Chapter 18
--Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le moment, je désire savoir seulement votre opinion sur... la justice de cet acte devenu nécessaire. Voyons, qu'en dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous contre nous?
--Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du roi de France. Je n'ai ni à me louer ni à me plaindre de Charles IX. Mais il est mon roi. Je lui dois aide et assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de violenter le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution de famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous à obtenir de justes garanties pour l'exercice libre de votre religion? Je demeure neutre. En aucun cas, sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement.
--Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir avec vous, monsieur le maréchal. Voici pourquoi nous avons résolu d'enlever mon cousin Charles. Je sais, nous savons que la reine mère prépare de nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En hommes et en argent, nous ne pouvons plus tenir campagne. Or, plus que jamais, nous sommes menacés. L'acte que nous préparons est un acte de guerre parfaitement légitime. Si Charles marchait à la tête de ses armées, ne chercherais-je pas à le faire prisonnier?...
--Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur d'être votre féal, au lieu d'être celui du roi de France, je donnerais les deux mains à votre projet.
--Très bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi quand il sera prisonnier...
--En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le maréchal.
--Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de Bourbon, descendant en ligne directe de Robert, sixième fils de saint Louis, je me trouve être premier prince du sang de la maison de France. J'ai donc quelque droit de me mêler des affaires du royaume, et, s'il m'arrivait de concevoir cette pensée qu'un jour, peut-être, la couronne de France devra se poser sur ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais les Valois règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai donc la grâce de Dieu pour savoir si les Bourbons, à leur tour, doivent occuper ce trône, le plus beau du monde.
--Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majesté, je ne veux même pas me permettre de les scruter.
--Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il règne, ce cher cousin, qu'il règne, autant du moins qu'on peut régner, quand on a pour mère une Catherine de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces persécutions de huguenots malgré la paix de Saint-Germain? Il faut que tout cela ait une fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion ce que la guerre ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment? Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime que nous entreprenons en essayant de nous emparer de Charles?
Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de guerre, mais d'un entretien où les deux partis en présence seraient libres de signer ou de repousser le contrat proposé.
--Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur vous?
--Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour franchise. J'oublierai l'entretien auquel j'ai eu l'honneur d'être convié. Mais je vous donne ma parole, sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai!
--J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que vous, dit le Béarnais avec un soupir.
--Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l'ami de Charles. Je suis un serviteur de la France, voilà tout. Quant à être votre ennemi, sire, je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents et plus sincères que les miens pour que les huguenots soient enfin traités selon la justice.
--Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. Ainsi, nous ne devons compter ni sur vous, ni sur vos amis?
--Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. Mais laissez-moi ajouter que si, un jour, j'étais appelé dans un conseil qui se tiendrait entre vous et le roi de France...
--Eh bien? interrogea Coligny.
--Si une entrevue avait lieu, continua François, et que Sa Majesté Charles IX m'y appelle, je ne chercherais pas à savoir comment cette entrevue a été préparée; j'appuierais de toutes mes forces sur les décisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi, catholique, je suis honteux et indigné de l'attitude des catholiques...
--Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre.
--Je m'y engage, sire, répondit François.
--Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère que l'entrevue aura lieu bientôt.
--Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que mon dévouement lui est acquis, excepté toutefois en ce qui concerne certaines entreprises, ajouta François.
Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par l'amiral qui tenait à lui faire honneur, jusqu'à la porte de son hôtel.
Comme ils traversaient la cour, précédés par deux laquais, mais sans lumière, l'hôtel devant passer pour inhabité, deux hommes s'approchèrent vivement de François de Montmorency.
--Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, voulez-vous me permettre de vous présenter un de mes amis en vous priant d'excuser les circonstances de cette présentation.
--Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit François en reconnaissant celui qui lui parlait.
--Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a une communication urgente à vous faire.
--Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, je serai en mon hôtel demain toute la journée et serai heureux de vous y recevoir.
--Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix altérée, c'est tout de suite que je sollicite l'honneur de m'entretenir avec le maréchal de Montmorency.
L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la fois impérative et réservée produisirent une profonde impression sur le maréchal.
--Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me parler ne peut souffrir de retard.
Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant que le duc faisait les siens à Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble. Telle était la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune escorte avec lui.
Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency se fit rapidement et silencieusement.
La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l'hôtel, attenant à la grande salle d'honneur.
--Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps de me débarrasser de ma cotte de mailles.
Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front. L'instant à la fois désiré et redouté était donc arrivé! Il fallait donc révéler à François de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré l'existence de cette fille, s'il avait répudié Jeanne de Piennes, s'il avait souffert, il le devait à un Pardaillan! Et c'était un Pardaillan qui allait lui dire tout cela.
Le moment était venu où il allait à la fois se faire l'accusateur de son père et perdre à jamais Loïse!
Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait accroché dans l'angle le plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement.
--Loïse! Loïse! murmura-t-il.
Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son cerveau:
--Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une fille, possède-t-il le portrait de cette fille?...
Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats de la jeune femme merveilleusement belle que représentait la toile, la vérité lui apparut:
--Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand elle était jeune!...
A ce moment, François de Montmorency rentra dans le cabinet et vit le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Il s'avança jusqu'à Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule.
--Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez belle?
--Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame est douée d'une beauté qui m'a frappé.
--Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, vous vous disiez que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme pareille à celle-ci...
--Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit Pardaillan avec une douceur voilée de tristesse; je rêvais, en effet, de rencontrer pour l'aimer, pour l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si pur n'a jamais pu abriter une mauvaise pensée...
Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal.
--Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie est si vraie que je vais vous conter une histoire. Cette femme est la femme d'un de mes amis... ou plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père était l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, l'aima... il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, il dut braver la malédiction paternelle; il dut risquer de se mettre en révolte contre son père, haut et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon ami dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous ce qu'il apprit?
Pardaillan garda le silence.
--La jeune fille au front pur, continua François d'une voix très calme, eh bien, c'était une ribaude! Dès avant le mariage, elle trahissait mon ami... Jeune homme, méfiez-vous des femmes!
Le maréchal ajouta sans amertume apparente:
--Mon ami avait placé en cette femme tout son amour, son espoir, son bonheur, sa vie... Il fut condamné à la haine, au désespoir, au malheur, et sa vie fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme d'une ribaude...
Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha du maréchal et, d'un ton ferme, prononça:
--Votre ami se trompe, monseigneur...
François leva sur le chevalier un regard surpris.
--Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez...
Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf et plein de foi, protestait d'une façon générale contre les accusations dont les hommes accablent les femmes.
Il eut un geste de politesse indifférente et dit:
--Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite. En quoi puis-je vous être utile?
--Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue Saint-Denis à l'auberge de la Devinière. En face de l'auberge se dresse une maison modeste, telle qu'en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous parle.
--Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.
--Oui! La mère et la fille!
--La mère et la fille! Leur nom?
--Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne pas vous le faire connaître pour l'instant. Mais il faut que je vous intéresse à ces deux nobles créatures si malheureuses et, pour cela, il faut que je vous raconte leur histoire.
Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont l'imagination commençait à être mise en éveil.
--Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance pour son interlocuteur que pour les deux inconnues.
--Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont considérées comme dignes de tous les respects. La mère, surtout. Depuis quatorze ans environ qu'elle habite ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au travail des tapisseries pour donner à sa fille une éducation de princesse. Oui, monseigneur, de princesse; car cette jeune fille sait lire, écrire, broder et peindre des missels. Elle-même est un ange de douceur et de bonté...
--Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il faire? Parlez...
--Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si noble et si pure un épouvantable malheur... Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...
--Quelqu'un des vôtres, chevalier!
--Oui, mon père, mon pauvre père!
--Et comment votre père...
--Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu'elle a été mariée... et que son mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le voyez, c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. Après le départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le crime...
--Le crime!...
--Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice... le crime! Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure et adultère, ou son enfant mourrait!...
François de Montmorency était devenu horriblement pâle.
--Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.
--Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...
--Comment avez-vous su? Dites!...
--Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d'être enlevées... elles m'ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un grand seigneur. Cette lettre, la voici!
François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait toute ouverte, mais ne la prit pas tout de suite.
Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait bien de lui retracer l'histoire de Jeanne de Piennes!... Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé, mais il résonnait dans son coeur!
Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour élever sa fille!... sa fille!...
Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard flamboyant!... Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie! C'était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle!
--Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, quand vous aurez lu interrogez-moi... car, si je ne fus pas témoin du crime, je suis du moins le fils de l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a dit des choses que jadis je n'ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma mémoire...
Alors le maréchal saisit la lettre.
Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne.
Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises...
Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué de sanglots terribles, s'abattit sur le parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion sur les lèvres livides.
--Pardon! Pardon!
Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance.
Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son front d'eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint...
Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux. Il se leva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut parler.
--Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus tard... attendez-moi... ici... promettez-moi...
--Je vous le promets, dit Pardaillan.
Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son coeur, et s'élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le galop d'un cheval qui s'éloignait.
Il était une heure du matin. François traversa Paris à fond de train. Le cheval s'arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les portes de Paris.
--Ordre du roi! hurla François dans la nuit.
Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s'empressa de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis.
Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples sonorités du galop de son cheval.
--Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...
Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, il se sentait plus calme.
Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne et à Henri.
--Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu'ils vivent!...
Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient!
Aux rudes coups que frappa François, l'homme se réveilla, s'habilla et demanda à travers la porte:
--Qui va là?
--Ouvrez, par le Ciel! gronda François.
La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la main de son homme.
--C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion.
--Qui, lui?
--Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu'il vient!...
Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:
--Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... je ne voulais pas mourir... je savais que vous viendriez...
L'homme avait allumé un flambeau de résine.
Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l'âge et les longs labeurs de la terre.
--Vous venez pour tout savoir? dit-elle.
--Oui! fit-il d'une voix brisée.
--Venez, mon fils...
François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée, en s'appuyant sur un bâton.
--Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.
Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté contrastait avec le reste du misérable logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n'était pas défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en jaillirent...
La vieille, alors, parla:
--C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre départ; c'est ici, dans ce lit, qu'elle est restée quatre mois comme morte parce qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, c'est ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son délire...
Le maréchal tomba à genoux.
--C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... Dès lors, elle s'habilla de deuil.
--La Dame en noir! murmura sourdement François.
--C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, votre fille...
Un frisson secoua Montmorency.
--La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, peu à peu, dépérissait, retrouva ses forces pour la petite. A mesure que Loïse grandissait, la mère revenait à la vie.
François étouffa une sorte de rugissement et, d'un revers de main, essuya la sueur froide qui inondait son visage.
--Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.
--Tout!... tout ce que vous savez...
--Venez donc! fit la vieille.
Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. Au coin d'une épaisse haie de houx et d'aubépine, la vieille s'arrêta, se retourna, et son bras s'étendit vers la maison.
--Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, en ce moment la lune l'éclairé; en plein jour, de cette place, on verrait très bien quelqu'un qui serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur de la maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu'un.
--Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre quand je suis entré!
La vieille, alors, se tourna vers son homme:
--Raconte ce que tu as vu...
L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur et dit:
--Les choses me sont restées dans la tête comme si elles étaient d'hier; donc, ce jour-là, depuis le matin, j'avais travaillé dans ce champ-là, de l'autre côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour dormir, voici ce que je vis en me réveillant: un homme était là, à deux pas de moi, tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il demeura là, peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai pas; puis, tout à coup, il se redressa à demi et s'en alla vite, courbé le long des haies; au moment où il s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau: c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer que, cet enfant, c'était la fille de notre dame... Voilà ce que je vis, monseigneur.
La nourrice, alors, reprit:
--Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, je ne le sus pas tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles désespérées qui échappèrent à la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle s'élança pour vous retrouver, en nous défendant de la suivre... Qu'est-elle devenue? Je ne sais. Les premières années, quand j'étais forte encore, je venais à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous voir, jamais je ne pus la retrouver, elle...
Le duc de Montmorency s'agenouilla.
--Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par les sanglots, car je vous dis: Elle vit! Tant d'injustice recevra une éclatante réparation, et Jeanne sera heureuse.
L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui demandait; elle étendit sur sa tête ses mains tremblantes et le bénit... Alors, tous les trois rentrèrent dans la maison.
François s'enferma pendant une heure dans la petite pièce où était née Loïse. Il y resta sans lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui pleurait, parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, tantôt avec une douceur infinie.
Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la pièce, dit adieu aux deux vieux, et monta à cheval. A Montmorency, il s'arrêta devant la maison du bailli et se contenta de demander des parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. Ces parchemins, la vieille nourrice les reçut dès le lendemain: c'était une donation pour elle et ses descendants de la maison qu'elle habitait et une donation de vingt-cinq mille livres d'argent.
En quittant le bailli, François se rendit au château; là encore, il y eut grand émoi; mais le maréchal se contenta de faire venir l'intendant, et lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, sous peu, il viendrait habiter le château; il insista surtout pour que toute une aile fût remise à neuf et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute qualité à qui cette aile du château serait destinée.
Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le chemin de Paris. Il y arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse vers son hôtel où Pardaillan l'attendait.
Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation qui, lorsqu'il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre.
Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions, pendant une heure, l'intéressèrent.
Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de savoir ce que le maréchal penserait de son père. Il est vrai que le vieux Pardaillan avait lui-même ramené l'enfant.
Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit... Et même, n'avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette enlevée?...
Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et terrible demeurait tout entier: le maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture!
Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet, lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra: