Part 13
L’histoire politique est pleine de convictions formées ainsi par répétitions. Avant 1870, nos généraux et nos hommes d’État ne cessaient de répéter que les armées allemandes étaient très inférieures aux nôtres. A force de le répéter, ils le crurent fermement. On sait ce qu’il nous en coûta.
Le politicien ayant adopté des opinions, simplement parce qu’elles lui sont utiles finit, à force de les soutenir, par y croire assez pour ne plus pouvoir ensuite s’en débarrasser facilement, lorsqu’il devient profitable d’en changer. L’habitude de louer la vertu eût peut-être fini par rendre Tartufe un homme vertueux.
Les convictions fortes peuvent ainsi sortir de convictions faibles ou même simplement simulées. «Faites tout comme si vous croyiez, disait Pascal, cela vous fera croire.»
Le rôle de l’affirmation et de la répétition dans la formation des opinions et des croyances ne saurait être exagéré. Il est à la base de leur existence. Si les résultats obtenus par nos orateurs politiques actuels sont parfois bien médiocres, c’est qu’ils manquent un peu trop d’un élément dont nous montrerons plus loin la force: le prestige.
L’éloquence parlementaire, écrit un ancien député M. Gérard Varet, n’est ni une critique de témoignage comme au Palais, ni une dissertation comme à la Sorbonne. La foule répugne invinciblement à l’effort de la réflexion, au souci de démontrer et de prouver: elle veut l’affirmation tranchante, le dogme impérieux et décisif. Et ce dogme elle le veut dans le sens de ses désirs, sourde aux critiques, avide de flatterie, ivre du sentiment de son irresponsabilité. L’orateur qui la connaît va droit en elle, aux sentiments élémentaires, aux instincts primitifs: orgueil, colère, envie, espérance. Il crie les misères imméritées, les iniquités, les réparations, invoque les ambitions messianiques, les rêves paradisiaques. Une harangue de tribuns, c’est un torrent de lyrisme, c’est une imprécation ou un hymne.
§ 2.--L’exemple.
L’exemple est une forme puissante de la suggestion, mais pour agir réellement il doit être impressionnant. Dans l’éducation, un seul exemple frappant est plus retenu que de faibles exemples longtemps multipliés.
J’ai eu occasion de vérifier ce principe en dressant des chevaux difficiles. Une impression forte quoique unique, telle qu’une certaine application très douloureuse de l’éperon, agit beaucoup plus rapidement que de faibles actions, souvent répétées.
Cette influence des exemples frappant vivement l’imagination, se manifesta nettement aux dernières grandes manœuvres militaires de 1910.
Les aéroplanes y répétèrent leurs opérations habituelles sans autre exercice nouveau que le port d’une dépêche, mais cet exemple de l’utilité supposée de l’aéroplane en temps de guerre, détermina de suite le gouvernement à créer solennellement un corps d’aviateurs et le ministre de la guerre à déclarer que l’aviation constituait une nouvelle arme à ajouter aux trois autres: l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie.
En politique, la suggestion de l’exemple sur la formation et la propagation des opinions est décisive. Le succès de certains candidats socialistes a dirigé une foule de jeunes professeurs vers les pires formes de la doctrine. M. Bourdeau l’a fort bien montré dans les lignes suivantes:
Tandis qu’en Allemagne la jeunesse universitaire, la jeunesse bourgeoise, intelligente et lettrée, jadis attirées vers le socialisme, s’en éloignent aujourd’hui et reviennent à des sentiments de patriotisme exclusif et exalté, si bien que la social-démocratie allemande ne fait pour ainsi dire plus de recrues parmi elles; en France au contraire, c’est une mode de s’enrôler parmi les étudiants collectivistes et internationalistes. L’exemple vient de haut, des agrégés de philosophie, des normaliens. L’École Normale se transforme en une pépinière du socialisme.
§ 3.--Le prestige.
