Chapter 23
--Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop futée pour épouser ce dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Et quelles étaient ces parentes?...
--Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. A peine eus-je compris que l'intendant du diable s'était éloigné que je sortis de mon armoire.
--Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.
--Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.
--Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu que je m'en aille?
--Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu vient me faire sa cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la maison accourrait à ses cris.
--Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire...
--Où donc?
--Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...
--Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria d'abord Jeannette. Mais, petit à petit, je réussis à la convaincre et elle finit par se rendre à ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir, lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu:
--D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous conduire, et où je vous apporterai à manger.
Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, apparaît quelqu'un...
--Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.
--Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué dans le couloir, à droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, je rétrograde jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération. Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps, j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse doucement la porte et j'écoute.
--Et où vas-tu comme ça, Gillot?
--D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.
--Ensuite? reprend la fille.
--Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné l'ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à mantelets, avec deux bons chevaux, le tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.
--Mais la porte est fermée!
--Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.
--Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu as bien le temps.
--Non pas, peste!
--Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effrayée, qui se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commencé à descendre à reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin, me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il m'aperçoit et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui revient, et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais déjà saisi à la gorge. Il était temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l'officier des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait la porte à clef!... Jeannette s'était sauvée sans doute...
--Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple!
--Mais, monsieur, puisque me voici près de vous c'est que j'en suis sorti! La porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout à coup, je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors je desserre. Il se jette à mes pieds en disant:
--Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai pas!
--Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.
--Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le détromper: mais, pour plus de sûreté, je l'ai aussitôt bâillonné.
--Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?
--Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur.
--Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!
--Je ne vous comprends pas, mon père.
--Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot...
--Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se passe, puis deux! Pour comble, le flambeau consumé jette ses dernières lueurs et s'éteint. Me voilà dans une profonde obscurité, assis sur les marches de l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant que quelque officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant à ce qu'avait dit Gillot à Jeannette, songeant à cette voiture qui devait être prête pour onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnières vont être enlevées sans que je sache où on les conduit, sans que je puisse rien faire pour les délivrer!...
--J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir la porte?
--Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.
--Bonne petite Jeannette!
--Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute. Sauvez-vous!
--Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfiévré.
--Un peu plus de dix heures.
Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze heures!
J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.
Vous reviendrez? me demanda-t-elle.
--Certes! Comment pourrais-je t'oublier!
--Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant son fiancé.
--Gillot? Il dort!...
Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le traverse en quelques bonds. Je trouve la porte fermée. Je saute par-dessus le mur. Je fais le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop tard pour aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait, je me décide à attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je vois la grande porte de l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de la première ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est escortée par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitôt fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le cavalier, l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis défoncer les mantelets de la voiture et délivrer les prisonnières... Je fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon père!...
--Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé de me raconter tout ce que tu as fait depuis mon départ, et ceci n'est qu'une journée.
--Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance de cette journée vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte que coûte dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée à la vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les délivre, ou j'y mourrai!... Une question tout d'abord, à laquelle je vous supplie de répondre...
--Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.
--Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous escortiez la voiture, n'est-ce pas?
--Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout ce qui tenterait d'en approcher.
--Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la voiture!...
--Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas?
--Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec une douleur concentrée.
--Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où va le damné maréchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnières qu'on enlève avec tant de mystère.
--Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour de votre départ. Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlevé la fille...
Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.
--Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... ou mieux, Loïse de Montmorency...
--Tu l'aimes!...
--Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la délivrer! Et c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mère!...
--Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les précautions prises hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu as entrepris, je l'eusse entrepris, moi!
--Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je vous retrouve au service du maréchal? Depuis quand êtes-vous dans son hôtel?
--Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé à vue. Seulement, le maréchal m'avait dît qu'à partir de minuit je serais libre. Je me proposais de te rejoindre à cette heure-là.
Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de sa rencontre avec Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui en était résulté. Le chevalier, à son tour, compléta son récit en racontant les principaux événements de sa vie depuis le départ de son père.
Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à l'hôtel de Mesmes et qu'il servirait le maréchal avec fidélité en ce qui concernait son plan de campagne politique.
C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce qu'étaient devenues Jeanne de Piennes et sa fille.
--Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit être instruit de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et, celui-là, je le forcerai à parler.
--Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency de ce qui vient de se passer. Et je vous attendrai ensuite à la Devinière... songez avec quelle impatience!
--A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner à la Bastille!
--C'est vrai, je n'y songeais plus.
--Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la maîtresse du Marteau-qui-cogne.
--Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.
--J'irai, mon fils!
XXVI
AU LOUVRE
Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas qui se trouvait dans un galetas dénommé «la chambre des princes».
Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied.
Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et trouva le maréchal qui l'attendait avec une sombre impatience.
Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des pensées confuses et contradictoires.
Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement qui, par moments, lui semblait chimérique; il avait une fille de dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré l'existence! Alors, il souriait, et, presque aussitôt, ses yeux s'emplissaient de larmes. D'autres fois, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne, dont il avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency; et alors, il comprenait qu'il n'avait cessé de l'aimer...
Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien qu'il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait implacable: il était marié à Diane de France.
Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard ardent parla pour lui...
Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente.
--Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... elles étaient bien à l'hôtel de Mesmes.
--Elles étaient! fit le maréchal sourdement.
--Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans tout cela une fatalité inconcevable. J'ai failli les délivrer... un coup de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble...
