Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 21

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Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu épargner les huguenots.

La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre...

Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...

Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur possible.

Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé.

Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud.

Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son manche bien en main.

Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce bras se trouvât armé.

Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main gauche.

Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, elle avait résolu de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de l'autre, causant bien tranquillement.

--Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas écouté; et, tandis qu'il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice...

Le premier mot du maréchal de Damville fut:

--Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit ici.

Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela. Un geste d'effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le maréchal vit luire le poignard...

Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d'un pas, il dit tranquillement:

--Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne me quitte jamais et contre laquelle s'émousserait votre poignard.

Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie qu'elle ferma. Elle s'appuya contre cette porte, et répondit:

--Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va m'obliger à une lutte répugnante où je risque d'avoir le dessous, mais je suis forcée de vous tuer!

Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha solidement dans sa main; et elle fixa sur le maréchal un regard intrépide.

Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât entre Alice et lui.

--Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte entre nous deux ne saurait être douteux.

--Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l'un des deux meure ici.

--Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous tuerai.

Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu'il avait compris son désespoir.

--Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, je vous déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris.

Un tremblement agita la jeune femme.

--Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre toute sécurité... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?

Elle secoua rudement la tête.

--Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.

Henri pâlit légèrement.

--Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en amis. Je devine en vous un furieux désespoir d'amour. Vous avez été ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous intéressant à peine aux questions de coeur. Or, vous voici changée. Pour que vous ayez vis-à-vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que vous aimiez de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, vous supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous déclare: vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte de Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est simplement à mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre vie, pour lequel vous voulez mourir!...

Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.

--Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je me trompais, ce que j'ai à vous dire n'aurait plus de signification. Alice, vous ai-je bien comprise?

--Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que j'aime ainsi.

--Bon. Nous allons donc nous entendre.

Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.

--C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je suis si patient, pourquoi je m'exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? Pourquoi j'ai besoin de vous?

Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien une lueur humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le maréchal saisit cette lueur.

--Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage tout à l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre moi-même. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce? Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession de mépriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi, est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que j'aime me déteste, me méprise, me hait!

Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente et si communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle décroisa ses bras qui retombèrent le long de ses hanches puissantes.

Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.

L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.

Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de la douleur, eût souri de son triomphe. Mais Henri était sincère. Et c'était cette sincérité qui désarmait Alice.

Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du désespoir d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gré à gré avec cet homme.

Elle s'avança vers lui la main tendue.

Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l'évocation de son amour dont il ne s'était jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier le but de sa visite.

--Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur.

--Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.

Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent avec une égale expression de pitié.

Le maréchal, plus calme, continua:

--Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis emparé de la femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne m'échappera pas. Je venais vous demander le service

--De me constituer sa gardienne!

--Oui, répondit violemment le maréchal.

De nouveau, ils se mesurèrent du regard.

--Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre amant, vous pouvez faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prévenant le maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accusée!

Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, produisirent sur Alice une indicible impression.

Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu'on lui destinait, elle frémit d'horreur.

--Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon frère! que j'aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette femme de ma passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, voici le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible, incorruptible... ou sinon...

--Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.

--En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l'envoie à l'échafaud.

--Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta:

--Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous n'aimez pas!

Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche se crispa comme une imprécation.

--Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de l'infamie!...

Le maréchal s'inclina profondément devant elle.

--Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, Je serai ici. Disposez tout pour vous assurer de vos prisonnières.

Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante, tomba à genoux et haleta.

--Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever dans cet abîme de honte!...

--Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable.

Alice fit un bond terrible et se retourna.

Panigarola était devant elle.

--Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.

Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...

XXV

LE PÈRE ET LE FILS

A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter, continua sa course.

L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en murmurant:

--Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!

Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit:

--Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir.

La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit:

--Vous venez des Ponts-de-Cé?

--Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.

--Alors, vous êtes Pardaillan.

--J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous?

--C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a choqué.

--Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le moins du monde.

--Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service, quand vous voudrez, M. de Pardaillan.

--Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une querelle refroidie.

--Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier.

Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà dégainait:

--Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car vous êtes attendu.

Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement.

--Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous conduire à la chambre qui vous a été préparée.

Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût pas été convenu entre eux.

On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande belle chambre.

--Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper?

--Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris.

--Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit.

--Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel?

--Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu.

Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer à double tour.

--Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!

Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela:

--Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!...

Telle fut la première pensée de Pardaillan.

Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...

--A moins, murmura-t-il, que cette conspiration n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je suis pris.

Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore emplit la chambre.

Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour.

--Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!

A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise nuit que son prisonnier.

--Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.

--Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu.

--Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable.

--Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.

--Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre...

Pardaillan fit la grimace.

--Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part!

--J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez me demander deux choses...

--Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur vous pour m'aider?

--Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit enlevé pendant le trajet.

--Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel...

--Ah! le trésor sera dans une voiture?

--Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait d'approcher...

--C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os?

--Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris...

--Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en baissant la voix.

--Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt.

--Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je redoublerais de précautions.

--Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez escorter... une couronne.

--Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!...

Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:

--Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel?

--C'est exact! dit le maréchal.

--Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt.

Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se dit:

--Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite, moi!

Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui descendait vers la cour.

Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré. Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant.

Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya du mieux qu'il put.

Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.

Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire.

--Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.

--Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de Monseigneur m'a remis.

--Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.--Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient ce sac?

--Oui, mon officier: six cents écus.

--Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents!

--C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier.

--Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir ce sac.

--C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.

--Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire à ma santé.

--Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous promets de boire demain vos écus.

--Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?

--J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute la journée.

--Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?...

--Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans m'éloigner.

--Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus.

--Je les tiens.

--Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!...

Le laquais ne bougea pas.

--Eh bien? fit Pardaillan.

--J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la disposition de monsieur l'officier.

Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma.

Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier.

--Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.

--Didier, pour vous servir, mon officier.

--Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te désaltérer au-dehors.

Le laquais secoua la tête et répondit:

--Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose de pis encore.

--Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit en paradis.

En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant une main sur l'épaule:

--Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de dormir?

--Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir.

--Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc comme mon ombre?

--Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur l'intendant.

--Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?

--Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout.

--Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps!

En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le bâillonnait solidement.

--Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.

Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le silence forcé du suppliant.

--Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé de tes agaçants--monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à m'obéir?