Les traités de logique décrivent minutieusement les divers éléments de formation d’un jugement. Ils ont oublié cependant la contagion et le prestige. Or, ce sont précisément ceux qui déterminent la très immense majorité de nos opinions.
Devant consacrer un chapitre à la contagion mentale, je n’étudierai maintenant que le prestige. Cette étude sera sommaire, ayant déjà traité le sujet dans d’autres ouvrages.
Sans doute, on nous enseigne au collège que le principe d’autorité, partie fondamentale du prestige, a été remplacé par l’expérience et l’observation, mais la fausseté d’une telle assertion est facile à montrer.
Même en laissant de côté les opinions religieuses, politiques et morales, où le raisonnement n’intervient guère, pour ne tenir compte que des opinions scientifiques, on constate qu’elles ont, bien souvent, pour seule base l’autorité de celui qui les énonce et se propagent par simple contagion.
Il ne saurait d’ailleurs en être autrement. La plus grande partie des expériences et observations scientifiques étant trop compliquées pour être répétées, force est de croire sur parole le savant qui les énonce. L’autorité du maître est souveraine aujourd’hui, tout comme au temps où régnait Aristote. Elle devient même de plus en plus omnipotente à mesure que la science se spécialise davantage.
La généralité des opinions que l’éducation nous inculque ayant uniquement l’autorité pour base, nous nous habituons facilement à admettre, sans difficulté, une opinion défendue par un personnage auréolé de prestige.
Sur les sujets techniques de notre profession, nous sommes capables de jugements assez sûrs. Pour tout le reste, nous n’essayons même pas de raisonner, préférant admettre, les yeux fermés, les opinions qu’un personnage ou un groupe doué de prestige nous impose.
En fait, la destinée, qu’on soit homme d’État, patron, artiste, écrivain ou savant, dépend surtout de la quantité de prestige possédée et, par conséquent, du degré de suggestion inconsciente qu’on peut créer. C’est la domination mentale qu’un homme exerce qui détermine son succès. Le parfait imbécile réussit cependant quelquefois, car, n’ayant pas conscience de son imbécillité, il n’hésite jamais à affirmer avec autorité, or l’affirmation énergique et répétée possède du prestige. Le plus vulgaire des camelots, affirmant fortement la supériorité imaginaire d’un produit, exerce du prestige sur la foule qui l’entoure.
En revenant sur ce sujet dans la partie de cet ouvrage consacrée à l’étude expérimentale des croyances, nous montrerons par des exemples frappants que, même chez des savants éminents, le prestige est souvent un des facteurs les plus sûrs d’une conviction. Pour les esprits ordinaires, il l’est toujours.
Créateur d’opinions et maître des volontés, le prestige est une puissance morale supérieure aux puissances matérielles. Les sociétés sont fondées sur lui beaucoup plus que sur la force. Revenu presque seul de l’île d’Elbe, Napoléon, grâce à son prestige, reconquit la France en quelques jours. Devant son auréole, les canons du roi restèrent silencieux et ses armées s’évanouirent.
Cette influence fut si colossale qu’elle s’exerçait même sur ses ennemis. Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse et femme d’un Bourbon, qui aurait dû exécrer cet ennemi redoutable pour elle, l’admirait comme un Dieu. Voici ce qu’elle en écrivait dans une lettre:
«C’est le plus grand homme que les siècles aient produit. Sa force, son énergie, son esprit de suite, son activité, son talent lui ont acquis mon admiration. Heureux le pays qui aurait un pareil souverain! Chez celui-ci tout est grand... Je voudrais la chute de la République, mais la conservation de Buonaparte... S’il mourait, on devrait le réduire en poudre et en donner une dose à chaque souverain, deux à chacun de leurs ministres!»
La part du prestige dans la puissance des souverains fut toujours immense. «Il faudrait, dit justement Pascal, avoir une raison bien épurée pour ne pas regarder comme un autre homme le grand seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires...»
Même à notre âge de nivellement démocratique, le prestige a conservé sa force et les rois modernes agissent sagement en ne le laissant pas effleurer.
«Tous ceux qui assistèrent aux funérailles du roi d’Angleterre, écrivait le correspondant d’un important journal, M. Nozière, furent frappés de la grande impression que fit sur la foule l’empereur d’Allemagne. Il s’avançait au milieu des souverains et il s’imposait à l’attention de tous. Guillaume a le sentiment d’être sur la terre le chevalier de Dieu. Quand il exprime cette idée, on ne peut s’empêcher de sourire. Mais cette conviction lui prête une majesté singulière et dont la foule demeure étonnée. C’est, actuellement, le monarque le plus dramatique.»
Le besoin d’adoration des foules les rend vite esclaves des individus exerçant sur elles du prestige. Elles adorèrent frénétiquement tous leurs dominateurs.
Ce n’est jamais en les flattant que l’on peut conserver son prestige. Elles recherchent des flatteurs mais les méprisent, bientôt. Longtemps encore se vérifiera l’antique adage:
Poignez vilain, il vous oindra, Oignez vilain, il vous poindra.
Toute la discipline militaire est fondée sur le prestige des chefs. Une ignorance déconcertante de la psychologie des foules ayant fait complètement oublier aujourd’hui ce principe, on s’imagine remplacer la discipline par la persuasion. Il est recommandé aux officiers de n’être plus pour les soldats que des frères aînés, tâchant d’obtenir l’obéissance par des raisonnements. L’inférieur accepte très volontiers ces théories, mais méprise fort les chefs qui les pratiquent et ceux-ci perdent graduellement toute autorité. Que deviendra l’armée quand ils l’auront entièrement perdue?
L’anarchie actuelle résulte en partie de ce que la mollesse des classes dirigeantes les a dépouillées de leur prestige. Les rois, les peuples, les individus, les institutions, tous les éléments de la vie sociale en un mot, sont condamnés à périr dès qu’ils n’exercent plus de prestige.
On peut facilement résumer en quelques lignes l’action des divers facteurs de propagation des opinions et des croyances énumérés dans ce chapitre. Sans le prestige aucune n’aurait pu naître, sans l’affirmation aucune n’aurait pu s’imposer, sans l’exemple et la répétition aucune n’aurait subsisté.
CHAPITRE II
LA CONTAGION MENTALE.
§ 1.--Les formes de la contagion mentale.
La contagion mentale constitue un phénomène psychologique dont le résultat est l’acceptation involontaire de certaines opinions et croyances.
Sa source étant inconsciente, elle s’opère sans qu’aucun raisonnement ou réflexion y participe. On l’observe chez tous les êtres, de l’animal à l’homme, principalement lorsqu’ils sont en foule.
Son action est immense, elle domine l’histoire.
La contagion mentale représente en effet l’élément essentiel de la propagation des opinions et des croyances. Sa force est souvent assez grande pour faire agir l’individu contre ses intérêts les plus évidents. Les récits innombrables de martyrs, de suicides, de mutilations, etc., déterminés par contagion mentale en fournissent des preuves.
Toutes les manifestations de la vie psychique peuvent être contagieuses mais ce sont, en particulier, les émotions qui se propagent de cette façon. Les idées contagieuses sont des synthèses d’éléments affectifs.
Dans la vie ordinaire, la contagion peut être limitée par l’action inhibitrice de la volonté, mais si une cause quelconque: changement violent de milieu en temps de révolution, excitations populaires, etc., viennent la paralyser, la contagion exercera facilement son influence et pourra transformer des êtres pacifiques en guerriers hardis, de placides bourgeois en farouches sectaires. Sous son influence, les mêmes individus passeront d’un parti dans un autre, et apporteront autant d’énergie à réprimer une révolution qu’à la fomenter.