--Vous vous êtes donc battu? s'écria François.
--Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.
--Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je ne sais comment vous exprimer mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en serrant les poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que vous savez!...
Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait à son père. Mais il omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce récit n'en frappa pas moins le maréchal d'une sorte d'admiration.
--Vous avez fait cela! s'écria-t-il.
--Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; cela n'a d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre que le maréchal de Damville était le ravisseur. Quant à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je saurai peut-être avant peu...
François saisit violemment la main de Pardaillan.
--Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache à l'instant! Êtes-vous homme à répéter ce que vous m'avez raconté, même s'il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon frère?...
--Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace.
--En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?
--A l'instant même, fit le chevalier.
--C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi fasse justice. Et si le roi se dérobe...
--Eh bien? fit le chevalier haletant.
--Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, si le jugement des hommes me fait défaut, j'en appellerai au jugement de Dieu. [2]
[Note 2: C'est le vieux nom du duel.]
Le maréchal s'élança vers son appartement.
--Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est-à-dire chez la reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui va s'empresser de me faire saisir!
Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.
Il fit signe au chevalier de le suivre.
Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et Pardaillan y prirent place, avec quatre pages.
Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent pas.
On arriva au Louvre.
Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire que Charles IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur; il venait d'entraîner tout son monde pour visiter un nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous de ses appartements.
C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX prétendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre de ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit pieds. Il n'y avait pas de quai ou port à cet endroit; la Seine coulait, libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans le sable.
Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu'il avait sous les yeux.
Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l'émotion se transmit au coeur, et il murmura doucement:
--Marie!...
--Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser avec une justesse extraordinaire.
--Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se mit à examiner l'arme.
Un valet s'arrêta à deux pas du roi.
----Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.
--Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l'honneur d'être introduit auprès de Votre Majesté.
--Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il n'eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder. Qu'il entre!
Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d'ébène sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite et à gauche du fauteuil.
Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent deux à droite deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.
François de Montmorency s'arrêta à trois pas du fauteuil et s'inclina profondément. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât la parole.
Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal, campé dans une attitude de force et de dignité.
Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et presque haineux.
--Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien vivant.
Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles IX ajouta d'un ton plus sérieux;
--L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.
--Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de m'accorder audience.
--Vous l'avez... Parlez.
--Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.
--Eh bien, soit...
A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris le duc d'Anjou, frère de Charles IX, s'inclinèrent ensemble et battirent en retraite vers la porte.
--Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en désignant Pardaillan.
Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'étaient tout d'abord portés sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait sourire par moments, c'est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d'un air fort insolent.
Montmorency se hâta de répondre:
--Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi...
Charles IX fit un signe de tête approbatif.
--Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j'oserai la supplier de donner des ordres pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au Louvre toute affaire cessante.
--Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre présence?
--Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et comme le roi de France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence du père.
Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères. Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment qu'il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc avec un marteau d'argent, et, son valet de chambre s'étant montré à l'instant, il demanda Cosseins, son capitaine des gardes.
--Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.
--C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mère est là, faites-le venir!
Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.
Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, en apercevant le chevalier de Pardaillan qu'il avait arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille, s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.
Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse accrochée à la muraille; puis, comme Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier se décida a lui faire des yeux, du sourire et de la main, un petit signe amical, presque protecteur.
--Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il, Nancey?
--Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens d'avoir un éblouissement, un étourdissement...
--C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à l'hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je veux lui parler.
Le capitaine se courba en deux et sortit.
--Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire à Votre Majesté que je suis venu demander justice et que, devant elle, j'accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine que j'en appelle! C'est encore à votre honneur! Les terribles choses que j'ai à raconter doivent demeurer secrètes, sire!
--Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons donc l'arbitre de cette affaire.
--Votre Majesté me comble. Mais, en raison même de la gravité des accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne convient-il pas qu'il soit présent avant que je n'entre dans le détail? Il s'agit de deux femmes...
--C'est juste, maréchal, c'est juste.
--Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d'une demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:
--Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes?
--Oui, sire: deux humbles ouvrières.
--Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.
--Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur assurait leur pauvre existence.
--Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des broderies d'armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux.
--Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.
--Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge?
--L'auberge de la Devinière, sire!
--C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre. Je la connais! c'est à coup sûr la plus habile brodeuse d'armoiries et devises qui soit dans Paris.
Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis et portant la devise:--Je charme tout.
François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle. Et, lorsque Charles IX, pensif, ajouta:--On l'appelait la Dame en noir..., le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque de désespoir, il répondit:
--La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son nom, sa fortune, sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont condamnée! Le maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est moi!... La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de Margency! Elle s'est appelée duchesse de Montmorency!...
Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant. Il connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment: à-savoir que, mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait été répudiée, grâce à l'insistance du connétable auprès du roi Henri II, et grâce à l'insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome.
Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'épouse de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en présence d'un redoutable problème de coeur et de famille.
Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se passait dans l'âme de Charles IX.
--Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun mariage à défaire ou à refaire. C'est à votre seule justice que je suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, après tant d'infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait! C'est un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voilà!
François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville.
Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...
--Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique qu'il avait dans ses fortes émotions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux ordres de Votre Majesté.
Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme effacé dans un angle.
De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.
Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non seulement pour empêcher François de l'accuser, mais encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer à la Bastille, peut-être à l'échafaud!...