Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 27

Chapter 273,882 wordsPublic domain

Cela dit, on comprendra l'indignation publique lorsqu'un bourgeois étant venu à passer refusa formellement de déposer aucune aumône.

--Saluez au moins le grand saint Antoine, lui cria-t-on.

--Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!

Là-dessus, on cria au blasphème.

--Mort au huguenot!

--Mort au parpaillot!

A ce moment passa une litière traînée par un cheval blanc, et dans laquelle se trouvait une jeune femme à l'oeil doux, au visage expressif. La litière fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune femme écarta les rideaux pour voir ce qui se passait. A peine eut-elle aperçu le bourgeois que l'on malmenait qu'elle s'écria:

--Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite ainsi!

Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous ses efforts pour se rapprocher de la litière.

--Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis que c'est le savant Ramus!...

La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette femme prenait le parti du--huguenot et, ayant remarqué que la litière ne portait pas d'armoiries, preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il n'y avait pas de ménagement à garder pour elle, cria tout d'une voix:

--A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous deux!

La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule qui, jusque-là, s'était plutôt amusée, devint tout à coup furieuse, s'exalta de ses propres clameurs; en quelques instants, la situation devint menaçante pour la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de détresse. Ramus, le visage ensanglanté, s'accrochait désespérément aux rideaux de la litière.

--Place! place! hurla tout à coup une voix éclatante.

Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée à travers la foule, écarter les plus enragés à coups de poing, arriver à la litière, et là, tirant une longue rapière, en porter des coups furieux aux assaillants les plus rapprochés.

Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan--car c'était lui.

La jeune femme, voyant le secours inespéré qui lui arrivait, reprit courage et tendit la main au vieux Ramus, qui se hissa dans la litière en murmurant:

--Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié qu'un peuple en vienne à de si terribles méchancetés...

La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à jeter des hurlements féroces, mais la flamboyante Giboulée décrivait de si rapides cercles avec sa pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.

Cependant les plus furieux allaient se ruer dans un assaut désespéré, lorsque des cris de douleur retentirent sur les derniers rangs de la foule qui se dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait si bien de sa rapière qu'en quelques instants il eut pris place près de la litière, de l'autre côté de son fils.

Avec une pareille escorte, la litière se trouva assez protégée pour avancer rapidement.

Et comme, en somme, on ne savait pas trop de quoi il s'agissait, la foule s'arrêta, se contentant de menacer du poing les deux sauveurs qui, cent pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau.

Pardaillan père, une fois le danger passé, avait rejoint Pardaillan fils en grommelant:

--De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?...

Le chevalier ne répondit pas: il était tout à l'émotion qui lui venait en s'apercevant que la litière suivait exactement le chemin qu'il avait pris le jour où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention bien arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse!

Et que devint cette émotion lorsque la litière entra dans la rue des Barrés!...

Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus fort que jamais lorsque la litière s'arrêta devant la maison où il avait vu entrer Jeanne de Piennes!...

Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la jeune femme qui sauta légèrement à terre.

--Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon père, Il faut que vous vous reposiez quelque peu.

--Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui ne paraissait pas trop ému de ce qui venait de lui arriver; et j'aurai grand plaisir à me reposer en votre société.

Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, le savant entra dans la maison. Alors la jeune femme se tourna vers le chevalier et son père.

--Entrez, dit-elle avec une tendre autorité.

Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité de connaître cette maison où était entrée la mère de Loïse l'emporta.

L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie. Ils pénétrèrent dans une salle à manger, et la dame ordonna à une servante d'apporter des rafraîchissements.

--Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. Me ferez-vous la grâce de me dire à qui je dois d'être en vie?

Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier lui marcha sur le pied et se hâta de répondre:

--Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des années du roi, et mon jeune camarade que voici et qui est gentilhomme s'appelle M. de La Rochette.

Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en termes émus et voulut leur faire promettre de la revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas s'engager.

--Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle avoir avec la dame que nous quittons? se demandait le chevalier.

--Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé notre vie pour ces inconnus! dit le vieux routier. Sans compter qu'un peu plus, vous alliez dire votre nom, alors que nous devons nous cacher... nous défier de Paris tout entier!

--Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme qui nous doit la vie serait capable de nous trahir?

--Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce moment.

Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi Charles IX, qui, comme toujours, vint seul et secrètement.

Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la veille et ajouta:

--Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour moi, vous récompenserez ce vieux sergent qui se nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave, M. de La Rochette.

--Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie.

Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, ancien sergent, et un gentilhomme nommé de La Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils seraient trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre la main ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le roi en fut très contrarié, et son grand prévôt tomba en disgrâce.

XXX

LE GÎTE

En quittant la maison de la rue des Barrés, le père et le fils discutèrent, en se promenant sur les bords de la Seine, de l'endroit où, ils se cacheraient et de ce qui leur restait à faire. Tout en discutant, ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent à passer devant une guinguette.

--J'ai faim! dit le chevalier.

--Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. Entrons! J'espère que tu as de l'argent pour payer une omelette et une bouteille.

Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.

--J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.

--Monsieur, je pense que nous ne devons pas le regretter. Catho nous a sauvé la vie...

--Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de faim et de soif, elle n'aura pas sauvé grand-chose!...

Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de la guinguette. Tristes et silencieux, ils continuèrent à descendre le cours du fleuve.

--Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, nous cherchons la pitance et le gîte... viens, faisons-nous renards et loups... reprenons la route, reprenons ensemble nos longues étapes que guide le hasard; nous parcourrons la France, nous verrons le monde entier, si tel est notre bon plaisir!...

Au discours du vieux routier, le chevalier répondit en secouant la tête; il ne voulait pas quitter Paris parce que Loïse était à Paris. Du moins, il avait la conviction qu'elle y était.

--Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me suivre?

--Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de quitter Paris, je mourrais.

--Bon, bon... cherchons donc un gîte?

--Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le chevalier.

--Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?

--Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel de Montmorency. Le noble duc m'a offert l'hospitalité. Allons la lui demander pour tous deux.

--Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai jadis sa fille et que ce digne maréchal doit avoir conservé quelque bonne dent contre ton père?

--Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette rancune est maintenant évanouie.

--Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité chez Montmorency, que ne le disais-tu plus tôt? Cela m'eût épargné des inquiétudes. Voilà donc ton gîte tout trouvé.

--Le vôtre aussi, mon père.

--Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu as un gîte, le mien est tout trouvé aussi.

--Et c'est?

--Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, je t'accompagne jusqu'au bac, et puis je prendrai le chemin du Temple. Nous aurons ainsi un pied dans l'un et l'autre camp.

Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le meilleur au chevalier qui l'adopta aussitôt.

En arrivant au bac qui était presque en face du palais que Catherine faisait bâtir sur l'emplacement de l'ancienne Tuilerie, le père et le fils s'embrassèrent; le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, le chevalier dut attendre quelques moments et en profita pour dire à son père:

--Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service d'aller à la Devinière pour ramener mon chien Pipeau. Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je tiens assez...

--Serait-ce un autre chien?

--Non, monsieur, c'est un cheval.

--Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l'argent, s'il est bon...

--Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon père!

--Et pourquoi?

--Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le chevalier.

--Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où ai-je entendu ce nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est aux Ponts-de-Cé... M. de Damville me racontait l'histoire d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...

Le chevalier sourit.

--Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...

A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, tandis que le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la Devinière...

En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se fit conduire au maréchal.

--Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne à qui je comptais demander l'hospitalité n'est pas à Paris...

Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par la main et le conduisit dans une chambre magnifique.

--Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.

Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait à la Devinière, tout courant, se précipitait dans les cuisines et demandait d'une voix empressée:

--Où est Galaor?...

--Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. Mais cet homme que vous avez blessé...

--Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.

--A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.

Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait à l'écurie indiquée, suivi de maître Landry, qui lui désigna un beau cheval aubère à tête fine et intelligente.

--Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...

--Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte d'Aspremont, s'écria Pardaillan qui commençait à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est tombé sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il mort?

--Mais il n'est pas mort, monsieur!

--Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous fait?

--C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut repris ses sens, il a dit que la chose vous coûterait cher!

--Bah! vraiment?

--Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!

--Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court et se mit à réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, Galaor arrangera tout cela! Allons, adieu, maître Landry.

Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna au trot rapide de Galaor. Bientôt, il arriva à l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor à l'écurie par Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture du maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège ce cheval, qui avait disparu tout à coup, était ramené par l'homme qui lui voulait couper les oreilles.

Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez le maréchal.

--Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses questions à régler.

--D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.

--Oui; je vous avais recommandé de vous faire son ami, et voici qu'on me le ramène en triste état; vous me privez d'un fidèle serviteur...

--Je vous en ramène un autre, monseigneur.

--Où est-il? fit vivement le maréchal.

--A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une prière, ce serait de descendre avec moi jusqu'à vos écuries.

Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit Pardaillan. Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la porte de l'écurie et montra du doigt, sans rien dire, Galaor attaché à son râtelier.

--Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal étonné. Qui me l'a ramené?... Vous?...

--Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous l'aviez donné; et celui qui vient de m'en faire présent, c'est celui-là même qui, certain soir où vous étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.

--C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le maréchal.

--Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils unique et héritier de votre humble serviteur!

--Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, remonta rapidement à son cabinet, agité, silencieux, tandis que le vieux routier l'examinait en dessous, en souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec Orthès.

--Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque je suis arrivé ici, M. d'Aspremont m'a regardé et m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le lui ai dit. En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, nous avons trouvé l'occasion de nous exprimer en douceur toute l'estime que nous avons l'un pour l'autre.

--Ainsi, pas de haine entre vous?

--Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.

--Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à votre fils. Vous dites que c'est lui qui, si heureusement, me prêta main-forte?

--La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné Galaor en signe de reconnaissance.

--Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous m'aviez promis de me l'amener.

Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour dérouter entièrement le maréchal, il résolut d'employer l'arme la plus redoutable: la vérité.

--Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être à vous: il ne l'a pas voulu parce qu'il est déjà à M. de Montmorency. Mon fils, monseigneur, a surpris un redoutable secret: il a assisté à votre entrevue, à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu de redouter votre colère ou la terreur de quelqu'un de vos acolytes, M. de Guitalens, par exemple. Il est persuadé que, si vous le teniez, vous l'enverriez à la Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne pas venir ici. En outre, il est à Montmorency. Or, je suis à vous, moi! Il en résulte que je me trouve dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui me paraît plus impossible encore.

--Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune homme est-il contre moi?

--Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, voilà tout. Il vous en veut si peu, monseigneur, et il a si peu envie de chercher à vous nuire, qu'il va quitter Paris dès ce soir...

--Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, franchise pour franchise. Il est très vrai que j'ai eu un instant l'idée de le rendre à Guitalens, dont il a surpris la conversation avec moi, je veux que le diable m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre fils a le génie de la bravoure; mais il est sans appui. Amenez-le-moi! je l'enrichis!

--Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même de cette attitude qu'il a eue au Louvre, il est poursuivi, traqué, et qu'il lui faut quitter Paris, sous peine d'être pendu.

--Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté que dans le château où, sans aucun doute, mon frère l'envoie.

--Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. La chose pressait. En effet, voici ce qui nous est arrivé.

Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.

--Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était temps que le chevalier quittât Paris.

--Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que lui! Pourquoi êtes-vous resté?

--Parce que je vous avais promis de vous aider, monseigneur, dit simplement Pardaillan.

Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui s'inclina plutôt pour cacher son sourire, que par respect.

Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir failli se trouver sans gîte, eurent définitivement chacun un véritable palais pour demeure.

XXXI

LA REINE MÈRE

Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il l'avait annoncé à son frère, François de Montmorency se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à terminer d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le chevalier de Pardaillan avait insisté vainement pour l'accompagner.

Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal arriva devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe à son écuyer qui, en cette circonstance, remplissait les fonctions de héraut d'armes.

Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.

La grande porte de l'hôtel demeura fermée.

Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.

Le silence demeura profond.

Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant à des fenêtres, puis disparurent aussitôt.

Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut d'armes mit pied à terre et heurta rudement le marteau de la porte. Un judas glissa dans sa ramure.

--Qui demandez-vous? fit une voix.

--Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, qu'on appelle duc de Damville.

--Que lui voulez-vous? reprit la même voix.

--Nous venons lui demander justice pour une injure dont il nous frappa. Que s'il refuse, nous en appellerons au jugement de Dieu.

La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de Damville, sortit, se découvrit, s'inclina devant François et dit:

--Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre une mauvaise nouvelle: l'hôtel est vide depuis hier. Mon maître, monseigneur de Damville, sur ordre exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter Paris.

François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.

--Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît de vous reposer en cette demeure, je m'empresserai d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois de l'hospitalité.

François regarda le héraut, qui répondit.

--Nous refusons l'hospitalité offerte.

L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et referma la porte. Alors, le héraut sonna du cor, et, par trois fois, appela à haute voix Henri de Montmorency. Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la grande porte et dit:

--Henri de Montmorency, nous sommes venus te demander raison d'une injure grave. Nous t'avons prévenu que nous serions à ta porte ce soir. Nous déclarons que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, et nous te laissons notre gant en signe de défi, tant est juste notre cause!

A ces mots, François déganta sa main droite.

Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son cheval, il prit un marteau et un clou; et, s'approchant alors de la grande porte de l'hôtel, il y cloua le gant.

Quelques minutes encore, François de Montmorency attendit pour voir si ce suprême outrage serait relevé par son frère, car il ne doutait pas qu'il ne fût dans l'hôtel.

Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant aucun bruit, il se retira.

A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin même de cette ruelle, où le chevalier de Pardaillan avait tenté son attaque contre le maréchal de Damville: c'était le chevalier lui-même et le comte de Marillac.

En effet, dès que François de Montmorency eut quitté son hôtel, le chevalier en était sorti presque aussitôt, et avait couru rue de Béthisy, où il avait trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait en somme que peu d'intérêt à aider Montmorency, malgré la sympathie qu'il éprouvait pour lui. Mais, en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la disposition du chevalier, pour lequel son amitié et son admiration allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il pas à suivre son ami, qui l'entraîna à l'hôtel de Mesmes.

--Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, et que nous ne le voyons pas en sortir, nous y entrerons, et il faudra bien qu'on nous dise ce qu'il est devenu.

--Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je connais assez Damville pour supposer qu'il voudra éviter cette entrevue.

Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, assistèrent donc à la scène que nous venons de retracer.

--Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte de Marillac, lorsque le maréchal fut parti.

Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte pensif, le chevalier inquiet, de cette profonde inquiétude qui serre la gorge, et qu'il cachait sous ce masque de froideur et ces saillies qui lui étaient habituelles.

En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit sa main et annonça qu'il retournait près du maréchal.

Mais le comte le retint.

--Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? Il s'agit simplement de dîner avec moi ce soir; puis, vers neuf heures, je vous emmènerai quelque part, où je meurs d'envie de vous présenter à une personne...

--A qui donc? fit le chevalier en souriant.

--A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce soir?...

--Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à la Bastille, que, pour avoir l'honneur d'être présenté à celle que vous appelez votre fiancée, je démolirais la Bastille!

Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses énormes, les deux amis se dirigèrent vers une guinguette, où ils dînèrent de bon appétit.

Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le chemin de la rue de la Hache.

Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan et Marillac, de la scène du Pont de bois; mais jamais Pardaillan n'avait songé à dire que, ce jour-là, la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune fille. De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit à son fiancé qu'elle se trouvait dans cette circonstance auprès de Jeanne d'Albret; en effet, il eût fallu expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...

Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que Pardaillan eût sauvé sa fiancée; de l'autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine de Navarre fût précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait entretenu avec tant de passion.

Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en elle de l'anxiété et de la terreur. L'anxiété venait de la présence chez elle de Jeanne de Piennes et de Loïse. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses précautions. Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. Elles y étaient enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard pouvait révéler leur présence à Marillac.

Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?

Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique billet qu'elle venait de recevoir.

On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine Catherine l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans la plus basse fenêtre de la tour, construite pour l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de police. Généralement, elle se contentait de quelques mots vagues, tracés d'une écriture contrefaite:

--Rien de nouveau à dire... ou bien--J'ai vu l'homme, tout va bien...

Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir par la main, et, dans cette main, on glissa un papier plié.

Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne portait aucune signature, aucun signe qui pût laisser deviner qui l'avait sinon écrit, du moins dicté.

Voici ce qu'il contenait: