marier sa soeur à Henri de Béarn! Voilà ce que dit le roi, messieurs!

--Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons chanter bientôt une autre litanie!

Crucé reprit alors:

--Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver à l'heure. Ce qui m'a retardé, c'est que j'ai voulu voir la fin d'une scène étrange qui vient de se passer en plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder Damville et Montmorency, et obliger les deux frères ennemis à s'embrasser; je vous dis que le roitelet est tout à la paix. Mais notre grand maréchal a tenu bon, à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les deux frères étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde de son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris des éclats de voix; malgré tout, je n'entendais pas grand-chose, lorsque voici la reine Catherine, la grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, Anjou, Guise, Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, et en outre Nancey et ses gardes que la reine avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se laisser imposer silence, désigne du doigt un jeune homme qui escortait Montmorency et l'accuse de félonie, lèse-majesté et violences envers le duc d'Anjou. Le roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir le Pardaillan...

--Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.

Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.

--Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle le jeune homme en question.

--Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le connais: nous devons nous battre.

--Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! Montmorency a de rudes compagnons.

--Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il était avec Damville. Vous avez mal vu, mal compris!

--J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que vous dites prouve tout simplement qu'il y a deux Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je connais le mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui a fait manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, suffit! pour en finir, au moment où le roi donne l'ordre d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons tous, Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de Quélus, qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, profère encore des insultes, qui, enfin, saute par la fenêtre et disparaît. Maurevert le tire et le manque... aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses gardes, d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la recherche du jeune truand et l'arrêter partout où il se trouvera, et je vous réponds...

Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du petit cabinet s'ouvrit brusquement, et les quatre convives effarés virent se dresser devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait de sa voix la plus polie: