Chapter 20
--De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai même pas eu peur de vous?
--Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant de cette adroite flatterie. D'ailleurs, je dois vous prévenir que je ne vous demande pas une action directe, mais une action de seconde main.
--Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..
--Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue, j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, seul ou avec des indifférents, je me défendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi tandis que je garderai toute ma liberté d'action.
--Je commence à comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans qu'on puisse connaître le cerveau qui a dirigé ce bras.
--A merveille. La chose vous convient-elle?
--Oui, si j'y trouve un intérêt.
--Que demandez-vous?
--Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas et démarches.
--Vous toucherez cinq cents écus par mois tant que vous resterez à mon service pour cette campagne. Est-ce assez?
--C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une récompense.
--Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?
--Pour mon fils.
--Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?
--Si la campagne échoue, une somme de cent mille livres qui lui seront assurées par donation.
--Et si la campagne réussit?
--C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi de notre choix? Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la digne récompense du fils de l'homme qui vous aurait servi.
--Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je m'y engage dès à présent. Quant à la lieutenance, je m'engage à la mettre sur la liste des conditions que je compte imposer.
--Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant... Quand voulez-vous que je me trouve à Paris?
Le maréchal réfléchit quelques instants.
--Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers jours d'avril.
--On y sera, monseigneur, et même avant.
--Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de connaissance ait été rencontrée par vous.
--J'arriverai la nuit, dans la première huitaine d'avril.
--Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?
--Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur.
--Avez-vous besoin d'argent?
Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L'écuyer sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table.
--Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas goûté depuis fort longtemps.
Une heure après cette scène, tout dormait dans l'auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s'endormir, l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu domicile.
--Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de Guise eût payée au poids de l'or.
Et l'autre se disait:
--Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon enfant...
XXIV
LES PRISONNIÈRES
C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers l'époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de Montmorency, que nous nous transportons à l'hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours.
Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une vaste salle du premier étage.
En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment ramené aux sentiments de sa jeunesse.
Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s'empara d'elle, il comprit qu'il l'aimait encore.
--Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? Pourquoi éprouve-je des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?...
Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta à la porte.
Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.
Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait d'écuyer, apparut.
--Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, une grave nouvelle. Le frère de monseigneur est à Paris!
Damville pâlît.
--Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai suivi; il est en son hôtel.
--C'est bien, laisse-moi.
Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil, accablé!
Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, d'une minute à l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable!
--Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied ferme! ou plutôt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l'aime! Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!...
Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à peu, le calma.
Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.
Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il murmura:
--Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen de m'assurer la fidélité de cette femme... nous verrons!
En même temps, il se dirigea vers l'appartement où Jeanne de Piennes et Loïse étaient enfermées. Arrivé à la porte, il écouta un instant et, n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta en pâlissant:
Jeanne et sa fille étaient devant lui!
Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une étreinte comme pour se protéger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible effroi.
Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s'avança en disant:
--Vous me reconnaissez, madame?
Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. Le rouge de la honte empourpra son front. Elle dit:
--Comment osez-vous paraître devant cette enfant?
--Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le maréchal. Je m'en félicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait récemment... tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir... M. de Pardaillan!
Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux mains.
L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernières limites de l'audace et décupla ses forces.
--Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très calme, vous avez tort d'évoquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au pauvre bonheur qui me restait!
Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Mais il se contint.
--Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence, c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai à vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que notre entretien demeure de vous à moi. Je prie donc votre fille de se retirer.
Loïse jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne.
--Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!
--Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous séparerons pas. Quoi que cet homme puisse dire, ta mère est là pour te défendre...
Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne échouait. Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir à la violence. Mais il vit Jeanne si décidée qu'il eut peur.
--Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et menaçante à la fois. Si j'avais voulu vous séparer de votre fille, je l'eusse déjà fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de la franchise. Ah! vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empêcher d'être ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si François vous a abandonnée lâchement, moi, je suis fidèle!
Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les lèvres de Jeanne.
--Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait qu'elle fût soulevée par tout son amour de jadis, misérable, c'est toi, c'est ta félonie qui nous a séparés. Mais sache-le, loin de moi, François me pleure, comme je le pleure!
--Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.
--Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... et tu es bien maintenant mon unique trésor...
Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mère et de la fille enlacées.
--C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa voix un accent de modération. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous saurez à quel péril je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous sachiez ce que j'étais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans cet hôtel. Ce même péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une heure, une voiture vous transportera dans une maison où vous serez en parfaite sûreté... Adieu, madame!
Un imperceptible mouvement de joie échappa à Jeanne.
Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.
--Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri pendant le trajet seraient au moins inutiles... à moins qu'ils ne soient très dangereux... pour cette enfant.
L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en présence de son redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle éprouvait une de ces terreurs qui paralysent la pensée.
--C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue!
En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que cet homme était encore ce qu'il était jadis.
Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse mère s'était reprise à espérer. Et pourtant, elle savait qu'elle était au pouvoir d'Henri de Montmorency.
En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où elles avaient été amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, ouvrant soudain la porte, était apparu à la mère et à la fille au moment même où elles échangeaient des conjectures sur cet étrange emprisonnement.
Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours s'étaient écoulés sans qu'il osât risquer une nouvelle entrevue.
Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait touché peut-être, le maréchal de Damville constatait que sa passion était plus violente que jamais.
Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien toujours le même Henri qu'elle avait connu.
--Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.
--Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme nous conduira, pourvu que nous ne soyons pas séparées?
