Les opinions et les croyances

Part 12

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L’action des opinions populaires devenue prépondérante aujourd’hui, s’est également exercée aux divers temps de l’histoire. On ne l’aperçoit pas toujours, parce que la chronique des nations n’a guère été, pendant longtemps, que celle des souverains. Tous les actes de leurs règnes semblaient des créations de leurs volontés.

Bien qu’oubliées des livres, les influences populaires furent cependant considérables. Quand après avoir terminé l’histoire des rois on s’occupera de celle des peuples, il apparaîtra clairement que les foules furent les vraies créatrices d’événements mémorables: croisades, guerres de religion, massacre de la Saint-Barthélemy, révocation de l’édit de Nantes, Restauration monarchique et napoléonienne, etc. Aucun despote n’aurait jamais eu la puissance d’ordonner la Saint-Barthélemy, et, malgré son absolu pouvoir, Louis XIV n’aurait pu révoquer l’édit de Nantes.

Sans vouloir entrer ici dans les détails et en me bornant comme exemple au dernier des événements que je viens de citer, je ferai remarquer que Louis XIV ne l’ordonna que poussé par la volonté générale.

«Il n’y eut rien de plus populaire, écrit justement Faguet, que la révocation de l’édit de Nantes; ce fut une mesure de souveraineté nationale, ce fut une mesure d’oppression de la minorité par la majorité, ce fut une mesure éminemment démocratique.»

La plupart des événements créés par les foules sont généralement ceux qui jouèrent le plus funeste rôle dans l’histoire. Les catastrophes d’origine populaire furent heureusement peu nombreuses, grâce à l’action des élites qui, si faible aujourd’hui, réussissait alors, le plus souvent, à limiter les caprices et les fureurs du nombre.

§ 4.--Les progrès actuels des influences collectives dans la genèse des opinions et leurs conséquences.

L’action grandissante du pouvoir des foules étant un des facteurs inévitables de la vie moderne, il faut savoir le subir. Pascal s’y résignait déjà: «Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce parce qu’ils ont plus de raison? Non, mais plus de force».

Et par le fait seul que la puissance a été conférée au nombre, ou tout au moins à ceux qui conduisent le nombre, que le nombre est persuadé qu’étant tout il peut tout, il s’ensuit que les flatteurs de ce pouvoir nouveau se multiplient chaque jour pour le servir. Législateurs et ministres sont devenus ses esclaves.

Les hommes politiques sont bien petits aujourd’hui devant les mugissements populaires. Les plus pondérés cèdent en tremblant. Ils n’hésiteront jamais, comme on le vit avec stupeur à Brest, à signer des manifestes en faveur d’un anarchiste antipatriote, candidat au Parlement, si de bas comités électoraux le leur ordonnent.

Cette servilité fut du reste la loi de tous les âges. Qu’un peuple aspire à la liberté, ce qui lui arrive rarement, ou se rue vers la servitude, tendance beaucoup plus fréquente, il trouvera toujours des professeurs et des avocats pour donner une forme intellectuelle à ses impulsions, si dangereuses qu’elles puissent être.

Les opinions des foules dictent aujourd’hui aux législateurs les lois qu’ils doivent voter, et, comme ces lois correspondent à des fantaisies éphémères et non à des nécessités, leur résultat final est de désorganiser la vie industrielle, sociale et économique du pays. Quant aux gouvernants, ils se bornent à suivre les mouvements de l’opinion, se sentant impuissants à les diriger, et laissent ainsi s’accumuler des ruines.

On le constate maintenant chaque jour. La dernière grève des inscrits maritimes, qui faillit anéantir le commerce de l’Algérie, en a fourni un bien lamentable exemple.

Dès qu’une grève maritime se manifeste, la navigation étant réservée à la marine française, l’Algérie se trouve en état de blocus, et ses marchandises pourrissent dans ses ports. En 1904, les communications furent ainsi interrompues trois mois; en 1907, un mois; en 1909, deux mois. Pour remédier à ce blocus il suffisait de suspendre momentanément le monopole des pavillons, de façon à permettre aux bâtiments étrangers un commerce au moins provisoire entre la France et l’Algérie. Afin de se ménager la clientèle électorale des inscrits maritimes, on préféra faire perdre des millions à l’Algérie.

Devant cette passivité résignée, cette obéissance à leurs ordres, les foules deviennent chaque jour plus impérieuses. Les freins qui les maintenaient étant détruits, elles obligent parfois leurs représentants à légiférer au mépris de toute équité comme l’auraient fait des barons féodaux.

Il faudrait entrer dans trop de détails pour montrer comment se sont graduellement désagrégées les actions inhibitrices qui modéraient jadis les fantaisies et les fureurs des foules, et comment a été amené leur état de révolte permanente. Cet esprit de rébellion résulte avant tout de la notion, qu’il suffit de menacer et, au besoin, saccager, comme à Narbonne et en Champagne, pour être obéi.

Nombreux sont les faits mettant en évidence les phases de cette lente évolution de l’âme populaire, et montrant quels changements de mentalité parvinrent à ébranler des principes de droit séculaire, considérés comme indestructibles. Je me bornerai à citer comme exemple, la genèse d’une loi, d’aspect inoffensif et humanitaire à ses débuts, mais dont le résultat final fut la suspension momentanée de la vie nationale, par suite de la grève des cheminots.

Depuis longtemps, les compagnies payaient à leurs employés des retraites souvent supérieures à celles des fonctionnaires. D’après les chiffres donnés à la Chambre, alors que les ouvriers mineurs ont un maximum de pension de 360 francs, les instituteurs 1.100 francs, les professeurs de collège 1.385 francs, celles des chefs de gare et des mécaniciens peuvent atteindre et dépasser 3.500 francs. L’orateur qui donnait ces chiffres à la tribune ajoutait que ce n’est pas la situation des employés des compagnies qui demanderait à être améliorée.

Rien de plus évident, mais comme les cheminots peuvent devenir de bons agents électoraux, et d’ailleurs faisaient entendre, dans les journaux qu’ils inspirent, de violentes menaces, les législateurs crurent très simple d’user de leur souveraineté absolue pour leur donner satisfaction. Ils s’empressèrent donc de voter une énorme augmentation de retraites, payables naturellement par les actionnaires des compagnies. Peu de despotes auraient osé employer ce procédé et déclarer ainsi à des actionnaires: il me plaît de réduire vos maigres dividendes pour faire des pensions à une catégorie d’agents dont j’ai besoin. Obéissez et payez.

Les chemins de fer, étant entreprises privées, sont liés par des contrats qu’un seul des contractants n’a pas le droit de briser. Cette vérité eût fait réfléchir des législateurs moins aveuglés par la théorie de la souveraineté de l’État représentant les foules. Il ne se trouva pourtant, au Sénat, qu’un seul sénateur, M. Raymond Poincaré, pour montrer le caractère odieux d’une intervention ayant pour but de dépouiller une classe de citoyens au profit d’une autre. «C’est, dit-il, le fait du Prince dans ce qu’il a de plus arbitraire. Nous légiférons pour l’avenir; on nous demandera demain de légiférer, sinon pour le passé, du moins pour le présent... Où irons-nous, Messieurs, je me le demande? Nous résisterons sans aucun doute, mais combien, le jour venu, serons-nous à résister?»

Pas beaucoup, certes, car l’éminent homme d’État, après avoir fort bien montré les redoutables dangers du projet du Gouvernement, n’en a pas moins voté pour lui, contribuant ainsi à violer des principes de droit fondamentaux.

Encouragés par le succès de leurs menaces, les employés de chemins de fer exigèrent immédiatement des augmentations de traitement considérables. Les compagnies, ayant essayé de résister, il en résulta finalement la désastreuse grève des cheminots qui désorganisa tous nos réseaux.