La contagion mentale ne s’exerce pas seulement par le contact direct des individus. Les livres, les journaux, les nouvelles télégraphiques, de simples rumeurs même, peuvent la produire.
Plus les moyens de communication se multiplient, plus les volontés se pénètrent et se contagionnent. Nous sommes liés davantage chaque jour à ceux qui nous entourent. La mentalité individuelle revêt facilement une forme collective.
De toutes les variétés de contagion mentale qui nous étreignent, une des plus puissantes est, je l’ai déjà montré, celle du groupe social dont nous faisons partie. Aucune volonté n’essaie de s’y soustraire. Il dicte même le plus souvent nos opinions et nos jugements sans que nous nous en apercevions.
§ 2.--Exemples divers de contagion mentale.
Les sentiments, bons ou mauvais, sont contagieux et c’est pourquoi le rôle de l’entourage dans l’éducation offre tant d’importance. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es» est un très juste proverbe.
A la contagion mentale par exemple est due la formation d’une foule de jeunes criminels chassés de l’usine par des lois prétendues humanitaires. Sans autre occupation désormais que de flâner dans la rue, ils y entrent en relations avec des camarades dérobant aux étalages de menus objets et bientôt les imitent. L’importance de ces vols augmente graduellement et des associations sont formées pour imiter des bandes célèbres. Le rôdeur de hasard devient bientôt un voleur professionnel dont la vie s’écoulera de prison en prison. Il acceptera d’autant plus facilement sa destinée qu’aucune action inhibitrice ne viendra limiter les effets de la contagion. Les magistrats sont, en effet, pleins d’indulgence pour tous les criminels et de bons philanthropes, un peu imbéciles, leur font construire d’élégantes prisons bien chauffées et pourvues de tout le confort moderne.
La contagion criminelle se produit très souvent aussi, grâce aux récits d’assassinats sensationnels racontés par les journaux. Le célèbre Jack l’éventreur eut de nombreux imitateurs dans plusieurs villes d’Angleterre.
Les faits démontrant la contagion mentale sont si manifestes qu’il semblerait inutile d’y insister. Mais la fameuse mesure, décidée en conseil des ministres, d’introduire les apaches dans l’armée, prouve à quel point les gouvernants l’ignorent. Le plus modeste des psychologues aurait appris à ces médiocres hommes d’État combien cette résolution serait désastreuse et qu’il faudrait y renoncer bientôt. C’est ce qui arriva en effet.
Des diverses émotions, la plus contagieuse peut-être, est la peur. On connaît son rôle capital, dans la vie des individus et des peuples. Si elle n’a pas suffi à créer les dieux, comme le soutenait Lucrèce, son influence fut manifeste dans leur genèse.
Aussi puissante qu’au début de l’histoire, elle crée les paniques qui font perdre les batailles et peut même conduire ses victimes au suicide. La terreur de la dernière comète qui devait, disait-on, rencontrer la terre, amena plusieurs personnes à se tuer.
Elle ne dirige pas seulement les individus et les foules, mais encore les politiciens qui les mènent. Dans ma _Psychologie politique_, j’ai montré que la peur fut l’origine d’un grand nombre de lois, votées depuis vingt ans, et dont les funestes effets se déroulent chaque jour.
On peut dire que dans les temps troublés le fantôme de la peur règne souverainement sur les assemblées politiques et détermine leurs opinions et leurs votes. Il provoqua les plus féroces mesures de la Convention. C’est sous les griffes de la peur que Carrier faisait périr ses victimes dans d’affreux supplices et que Fouquier-Tinville les envoyait par centaines à l’échafaud.
La plupart des émotions sont aussi contagieuses que la peur. Les vrais orateurs le savent bien. Le vote de la Chambre qui renversa le ministère Clemenceau en quelques minutes, fut, je l’ai déjà rappelé, le résultat d’une émotion contagieuse qu’un orateur de l’opposition sut provoquer.
Les expressions, gestes et mouvements de la physionomie traduisant les sentiments: colère, bienveillance, méchanceté, gaieté, etc., sont également contagieux. Il est sage, quand on sollicite une faveur, de prendre une mine souriante au lieu d’un air contraint. On a ainsi la chance de disposer à la bienveillance par contagion celui qui vous écoute.
§ 3.--Puissance de la contagion mentale.
La contagion mentale est un phénomène absolument général, observable aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Un cheval a-t-il un tic, dans une écurie, tous les autres l’acquièrent bientôt. Si l’un des chiens d’une meute aboie, les autres l’imitent aussitôt. Quand un mouton fuit, tous les moutons le suivent.
La contagion mentale peut être assez forte, je le disais plus haut, pour l’emporter sur l’instinct de la conservation et conduire l’individu à sacrifier sa vie. On a souvent répété l’histoire des quinze invalides se pendant au même crochet d’un couloir et celle des soldats qui se suicidèrent dans la même guérite.
Les faits de ce genre sont innombrables. J’en emprunte quelques-uns au Dr Nass:
Qu’un suicide sensationnel soit raconté par la presse dans tous ses détails, bientôt il sera répété, avec le même art, par quelques déséquilibrés. Au lendemain de l’affaire Syveton on a noté plusieurs asphyxies volontaires par le gaz.
... C’est surtout en Russie, pays de mysticisme, que les épidémies d’auto-homicide ont causé d’immenses ravages... Au temps des persécutions religieuses, les prophètes prêchaient le suicide par le feu. Une seule fois 600 personnes périrent du même coup dans les flammes. Un historien des religions russes estime à 20.000 le nombre des victimes de 1673 à 1691. M. Stohoukine cite un cas où un bûcher dévora 2.500 individus qui se sacrifiaient dans l’espoir d’un monde meilleur.
Des exemples du même ordre se continuent de nos jours. C’est par contagion mentale que se propagent en Russie les skopsy qui se soumettent à une castration volontaire et une autre secte dont les membres se font enterrer vivants.
La contagion mentale est assez puissante pour créer dans l’esprit une représentation quelconque. Elle engendrera donc facilement l’apparence d’une maladie qui à la longue pourra devenir maladie réelle. Un savant chirurgien des hôpitaux, le Dr Picqué, a rapporté récemment qu’à la suite d’un cas de mort par appendicite, 15 officiers sur 25 que comptait un détachement s’alitèrent en présentant tous les symptômes classiques de l’appendicite. On les guérit par suggestion.
§ 4.--Influences de la contagion dans la propagation des croyances religieuses et politiques.
Les réflexions précédentes font aisément pressentir le rôle de la contagion mentale sur la propagation des opinions et des croyances.
D’une façon générale et sans qu’on ait à citer beaucoup d’exceptions, les croyances religieuses et politiques se répandent surtout par voie de contagion, notamment dans les foules. Elle s’exerce d’autant plus énergiquement que la foule est plus nombreuse. Une croyance faible sera très vite renforcée par la réunion des individus qui la partagent.
Grâce à la puissance de la contagion, la valeur rationnelle de la croyance propagée est sans importance. La contagion s’exerçant sur l’inconscient, la raison n’y prend aucune part.
De la foule, elle s’élève souvent à ceux placés au-dessus d’elle; il ne faut donc pas s’étonner que les croyances les plus absurdes et les plus funestes puissent trouver des défenseurs parmi les gens éclairés. Nombreux sont les exemples analogues à celui de ce maître des requêtes au Conseil d’État qui défendait les grèves de fonctionnaires au moment où celle des postiers menaçait la France d’un désastre.
Par voie de contagion, bourgeois, lettrés, professeurs, etc., finissent toujours par subir plus ou moins l’influence des opinions populaires. La contagion mentale peut donc asservir toutes les intelligences. De même que la contagion par les microbes, elle n’épargne que des natures fort résistantes et peu nombreuses.
Les grands mouvements religieux de l’histoire furent toujours le résultat de la contagion mentale. Son action ne s’exerça jamais davantage qu’à notre époque, d’abord, parce qu’avec le progrès des idées démocratiques le pouvoir tombe de plus en plus entre les mains des foules, ensuite parce que la diffusion rapide des moyens de communication permet aux mouvements populaires de se répandre presque instantanément. On sait avec quelle rapidité se propagèrent les grèves des postiers et des cheminots, les révolutions de Russie, de Turquie et de Portugal.
Les gouvernements affaiblis sont impuissants contre la contagion. Non seulement ils ont pris l’habitude de céder à toutes les injonctions populaires, mais encore ces injonctions sont immédiatement appuyées par des légions d’intellectuels que la contagion mentale, renforçant les impulsions de leurs intérêts, amène à considérer comme équitables les plus iniques revendications. Les fantaisies extravagantes des multitudes deviennent pour eux des dogmes aussi respectables que l’étaient jadis, pour les courtisans des monarchies absolues, les volontés de leur maître.
Les opinions propagées par contagion ne se détruisent qu’au moyen d’opinions contraires propagées de la même façon. Appliquée par des hommes d’État, cette règle de psychologie leur permettrait, grâce aux moyens dont ils disposent, de combattre la contagion par la contagion.
Ce dernier point nous écartant un peu de notre sujet, nous n’insisterons pas davantage ici. Si ce chapitre a été bien compris, le lecteur possède une des clefs principales du mécanisme de la propagation des opinions et des croyances, c’est-à-dire des facteurs fondamentaux de l’histoire.
CHAPITRE III
LA MODE.
§ 1.--Influence de la mode dans tous les éléments de la vie sociale.
Les variations de la sensibilité sous l’influence des modifications du milieu, des besoins, des préoccupations, etc., créent un esprit public qui varie d’une génération à une autre et même plusieurs fois dans l’espace d’une génération. Cet esprit public, rapidement étendu par contagion mentale, détermine ce qu’on appelle la mode. Elle est un puissant facteur de propagation de la plupart des éléments de la vie sociale, de nos opinions et de nos croyances.
Le costume n’est pas seul soumis à ses volontés. Le théâtre, la littérature, la politique, les arts, les idées scientifiques même, lui obéissent et c’est pourquoi certaines œuvres ont un fond de ressemblance qui permet de parler du style d’une époque.
En raison de son action inconsciente, on subit la mode sans même s’en apercevoir. Les esprits les plus indépendants ne s’y soustraient guère. Bien rares, les artistes, les écrivains, osant produire une œuvre trop distante des idées du jour.
Son influence est si puissante qu’elle nous oblige parfois à admirer des choses sans intérêt et qui sembleront même quelques années plus tard d’une extrême laideur. Ce qui nous impressionne dans une œuvre d’art, est bien rarement l’œuvre en elle-même, mais l’idée que les autres s’en font, et c’est pourquoi sa valeur commerciale subit d’énormes changements.
On voit souvent la mode imposer d’invraisemblables choses et se manifester dans celles aussi abstraites, et d’ailleurs aussi illusoires, que la création d’une langue, la réforme de l’orthographe, etc.
Lorsque le _Volapük_ parut vers 1880, la mode lui créa un tel succès qu’en moins de dix ans il existait 280 clubs et 25 journaux volapükistes. A Paris seulement, on comptait 14 cours de volapük. Les grands magasins en organisaient pour leur personnel.
Puis la mode changea, et si brusquement, qu’on ne trouverait plus peut-être aujourd’hui un seul individu connaissant le volapük. Il fut remplacé par l’_Esperanto_ qui, après un succès semblable, commence à céder la place à une autre langue: l’_Ido_. Ces créations continueront sans doute jusqu’au jour où l’on découvrira que la constitution d’une langue est œuvre collective très lente et jamais improvisation personnelle.