La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, et ce fut seulement sur le matin qu'elles s'endormirent, brisées, l'une près de l'autre.
Un double événement empêcha le maréchal de Damville de donner suite, cette nuit-là, à son projet. Chose étrange, en quittant Jeanne de Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait porté le premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enlevées pour les soustraire à un péril lui paraissait magnifique.
Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la certitude que François était à Paris, de vagues pressentiments que son frère pourrait bien venir à l'hôtel, le décidaient à cette séparation.
Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa d'un ample manteau, posa sur sa tête une toque sans plume, passa un solide poignard à sa ceinture et sortit de l'hôtel.
Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache et s'arrêtait au coin de la rue Traversière, devant la petite maison à la porte verte... la maison d'Alice de Lux!
Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumière qu'il venait de remarquer à travers les jointures s'éteignit aussitôt.
--On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le diable, il faudra bien qu'on m'ouvre!
Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on craignit que le bruit n'attirât la curiosité sur cette maison qui avait absolument besoin qu'on ne s'occupât pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le sable du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix aigre se fit entendre:
--Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet...
--Laura! s'écria Henri.
Une exclamation étouffée lui répondit.
--Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous les diables, j'entrerai en sautant par-dessus le mur!
La porte s'ouvrit aussitôt.
--Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.
--Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...
--Depuis près d'un an...
--Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens. Ça, je veux parler à Alice.
--Elle n'est pas à Paris, monseigneur!
--Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de son retour, l'autre matin, dans le Louvre.
--Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.
--En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un mois.
--Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en même temps qu'une forme blanche se dessinait sur le seuil de la maison.
C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la salua avec une grâce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure se croyait en droit de laisser deviner.
Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le maréchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux baissés, attendit que Laura fût sortie.
--Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous êtes capable; tout cela parce que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à me dire?
Le maréchal demeura un instant étonné.
--Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de m'être ainsi présenté.
Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pièce qu'il connaissait bien.
--Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous d'abord, qui êtes plus belle que jamais...
--Ensuite?
--Ensuite cette place vide... cette place où se trouvait un portrait...
--Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, pourquoi on a tardé à vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que j'existe... j'ai un amant.
Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse ou bien sublime à Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne maîtresse.
Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un aveu: ce fut un avertissement qui, en somme, était à l'honneur du maréchal, puisqu'on le supposait capable de discrétion absolue.
--Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il disait une grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oublié pour comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez conservé votre bonne volonté.
--Elle vous est acquise.
--Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit Henri qui, sur un signe d'Alice, prit place dans un fauteuil.
A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en étouffant un cri. Elle saisit le maréchal par un bras, et, avec une vigueur centuplée par quelque effroyable danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma la porte.
A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée.
--Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...
Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac...
En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s'appuyait à un fauteuil.
--Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.
--Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque émotion...
--Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; l'émotion de vous voir, la joie...
Elle se raidit convulsivement et parvint à donner une physionomie naturelle à son visage.
Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui se passait dans l'esprit du jeune homme.
--Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; voici que j'ai failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami.
--Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque j'approche de cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, et une joie puissante qui me soulève, me transporte...
Alice se rassurait, et songeait:
--Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe après tout! Il ne verra pas Déodat... il ne le reconnaîtra pas...
--Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, reprit le comte.
--Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse...
--Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les heures de charme auxquelles vous m'avez habitué...
--Je ne vous verrai pas demain!
--Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure, à une fort grave réunion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne veux rien avoir de caché pour vous...
Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et, sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit affolé:
Comment l'empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende pas?
--N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que ce soir...
--A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de vous que des paroles d'amour...
--Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, vous devez être celle pour qui il n'y a point de secret en moi...
--Parlez plus bas, je vous en supplie...
--Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?...
--Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. Songez que ma tante est curieuse... et bavarde...
--Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas!
A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.
--Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques minutes... Je veux profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser seule...
--Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors d'elle.
--Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous défiez donc de moi?...
--Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de vous!...
Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura:
--Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...
L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se fermer très fort.
--Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter de ma confiance et de mes secrets...
Elle fit une dernière tentative désespérée.
--Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la montrer...
Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front. Mais, dans ce coeur généreux, le respect de celle qu'il considérait comme sa fiancée s'imposa aussitôt.
--Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de Condé... Ils se sont réunis rue de Béthisy...
--Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son âme.
--Sans compter quelqu'un que nous attendons... le maréchal de Montmorency!
Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'eût pas été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout près de lui, derrière une porte...
--Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!...
--Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... je ne me sens pas bien...
Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu'elle possédait au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait, Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être la première porte venue... celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency!
--C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent de ces vapeurs...
--Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces inquiétants malaises s'en iront...
--Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...
--Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit, c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos conditions...
Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort, courut à la porte en disant:
--Silence! Voici ma tante!...
Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.
Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût demandé pourquoi elle n'avait pas entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.
Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de rentrer.
--Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commencée, nous n'aurons pas demain notre bonne soirée.
--Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous conduise!...
Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa fiancée. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.
--Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments m'assaillent...
--Enfant! Enfant!...
--M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la question.
--Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela?
--Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Déodat, je t'en supplie en grâce, veille sur toi! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: Défie-toi de ta fiancée!...
Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser:
--Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que, dans un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'échapper une parole imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... jure! jure...
--Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit? que sais-tu?...
--Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles réalités... Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.
--Oui, chère adorée, tu as ce serment!...
Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'éloigna dans la nuit.
Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait entendu. Tout!...