Ce n’est là d’ailleurs qu’un commencement. Les ouvriers auxquels on propose des pensions de deux ou trois cents francs ne s’en contentent plus depuis qu’ils ont constaté que, par des violences, leurs collègues des chemins de fer en obtenaient deux ou trois mille. A la suite du vote du Sénat, les demandes de retraites proportionnelles commencèrent naturellement à pleuvoir: cantonniers, ouvriers des arsenaux, des mines, des tabacs réclamèrent énergiquement. Mais tout cela est l’avenir, un redoutable avenir, que les préoccupations électorales peuvent seules empêcher d’apercevoir. Quel sinistre aveuglement!

On a vu, par la révolte récente de plusieurs villes d’un département, révolte accompagnée de pillage et d’incendies, les progrès de la violence des classes populaires quand on refuse de leur obéir instantanément.

Le but poursuivi se dessine chaque jour plus nettement. Il consiste à tâcher de dépouiller ceux qui possèdent. Cet idéal, constamment prêché par les meneurs, est au fond de toutes les revendications.

En attendant, les législateurs sanctionnent servilement les mesures que la foule exige. Ils ont perdu le sens des possibilités et des réalités. Les plus dures expériences ne les éclairent pas. Ils s’imaginent marcher ainsi vers le progrès et la liberté, tandis que leurs votes nous mènent vers la servitude, la décadence et tous les despotismes qui en sont la suite.

§ 5.--Influence des collectivités dans la stabilisation de certains éléments sociaux.

Le rôle destructeur des opinions des foules, n’est qu’une des faces de leur action. Sous la mobilité populaire apparente, existe, nous l’avons dit, un esprit traditionaliste assez difficile à détruire. Grâce à lui les foules retournent facilement au passé.

Le côté conservateur de l’âme populaire s’observe surtout dans les groupes sociaux: classes, congrès, corporations, syndicats, académies, etc.

L’action de ces groupes homogènes est souvent fort différente de celle des foules hétérogènes dont nous nous sommes occupé plus haut. Ni destructive, ni créatrice elle stabilise, en raison de l’autorité du nombre, des opinions nouvelles créées par des élites et fixe ainsi pour quelque temps certains éléments importants des civilisations: langues, arts, modes, croyances, théories scientifiques même.

L’action individuelle est certainement capitale, et le génie, sa plus belle floraison, est toujours personnel; cependant ses créations ne peuvent pleinement s’épanouir qu’après être devenues collectives. Sans les chercheurs solitaires, il n’y aurait jamais eu ni civilisation, ni progrès, mais l’œuvre individuelle n’acquiert toute sa puissance que par son absorption dans l’âme collective.

CHAPITRE III

LA DISSOLUTION DE L’AME INDIVIDUELLE DANS L’AME COLLECTIVE.

§ 1.--Désagrégation actuelle des grandes collectivités en petits groupements.

Après s’être péniblement dégagée, par un lent travail séculaire, de la collectivité, l’âme individuelle tend à y retourner actuellement, sous une forme imprévue, fort différente de celle imaginée par certains théoriciens politiques, rêvant un nivellement général des conditions et des fortunes sous la direction de l’État.

A côté des théories socialistes, et bientôt contre elles, se développaient de petits groupes nettement séparés les uns des autres par leurs opinions et leurs intérêts. Cette désagrégation d’une société en fragments sans liens communs constitue ce qu’on a nommé le mouvement syndicaliste.

Loin de rester, comme le socialisme, l’œuvre de théoriciens purs, étrangers aux réalités, il représente une création spontanée due à des nécessités économiques qui se sont imposées partout, ainsi que le prouve sa généralisation, sous des formes diverses, chez des peuples de mentalités distinctes. Les seules différences sont que le syndicalisme, révolutionnaire dans certains pays, reste pacifique dans d’autres.

L’évolution industrielle qui a engendré ce mouvement conduit les grandes patries modernes à se subdiviser en petites patries, ne respectant que leurs lois propres, et méprisant celles de la collectivité générale qui les contient.

L’union provisoire de ces divers groupes, malgré des intérêts distincts, les a doués d’une force assez puissante pour faire prévaloir souvent leurs volontés.

Cette force, chacun en constate facilement les résultats, mais on s’aperçoit beaucoup moins en général, que l’union momentanée de tous ces groupes ne saurait durer. Dès que l’ancien bloc social aura été entièrement dissous en petits fragments solidement constitués, leurs divergences d’intérêts les conduira fatalement à des luttes incessantes. Si chaque groupe est en effet composé d’éléments homogènes, ayant des intérêts et des opinions identiques, il se trouve en conflit avec d’autres groupes, aussi puissants, mais d’intérêts nettement opposés.

On peut dès maintenant pressentir ces futures luttes, entre intérêts contraires, par l’histoire des anciennes républiques italiennes, celles de Sienne et de Florence notamment. Gouvernées par des syndicats ouvriers, leurs dissensions intestines ensanglantèrent pendant des siècles toutes les cités où ils furent maîtres.

N’objectons pas qu’il s’agit de temps très anciens. Les grandes lois sociales ne sont pas nombreuses et se répètent toujours.

Les luttes de groupes ne font que commencer, parce que le pouvoir central, puissant encore, refrène leurs rivalités, mais ce pouvoir perd de plus en plus son action. Dès qu’il l’aura tout à fait perdue on verra les conflits des groupements collectifs se manifester d’abord contre lui, comme à Narbonne, puis entre eux, comme en Champagne, où les syndicats rivaux de deux départements d’intérêts contraires se sont âprement combattus.

Pillages, incendies, massacres seront alors, comme ils le furent toujours, les manifestations inévitables des colères populaires devant la moindre résistance à leurs volontés, lorsqu’aucun frein ne les retient plus.

* * * * *

Nous ne nous sommes pas autant écarté du problème de la genèse des opinions et des croyances que le précédent exposé pourrait le faire croire. Comment comprendre l’unité d’opinions d’un groupe sans avoir déterminé d’abord sous quelles influences il s’est formé?

Dans les chapitres consacrés à l’étude des opinions individuelles, nous avons souvent eu peine à préciser, parmi les facteurs pouvant agir, ceux qui jouent un rôle prépondérant. Rien n’est plus aisé, au contraire, pour des groupes très homogènes, très circonscrits, tels que ceux dont on vient d’indiquer la formation.

Ils sont en effet composés d’individus ne possédant d’autres opinions que celles de leur petit milieu. Pour conserver sa force, le groupe est obligé de ne tolérer aucune dissidence. Par l’opinion d’un de ses membres, on connaît celle de tous les autres.

Le problème de la genèse des opinions et des croyances, encore compliqué aujourd’hui, se simplifiera donc considérablement quand ne sera plus tolérée que l’opinion du groupe dans lequel on se trouvera confiné. L’indépendance des idées deviendra alors de plus en plus impossible.

Que les sociétés futures tombent sous le joug du socialisme, du syndicalisme, ou des despotes, engendrés par les anarchies nées de ces doctrines, elles n’en seront pas moins mentalement asservies.

§ 2.--Comment l’âme individuelle est sortie de l’âme collective et comment elle y retourne.

L’évolution moderne tend, nous venons de le voir, à désagréger les sociétés en petits groupes distincts, possédant des sentiments, des idées et des opinions identiques, c’est-à-dire une âme commune. Inutile de discuter sur la valeur de cette évolution, les raisons ne changeant pas les choses.

Mais sans juger les faits, on peut du moins chercher à les interpréter. Or, il est aisé de montrer que cette fusion des âmes individuelles en âmes collectives constitue un retour à des phases extrêmement lointaines de l’histoire observées encore à l’état de survivance chez les peuples primitifs inférieurs.

Ces peuples primitifs se composent toujours en effet de petits groupes nommés tribus, momentanément alliés, souvent en guerre. Le rôle de l’individu s’y montre très faible, parce que l’âme individuelle n’est pas dégagée encore. Ils n’ont qu’une âme collective, et c’est pourquoi tous les membres d’une même tribu sont considérés comme responsables des actes d’un seul.

La connaissance de cette notion caractéristique est indispensable pour comprendre le droit usuel de tous les primitifs ou même de demi-civilisés, les Annamites par exemple. Un administrateur d’Indo-Chine, M. Paul Giran, fait justement remarquer que le droit collectif de ce pays paraît incompréhensible aux magistrats européens qu’on y envoie parce qu’ils tiennent pour une indiscutable évidence que seul l’auteur d’un délit en est responsable. L’idée qu’une personne étrangère à un crime puisse, du fait de ce crime, subir une peine quelconque, leur paraît monstrueuse.

Elle ne l’est cependant pas pour l’Annamite. Dans de nombreux cas, les parents appartenant au groupe familial du coupable sont exécutés. Et pourquoi? Pour la raison psychologique indiquée plus haut, que les éléments de chaque groupe social n’étant pas différenciés, sont considérés comme n’ayant qu’une âme collective. Ce principe est général puisqu’il régit le communisme politique, religieux ou social de tous les peuples à leurs débuts.

Le droit primitif ne distinguant pas la personnalité individuelle, non encore différenciée, de son groupe, punit le groupe tout entier ou un fragment quelconque de ce groupe. Comment les codes qui ne traduisent que la coutume pourraient-ils en décider autrement?

Le condamné ne proteste nullement, d’ailleurs, contre un tel droit, inique pour le civilisé, mais équitable pour l’homme, imprégné du sentiment très net de son étroite solidarité avec un groupe dont il ne se croit pas séparable.

Les Européens eux-mêmes reviennent à ce droit primitif en temps de guerre, quand ils fusillent les otages, en s’appuyant sur le principe de la responsabilité collective. Ils semblent destinés à y retourner d’une façon plus générale encore, si les sociétés continuent à se désagréger en groupes, comme ceux étudiés plus haut.

La non-différenciation psychologique des divers membres d’une tribu, chez les primitifs, s’accompagne aussi d’une non-différenciation anatomique. J’ai jadis prouvé, par des recherches faites sur des milliers de crânes, que l’homogénéité anatomique d’un peuple est d’autant plus grande qu’on remonte plus haut vers ses origines, et qu’à mesure qu’il progresse les crânes de ses divers membres se différencient davantage. Ce fait est à rapprocher des observations des voyageurs montrant que tous les membres d’une tribu sauvage se ressemblent étonnamment et que les sexes eux-mêmes sont à peine distincts.

L’âme collective des primitifs, les peuples civilisés la possèdent également. Mais des âmes individuelles en limitent l’influence. La première constitue ce que nous avons appelé l’âme de la race. Elle se manifeste surtout dans les grandes circonstances intéressant la destinée du peuple tout entier. L’âme individuelle se manifeste au contraire dans les moindres circonstances habituelles de la vie quotidienne. Cette superposition des âmes individuelles à l’âme collective est, je l’ai dit déjà, un phénomène analogue à celui observé chez tous les êtres dont les espèces possèdent, avec les caractères généraux du genre auquel ils appartiennent, ceux spéciaux à chaque espèce.

On ne recherchera pas ici au prix de quels efforts séculaires l’âme individuelle s’est lentement dégagée de l’âme collective, où l’intérêt social tendait à la maintenir, par l’action puissante des croyances religieuses, du milieu, des coutumes, des traditions et des lois.

Exposer cette succession d’efforts serait refaire l’histoire. Une pareille étude nous apprendrait que, dans la suite des temps, le nombre d’hommes ayant réussi à se dégager du poids énorme de l’âme collective fut toujours assez rare. Elle nous montrerait aussi que l’humanité leur doit tous les progrès accomplis pendant son lent essor. Elle nous dirait enfin que les sociétés qui ont vécu par eux se sont toujours cependant dressées contre eux. S’ils furent tolérés quelquefois, aux périodes de transition, ce ne fut jamais pour longtemps. Les mouvements socialistes et syndicalistes actuels représentent de nouvelles phases de la perpétuelle tentative des sociétés pour unifier les hommes et les maintenir dans les mêmes opinions, les mêmes croyances et la même conduite.

* * * * *

Le plus important des faits exposés dans ce chapitre est le commencement de désagrégation des sociétés actuelles en petits groupes indépendants, réciproquement hostiles, cherchant à s’isoler de plus en plus et enlever ainsi aux nations leur unité. L’âme individuelle, qui avait mis des siècles à se dégager un peu de l’âme collective, y retourne actuellement.

Nous assistons donc à ce phénomène singulier, de peuples civilisés tendant à remonter vers une mentalité inférieure qui fut celle des premiers âges. Les grandes luttes de l’avenir seront moins souvent entre peuples différents qu’entre les groupes constitués au sein de chacun d’eux.

La dissolution de l’âme individuelle dans l’âme collective d’un groupe est sans doute une force pour ce groupe, mais ne constitue sûrement pas un progrès, ni pour la société ni pour les individus. On ne devient une personnalité puissante qu’en s’évadant de l’âme collective.

LIVRE VII

LA PROPAGATION DES OPINIONS ET DES CROYANCES

CHAPITRE I

L’AFFIRMATION, LA RÉPÉTITION, L’EXEMPLE ET LE PRESTIGE.

§ 1.--L’affirmation et la répétition.

Le rôle des facteurs énumérés dans ce chapitre ayant déjà été étudié dans plusieurs de mes ouvrages, je me bornerai à résumer brièvement leur action.

L’affirmation et la répétition sont des agents fort puissants de création et de propagation d’opinions. L’éducation est en partie basée sur eux. Les politiciens et les meneurs de toute nature en font un usage journalier. Affirmer, puis répéter, représente même le fond principal de leurs discours.

L’affirmation n’a pas besoin de s’appuyer sur une preuve rationnelle quelconque, elle doit seulement être brève, énergique et impressionnante. On peut considérer comme type de ces trois qualités, le manifeste suivant, reproduit récemment dans plusieurs journaux.

Qui produit le blé, c’est-à-dire le pain pour tous? Le paysan! Qui fait venir l’avoine, l’orge, toutes les céréales? Le paysan! Qui élève le bétail pour procurer la viande? Le paysan! Qui élève le mouton pour procurer la laine? Le paysan! Qui produit le vin, le cidre, etc.? Le paysan! Qui nourrit le gibier? Le paysan!

Et pourtant, qui mange le meilleur pain, la meilleure viande? Qui porte les plus beaux habits? Qui boit le bordeaux et le champagne? Qui profite du gibier? Le bourgeois!

Qui s’amuse et se repose à volonté? Qui prend tous ses plaisirs? Qui fait des voyages d’agrément? Qui se met à l’ombre l’été, à côté d’un bon feu l’hiver? Le bourgeois!

Qui se nourrit mal? Qui boit rarement du vin? Qui travaille sans discontinuer? Qui se brûle l’été et se gèle l’hiver? Qui a bien des misères et bien des peines? Le paysan!

Suffisamment répétée, l’affirmation finit par créer d’abord une opinion et plus tard une croyance.

La répétition est le complément nécessaire de l’affirmation. Répéter souvent un mot, une idée, une formule, c’est les transformer fatalement en croyance. Du fondateur de religion au marchand de nouveautés, firent usage de la répétition tous les hommes se proposant d’en persuader d’autres.

Son pouvoir est tel qu’on finit soi-même par croire aux paroles répétées, et par accepter les opinions qu’habituellement on exprime. Prié par le Sénat de prendre des mesures pour la défense de la République, le grand Pompée ne cessait de répéter que César n’attaquerait pas Rome et, remarque Montesquieu, «parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours». La conviction formée dans son esprit par ces répétitions, l’empêcha d’avoir recours aux moyens qui lui auraient permis de protéger Rome et conserver sa tête, au moins pendant quelque temps.