Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 24

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C'était simple et effroyable:

Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer!...

Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu'ils avaient conspiré l'enlèvement du roi!

--Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez donc, s'il vous plaît, ce que M. le maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez, maréchal.

--Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander à M. de Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille...

Il y eut une seconde de silence funèbre.

Le maréchal ajouta:

--Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager à ne plus poursuivre ces nobles et infortunées créatures, je le tiens quitte du reste.

--Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.

Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge, aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:

--Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de demander à M. le maréchal s'il n'a pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?

François devint pâle comme un mort.

--Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas.

--Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour lui!...

--Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme.

Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, se plaçant ainsi entre les deux frères. Et, avant qu'on eût songé à lui imposer silence, avant qu'Henri fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention de cet inconnu, le chevalier poursuivit:

--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets de dire à Mgr le maréchal de Damville que la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa Majesté...

--Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler devant le roi sans qu'on vous interroge!

--Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est complètement inutile de parier de la rue de Béthisy si nous ne parlons pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y réunissent!...

A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les épaules, courbait les reins, comme si chaque parole fût jeté sur lui quelque poids énorme.

--Que signifie cela? s'écria Charles IX.

--Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n'a rien à voir dans l'affaire qui nous rassemble.

--Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question soit inutile à l'affaire qui vous réunit en notre présence, vous et votre frère?

Henri poussa un soupir et répondit:

--C'est vrai, sire!...

François adressa au chevalier un regard d'une éloquente gratitude.

Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, ses soupçons, peut-être! Charles fronça le sourcil. Son front d'ivoire jauni se plissa.

--Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans une intention quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de Béthisy... De quel hôtel s'agit-il? Parlez!...

Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, rendez-vous naturel des huguenots.

Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie... S'il ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu; mais le damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène de la Devinière!...

--Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse de Guise... C'est une histoire de femmes.

--Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.

--Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi, un ami du duc de Guise.

Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa femme qui, pour le quart d'heure était au mieux avec le comte de Saint-Mégrin.

--Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. Mais que vient faire en tout ceci l'auberge de la Devinière?

Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: «Vous nous sauvez, je vous sauve!» et répondit:

--Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que l'auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour causer de poésie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer de poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses à rubans...

C'était le portrait de Saint-Mégrin.

Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents:

--Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait entendu...

Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait son front et reprit:

--Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qu'on détient malgré elles.

--Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause.

--Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence; elles sont détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville ici présent qui est le ravisseur.

--Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?

--Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il s'agit. C'est donc à moi de réclamer justice.

--Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait repris toute sa fermeté, la démarche que j'ai tentée auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et une partie de la soirée, jusqu'à onze heures, caché dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l'y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et entendu.

--Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.

Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide et hautaine.

Damville ne put s'empêcher de frémir.

--Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...

--Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions, voulez-vous me permettre de demander à Mgr de Damville par quel bout il veut que je commence mon récit?

--Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.

--A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement; par le commencement, c'est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille; ou enfin, même, par le milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il s'agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle quelqu'un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.

A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard. Et il balbutia:

--Commencez par où vous voudrez, monsieur!

--La victoire est à nous! pensa Pardaillan.

Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur la personne qui venait d'apparaître.

--Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. Comment! c'est vous, madame?...

C'était Catherine de Médicis.

Elle s'avança, laissant la porte ouverte.

--Voici l'orage! pensa Pardaillan.

La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa physionomie une si terrible expression de cruauté.

--Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j'ai donné audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul, ici, pas même vous, n'a le droit...

--Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc d'Anjou, votre frère, et de vous-même!

Pardaillan demeura très calme.

--Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.

--Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc d'Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, enfin, après m'avoir bafouée.

--Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!

--C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.

--Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet homme.

Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons et Maurevert, devançant les gardes, s'élancèrent dans le cabinet en hurlant:

--Sus! sus! A mort!...

En même temps, ils avaient tiré leurs épées.

Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.

François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l'un que l'autre; mais, tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait.

Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était tenu sur ses gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'épée de Quélus, la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d'une rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent.

Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire par fantaisie.

Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une voix d'un calme féroce, d'une ironie aiguë, proférer ces mots:

--Saluez donc la justice du roi!...

Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d'or qui la fixaient et, par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux.

La toque tomba aux pieds de Catherine.

Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le rebord de la fenêtre ouverte en criant:

--Au revoir, messieurs...

Et il sauta!

Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.

Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et tranquille.

--L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.

Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.

Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.

La détonation retentit.

Pardaillan ne se retourna pas.

--Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...

Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.

Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d'étiquette, chacun donnant son avis sans écouter celui du voisin.

--Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.

--Vous avez l'ordre! fit Catherine.

Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait de la tête.

En même temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil où il s'était assis, grondait.

--Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle soit tout à l'heure à la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous félicite des gens que vous m'amenez!

--Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel.

Henri de Damville sourit, il triomphait.

François laissait passer l'orage.

--M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc de Guise.

--Prenez garde, duc! répondit François; je puis vous répondre, à vous qui n'êtes ni la reine ni le roi...

Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine et en le regardant dans les yeux, il ajouta:

--Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!

Guise, épouvanté, recula.

--Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insultée dans une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre frère...

--Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.

Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:

--Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc d'Anjou...

--Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on l'arrête et qu'on instruise son procès. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime...

Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait être seul. Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency demeura ferme à son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura également.

Le roi les regarda avec étonnement.

--Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, fit-il.

--Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté m'a promis de me rendre justice: j'attends!

--C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc...

--Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitté l'hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux femmes. En vain le nierait-on!...

--Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige, je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.

Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement, acheva:

--Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues me demander l'hospitalité et m'ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame?...

--Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX en riant.

François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit, qu'il ne pourrait convaincre le roi.

Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan sa seule chance de succès.

--Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez... Holà, un instant: nous voyons avec peine et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse bientôt...

Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, radieux, François, la rage au coeur.

Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mît lourdement sa main sur l'épaule de son frère.

--Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d'une voix rauque et sifflante: mensonge et calomnie!

--J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.

François jeta sur son frère un regard sanglant.

--Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais, lorsque je me présenterai à l'hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as volées, prends garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je te tuerai! Attends-moi!

--Je t'attends! répondit Henri.

XXVII

LE PREMIER AMANT

Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève.

Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un établissement au pied de la montagne, place Maubert.

Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait différents bâtiments, un cloître, une chapelle et de vastes jardins.

Plus un couvent avait de moines mendiants, plus il était riche. Les Carmes en avaient une douzaine. Mais ce que n'avaient pas les autres couvents, et ce qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres exceptionnels pour un couvent.

Le premier était un enfant.

Le deuxième, c'était le--crieur des trépassés.

L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, chétif, avec un visage souffreteux et jaune. Il n'aimait pas à jouer dans les grands jardins. Il fuyait la société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt Clément. Il était de nature craintive, un peu sombre, et très sauvage.

Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, c'était le frère crieur des trépassés. Celui-ci, dès que le couvre-feu avait sonné à Notre-Dame, avait pour mission de se promener dans les rues noires et silencieuses.

D'une main, il portait un falot pour éclairer sa route; de l'autre, une sonnette qu'il agitait de loin en loin. Et alors sa voix lugubre s'élevait:

--Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...

Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le frère crieur était considéré et même craint. On disait que ce frère était arrivé au couvent muni par le pape de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs un prédicateur de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il avait sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la nuit par les rues en criant aux bourgeois de prier pour les trépassés.

On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût pas encore les titres nécessaires pour être traité de révérend. Dès que la nuit tombait, Panigarola, s'il n'avait pas quelque sermon nocturne à prononcer, se couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et sa lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant souvent qu'au matin, exténué, brisé de fatigue par sa morne promenade.

Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à personne, dans le couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.

Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. Seul, il pouvait approcher de l'enfant qui, sans cela, eût vécu à l'abandon. On les voyait rôder ensemble dans l'après-midi, à travers le jardin où tout renaissait.

Le moine appelait Jacques--mon enfant d'une voix paisible et douce, l'enfant appelait le moine--bon ami.

Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures de l'après-midi, étaient assis sur un banc, tandis que la communauté chantait un office à la chapelle.

Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en gros caractères et imprimé en latin. Mais le livre contenait aussi quelques prières en cette langue qu'on appelait encore--la vulgaire et qui était la langue française.

Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.

Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, en hésitant, lut:

--Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce père, bon ami?

--C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de tous les hommes...

--Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...

--Oui, mon enfant.

--Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? Et les deux gros chantres qui ont de si vilaines figures?

--Bien certainement.

--Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus le mur pour prendre des fruits, est-ce qu'ils ont chacun leur père?

--Mais oui, mon enfant...

--Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, moi?

Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et d'amertume le secoua.

--Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...

--Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un père, il serait ici avec moi... je vois bien que les autres enfants, le dimanche, quand ils viennent à la chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi, je n'ai ni père ni mère.

Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des réponses et n'osant les formuler.

L'enfant reprit;

--N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, pas de mère... que je suis seul, tout seul?

--Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût effrayé un autre enfant, que suis-je donc?...

Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami d'un oeil attentif, étonne.

--Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!

Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, tandis qu'il demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment contre l'envie furieuse de saisir dans ses bras l'enfant d'Alice!

Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, ramassé sur lui-même, il considéra avec horreur et délice la radieuse vision de femme qui flottait devant lui.

Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre où il était assis et, sombre, méditatif, ayant oublié l'enfant, il se dirigea vers un escalier qui montait à sa cellule.

Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé par l'ombre où il se baignait. Et maintenant, il songeait:

--Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais pu anéantir ma pensée, mon âme, mes sentiments, dans cet océan obscur qui s'appelle la Foi!... J'ai tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai jamais...

Il souffla et son poing tomba lourdement sur la table.

--Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène du confessionnal, ma passion rallumée ne me laisse plus de répit... je fatigue, je brise mon corps à de somnolentes promenades sans fin à travers la ville silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, le rêve, plus cruel que, la réalité, me l'apporte et la met dans mes bras!... Il faut que je la revoie!... Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je l'étincelle sacrée qui enflammera cette âme putride et en fera une âme aussi belle que son corps?...

Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, se déchaîna plus furieuse.

--Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. Que m'importe qu'elle ait trahi! Qu'elle ait eu des amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je t'aime je t'aime!...

Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, les yeux baissés, les bras croisés, les jeunes moines remarquèrent sa pâleur cadavérique.

La nuit vint.

Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se faire ouvrir la porte du couvent.

D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.

Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça ensuite dans les ruelles qui enveloppaient le palais des rois...

Bientôt, il arriva rue de la Hache.

Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte verte et attendit. Ce n'était pas la première fois qu'il venait se réfugier dans cette encoignure sombre. Et souvent, par les nuits sans lune, après avoir long-temps erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, comme un oiseau nocturne.

Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot qu'il avait éteint en atteignant la rue de la Hache.

Ainsi, il serait libre de ses mouvements.

Panigarola était venu avec l'intention fortement arrêtée d'entrer tout de suite dans la maison. Et, lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi dans son encoignure, il comprit combien lui était difficile cette chose si simple qui consistait à heurter un marteau pour se faire ouvrir une porte.

Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment même où il se disait:--Allons!, il se renfonça plus farouchement, plus désespérément dans l'ombre.

Comme il était là, hésitant, finissant par se demander s'il ne valait pas mieux escalader le mur ou plutôt s'en aller, la porte s'ouvrit... il y eut un chuchotement... le moine demeura pétrifié d'angoisse.

Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, si doux qu'eût été ce baiser.

Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en alla rapidement, la porte se referma...

Cet homme, c'était le comte de Marillac. Panigarola put le suivre un instant des yeux: ce fut une rapide vision aussitôt effacée.

--L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va heureux, l'âme radieuse; et moi, misérable, moi!...

Longtemps figé à la même place, le moine lutta contre la douleur de la jalousie comme s'il l'eût éprouvée pour la première fois.