Chapter 19
--Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté. J'étais... fort ému... bouleversé... vous m'avez apporté la plus grande joie de ma vie!...
--Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.
--Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire pour le sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous aimez votre père!...
--Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon père que je vois penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me disait:--Tiens, mange et bois, je garde ma part --pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais qu'il n'avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît comme le digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois tout... et que j'aime... n'ayant que lui à aimer!
--Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand coeur. Vous qui aimez votre père à ce point, vous n'avez pas hésité à m'apporter cette lettre qui l'accuse formellement...
Pardaillan releva fièrement la tête.
--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j'ai consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c'est que je me réservais de défendre à l'occasion mon père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre. Songez-vous à vous venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la main...
Le chevalier s'arrêta, frémissant.
Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. Qu'eût-il dit s'il eût su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononçait le désespoir au coeur, s'il eût su qu'il aimait sa fille!
--Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne peut exister pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est celui qui vient de m'arracher à un désespoir que les années faisaient plus profond. Si jamais je me rencontrais avec votre père, ça serait pour le féliciter d'avoir un fils tel que vous...
--Ah! je puis vous dire maintenant que, si une parole de haine contre mon père fût tombée de votre bouche, c'est la mort dans l'âme que je fusse sorti d'ici!
Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son secret. Il se hâta de continuer:
--Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire que mon père a essayé de réparer le mal qu'il avait fait.
--Comment cela? fit vivement le maréchal.
--Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, ou plutôt, il me les a à demi révélées, à une époque où certes il ne pensait pas que je dusse avoir un jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, c'est M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; mais c'est lui qui la ramena à la mère, malgré les ordres qu'il avait reçus...
--Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les choses ont dû se passer... il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte mon nom! Chevalier, je vais entreprendre la délivrance de la malheureuse femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un récit exact et détaillé de tout ce que vous savez?
Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et comment, à sa sortie de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.
Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi Jeanne de Piennes et Loïse s'étaient-elles adressées à lui?... Il eut soin de glisser rapidement sur ce passage dangereux.
--Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que j'avais vu rôder le duc d'Anjou et ses mignons autour de la maison de la rue Saint-Denis. Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous devrez demander compte de cette disparition.
--Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. Il n'est pas homme à risquer un scandale.
--Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition qui n'a cessé de me hanter. Je suppose qu'un hasard a pu mettre le maréchal de Damville en présence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos recherches du côté de l'hôtel de Mesmes.
--Je crois que vous avez raison, fit le maréchal avec une violente agitation. Je vais de ce pas trouver mon frère. Mais, dites-moi, si vous ne m'aviez pas trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette délivrance? Pourquoi?
--Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, je considérais comme un devoir de réparer en partie le mal dont mon père était responsable en partie...
--Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle nature, chevalier. Pardonnez-moi ces questions...
--Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal de Damville, reprit Pardaillan qui se hâta de laisser tomber cette inquiétante partie de l'entretien, j'imagine que la démarche est dangereuse...
--Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, puisse-je le rencontrer! Et nous verrons de quel côté frappera le danger!
--Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles... C'est d'elles seules qu'il s'agit!
--Elles! fit le maréchal qui tressaillit.
--Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra se porter le duc de Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui sait quels ordres il aura donnés!
--Ma fille! balbutia François en pâlissant.
--Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience. Laissez-moi faire! Je me charge, dès cette nuit, de savoir ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois que nous devrons ruser...
--En vérité, chevalier, s'écria François, plus je vous écoute, et plus j'admire votre énergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand bonheur pour moi...
--Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?
--Jusqu'à demain, oui!
--Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au jour où j'aurai pu m'introduire à l'hôtel de Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y passe. D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi.
--Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, je vous devrai plus que la vie...
Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal l'embrassa tendrement.
Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency.
XXIII
MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE
Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux homme, vers le soir d'une froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique auberge des Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes; l'autre paraissait être son écuyer.
Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était détourné de son chemin pour s'arrêter aux Ponts-de-Cé.
Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il tenait sans doute à ne pas attirer l'attention sur lui.
Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-Cé. A tout moment, l'écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction d'Angers.
Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant l'auberge et, sans descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour même.
Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency qui esquissa un signe mystérieux.
Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda vivement:
--Vous venez du château d'Angers?
--Oui, monseigneur.
--Vous avez à me parler de la part du duc?
--Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.
--Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.
--Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le maréchal, nous sommes fort surveillés...
--Bon! Guise est-il encore à Angers?
--Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc d'Anjou est parti hier.
--Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?
--Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop préoccupé de ses mignons et de ses bigoudis.
--Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?...
--Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, à neuf heures et demie du soir, à l'auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal?
--Je me souviendrai.
--Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre toque.
--Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce tout?
--Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon absence ait été remarquée...
--Allez, mon ami, allez...
--Je vous serai reconnaissant de rendre compte à Mgr Henri de Guise que je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à lui corps et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence!
--Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?
--Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu.
Et Maurevert, ayant salué, se retira.
--Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. Comment Henri de Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit son maître aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes précautions!
Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et ses poètes célébrèrent la muse antique, et où le duc de Guise et ses acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.
Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans la chambre du maréchal.
--Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'écuyer.
--Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m'a creusé l'appétit.
L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître. A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour.
--Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!
--Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas!
--Cette voix! fit Henri en tressaillant.
--Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.
--Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'étable parmi vos vaches!
--Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors!
--Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!
--Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier, argotier!
Le reste de la phrase se perdit dans une série d'interjections féroces, qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements.
Henri était descendu rapidement dans la cour, et il aperçut deux ombres dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main experte en ce genre d'exercice.
--A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.
Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.
Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit:
--Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l'algarade, si vous y consentez.
Le maréchal fit un signe de tête approbatif.
--Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à distinguer dans l'obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens d'étriller de mon mieux prétend que je dois retirer mon cheval de l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.
--L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit l'aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer...
--Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai, monsieur?... Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!
L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur qu'il supposait très riche, d'après la commande de son souper, se hâta d'allumer une lanterne.
Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumière sur l'inconnu.
--Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.
En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie et, jetant un coup d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre d'une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.
--Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, voyez cette tête fine, ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher à l'étable?
Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura:
--Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix!
L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute voix;
--Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de façons! Entre gentilshommes...
En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, le maréchal de Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l'entraîna vers sa chambre.
Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, se laissa faire sans prononcer un mot.
Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant sur ses hanches, il prononça sans la moindre émotion apparente:
--Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!
Puis, se dressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux plissés:
--Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière fois que j'eus l'honneur de vous présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle un joli brun, monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux et terrible à la fois... Comme on change!... Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je dois dire qu'il n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je suis à peu près le même... C'est que, passé un certain âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ouï parler de vous, et toujours comme d'un pourfendeur _di primo cartello!_ Il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte plus les huguenots que vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous ai mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le coup de tête, ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'étais vaniteux, je m'enorgueillirais d'un élève tel que vous. Je ne le suis pas. Dieu en soit loué, mais je m'enorgueillis tout de même.
--Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le plaisir de partager mon souper.
Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, invita son commensal à en faire autant.
--Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel, étant ouvert, répandit dans la chambre une odeur de fines rillettes.
--Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce soir!
Damville le regardait d'un oeil pensif.
--Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs, j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on dirait que c'est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un éperon en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont même pas la même longueur!
--Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la misère!
Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres.
Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa main, il contemplait fixement son hôte.
--Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis que je ne vous ai vu?
--J'ai vécu, monseigneur.
--Où avez-vous habité?
--Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j'ai habité Paris pendant deux années environ.
--Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?
--Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'étais donc à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle hôtellerie... j'étais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, c'était en octobre dernier...
Le maréchal tressaillit.
--Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et puis... bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la grande route du hasard et de l'inconnu!...
--Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris à l'époque que vous dites.
--Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!
--Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d'une aventure qui m'arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des truands, j'allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor...
--Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier.
Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait.
--Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous remarqué une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison.
--Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison?
Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les fantômes qui dormaient en lui:
--J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier que je vois encore. Bel arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilité, dès que monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu'il se sauva sans même me dire merci; ça m'apprendra. Ce fut une trahison, je le confesse.
--J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency;
--Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat.
--Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!
--En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu le regret de le quitter?
--Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu.
--Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à la bonne heure! Mais simplement pendu... je ne me serais pas donné la peine d'entreprendre d'aussi longs voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas que la douleur humaine pût trouver de tels accents; et je ne savais pas qu'il pût y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession tout entière; depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur?
Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:
--C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire. J'en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m'avez trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon et digne gentilhomme. Écoutez-moi donc, car je veux vous faire des propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit. Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter pour vous qu'honneur et bénéfice.
Pardaillan se dit à lui-même:
--Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que je lui ai dit, il m'eût chargé, l'épée et le poignard aux mains... mais que peut-il me vouloir?
--Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après un instant de réflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermeté de votre regard. Autrefois, vous étiez redoutable; maintenant, vous devez être terrible...
--Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà tout!
--Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; et ce furieux appétit d'aventures qui vous distinguait?
--L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui manquent.
--En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dîner tous les jours à votre faim...
--Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et aventure.
--Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute votre attention, car ce que j'ai à vous dire est de la plus haute gravité.
Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:
--Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France?
--Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste hère comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi!
--Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole que nul ne connaîtra votre pensée...
Pardaillan tressaillit.
--Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: on dit le roi faible et méchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner des accès de fureur; on dit qu'il est sans pitié comme sans courage; voilà ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose: c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de véritables dévouements.
--Si telle est bien votre pensée, je crois que nous pourrons nous entendre; vous êtes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse; au lieu de gaspiller ces qualités en piètres aventures de grand chemin, vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, à la place de ce roi maniaque, soupçonneux, impitoyable et malade, que diriez-vous d'un roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste, rêvant sans doute de s'illustrer, et par conséquent capable de donner à tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...
--Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le roi...
--Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur?