Part 11
Comment, écrivait le _Temps_, avoir un personnel de choix dans un réseau dont les politiciens d’arrondissement n’ont voté le rachat que pour y caser leurs protégés et s’y faire une clientèle? Comment obtenir une stricte soumission de ces cheminots, dont toutes les incartades sont immédiatement excusées et couvertes par un groupe de députés démagogues?
En attendant, concluait le même journal, l’État, qui patauge si misérablement sur son propre réseau, serait sage de laisser les compagnies exploiter les leurs en toute liberté et de ne point leur imposer des abus dont il a vu chez lui les désastreuses conséquences.
Vain espoir, l’État, c’est-à-dire les politiciens qui pèsent sur lui, ne cesse de persécuter les compagnies, de les accabler de charges et d’encourager l’indiscipline et les réclamations de leurs agents.
Mais la fatalité des choses dominant les discours, a donné une nouvelle leçon expérimentale qui finira sûrement par être comprise.
Il y a quelques années, j’avais prédit dans un article de revue que le résultat des despotiques interventions Étatistes serait de faire tomber rapidement la valeur des actions des compagnies, c’est-à-dire un des éléments les plus stables de la richesse publique parce qu’il est réparti dans le plus grand nombre de mains. Cette prédiction s’est réalisée rapidement. La plupart des actions ont subi une baisse énorme, atteignant pour le Lyon, près de 17 p. 100. Les actions de cette compagnie, cotées en février 1909 1.385 francs à la Bourse, tombaient à 1.150 francs en février 1911. Il faudra que la chute soit plus profonde encore et surtout que ses répercussions se manifestent nettement pour que cette leçon expérimentale profite.
Les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, ne nous étonnons pas de rencontrer dans notre marine militaire une anarchie identique à celle constatée plus haut dans le réseau de l’État.
Le récent travail du rapporteur du budget de la marine en fournit l’indiscutable preuve.
«De 1891 à 1906, dit-il, l’Allemagne a dépensé pour sa marine 2.508 millions, tandis que la France en dépensait 3.809. Cependant, malgré cette différence de 1.300 millions, l’Allemagne était parvenue à former une flotte sensiblement supérieure à celle de la France. Ces chiffres condamnaient notre administration.
L’opinion publique restait indifférente. Pour l’émouvoir, et par contre-coup pour agiter la Chambre, il fallait plus que des mots: des accidents, des catastrophes, du sang! Après le _Sully_, le _Chanzy_, la _Nive_, la _Vienne_, c’est le _Farfadet_ et le _Lutin_ qui coulent. Sur la _Couronne_, des canons éclatent, des servants sont éventrés; à Toulon, une de nos plus belles unités, l’_Iéna_, entre en éruption comme un volcan. Après ce dernier et terrible revers, il ne devient plus possible d’accuser le hasard seul: une enquête s’imposait.
Stupéfaite et émue, l’opinion publique apprit que malgré les centaines de millions qui lui avaient été consacrés, la marine manquait non seulement de navires de guerre puissants, mais encore de canons, de munitions, d’approvisionnements et de bassins de radoub. Elle sut qu’après un seul combat, même très court, aucune place, aucun port ne pourrait ravitailler une escadre, ni en charbon, ni en projectiles.
Ce n’est pas l’argent qui nous a fait défaut. Nous en avons eu _plus qu’il n’en fallait pour égaler l’Allemagne_!
Ces constatations, conclut le rapporteur, sont accablantes[8].»
[8] Extrait du rapport publié par le _Temps_ du 25 février 1911.
Accablantes en effet. Malheureusement, il n’y a aucune chance d’espérer que les causes multiples ayant engendré de tels résultats: indiscipline croissante des ouvriers des arsenaux sous l’influence d’excitations journalières, désorganisation complète des services, produite par les ingérences politiques et les rivalités de fonctionnaires qui se jalousent, influences socialistes obligeant l’État à se charger de constructions que l’Allemagne confie à des industries privées etc., puissent disparaître.
Dans les cas précédents, les résultats des expériences se sont montrés rapidement. Mais il arrive parfois qu’ils se manifestent avec lenteur.
La destruction presque instantanée de la flotte russe par les grands cuirassés japonais et l’impuissance des torpilleurs ont été nécessaires pour faire comprendre la faute énorme commise il y a quelques années en abandonnant la construction des cuirassés pour les remplacer par une flotte de petits croiseurs et de torpilleurs reconnus inutiles maintenant. Des centaines de millions furent ainsi gaspillés. Notre pays resta sans défense, jusqu’au jour où l’erreur ayant été expérimentalement démontrée, il fallut se décider à entreprendre la construction d’une nouvelle flotte.
Si l’expérience est souvent indispensable pour vérifier la valeur des opinions, c’est que la plupart de ces dernières se forment en ne tenant compte que des éléments superficiels des choses. Dans le cas qui vient d’être cité, on pouvait, par des raisonnements subtils basés sur quelques apparences, prouver que les torpilleurs économiques détruiraient facilement les grands cuirassés ruineux. L’abandon de ces derniers semblait donc rationnel.
Les conséquences lointaines de mesures d’apparences rationnelles ne sont visibles qu’à des esprits pénétrants, et ce ne sont pas souvent eux qui gouvernent. J’ai montré dans ma _Psychologie politique_ combien furent finalement nuisibles nombre de lois paraissant dictées par d’excellentes raisons. L’expérience prouva même que la plupart de ces lois draconiennes agissaient, généralement, d’une façon exactement contraire aux intérêts de ceux qu’elles voulaient protéger.
Comme type des résultats ainsi obtenus, un des plus curieux a été fourni récemment par la ville de Dijon. Les hasards de la cécité populaire y ayant fait élire une municipalité socialiste, ces braves gens s’imaginèrent favoriser les ouvriers en remplaçant l’octroi par de lourdes taxes frappant seulement les détenteurs supposés de la richesse. D’inévitables répercussions se manifestèrent en très peu de temps, et, loin de diminuer, le prix de la vie augmenta considérablement pour les travailleurs. Les socialistes apprirent ainsi expérimentalement, mais aux dépens de leurs administrés, que les lois économiques dédaignées, quand on ne les comprend pas, rendront toujours impossible l’établissement d’une taxe quelconque sur une classe unique de citoyens. Par voie d’incidence elle se répartit bientôt sur toutes les autres et ce n’est pas celui contre lequel a été voté l’impôt qui le paie.
* * * * *
Les leçons de l’expérience étant le plus souvent très nettes, pourquoi tant d’hommes politiques, auxquels l’intelligence ne manque pas toujours, les comprennent-ils si peu?
C’est que, je l’ai dit déjà, l’expérience reste à peu près sans action sur la croyance. Or, les conceptions politiques des partis avancés n’étant plus des opinions, mais bien des croyances, ont pour soutien ces éléments mystiques et affectifs dont nous avons montré l’irrésistible force.
La raison, invoquée sans cesse par les politiciens, n’exerce pas plus d’influence sur eux que sur les dévots d’aucune foi. Des certitudes exclusivement mystiques ou sentimentales dictent leur conduite. Ils sont maîtres de leurs discours, mais non des invisibles suggestions qui les font naître.
Connaissant ainsi la genèse secrète d’opinions qui ne possèdent de rationnel que l’apparence, on ne saurait s’indigner contre l’incompréhension de leurs auteurs. Des vérités, éclatantes pour des esprits guidés par une logique rationnelle dégagée de tout élément étranger, resteront toujours inaccessibles aux hommes que la simple croyance conduit. Ils sont inaccessibles à la raison, à l’observation et à l’expérience.
LIVRE VI
LES OPINIONS ET LES CROYANCES COLLECTIVES
CHAPITRE I
LES OPINIONS FORMÉES SOUS DES INFLUENCES COLLECTIVES.
(La race, le milieu, la coutume, les groupes sociaux, etc.)
§ 1.--Influence de la race sur les croyances.
Les influences collectives ont une part prépondérante dans la genèse d’un grand nombre d’opinions et constituent leurs véritables régulateurs.
L’immense majorité des hommes ne possède guère que des opinions collectives. Les plus indépendants eux-mêmes professent généralement celles des groupes sociaux auxquels ils appartiennent. Nous l’avons dit déjà, et allons le montrer plus clairement encore, par l’examen successif du rôle des influences collectives dans la genèse de nos opinions et de nos croyances: race, milieu, coutume, groupe social, etc.
Examinons d’abord l’influence de la race.
Des observations plusieurs fois séculaires prouvent que les peuples chargés d’un long passé présentent une grande communauté d’opinions et de croyances sur certains sujets fondamentaux. Elle résulte de la formation d’une âme nationale. Cette âme étant variable d’un peuple à un autre, les mêmes événements éveilleront chez chacun d’eux des réactions différentes.
Il n’existe plus guère aujourd’hui de races pures au sens anthropologique de ce terme, mais lorsque des peuples de même origine ou d’origines diverses, sans être trop éloignées, ont été soumis pendant plusieurs siècles aux mêmes croyances, aux mêmes institutions, aux mêmes lois, et parlent la même langue, ils constituent ce que j’ai appelé ailleurs une race historique. Cette race possède alors en morale, en religion, en politique et sur une foule de sujets, un ensemble d’idées, de sentiments communs, tellement fixés dans les âmes, que tout le monde les accepte sans les discuter.
L’âme d’un peuple n’est donc pas une conception métaphysique, mais une réalité très vivante. Elle est formée d’une stratification atavique, de traditions, d’idées, de modes de penser, de préjugés même. De leur solidité dépend la force d’une nation.
Des hommes simplement réunis par une conquête violente constituent un agrégat transitoire, non cimenté et facilement dissociable parce qu’ils ne possèdent pas encore une âme nationale.
Tant qu’elle n’aura pas été acquise ils resteront une poussière de barbares. Détruire les influences du passé dans l’âme d’un peuple eut toujours pour résultat invariable de le ramener à la barbarie.
Les divergences d’opinions chez un peuple, possédant une âme nationale très forte, portent seulement sur des sujets peu importants. Devant un grand intérêt en jeu, l’accord devient unanime. Les Anglais en donnèrent un frappant exemple dans la guerre du Transvaal. Les défaites humiliantes et répétées des troupes britanniques, vaincues par de simples paysans boers, fournissaient aux journaux de l’opposition une excellente occasion d’attaquer le ministère. Aucun n’y songea. L’âme nationale ne l’aurait pas permis.
Cette âme collective de la race ne se manifeste d’ailleurs que lorsqu’il s’agit d’intérêts généraux considérables. Elle n’entrave nullement l’existence d’âmes individuelles très vivaces, de même qu’en histoire naturelle, les caractères distincts de chaque espèce ne les empêchent pas de posséder également ceux du genre auquel ils appartiennent.
Nous verrons que les éléments constituants des races primitives, n’étant pas encore différenciés, n’ont qu’une âme collective. C’est seulement chez des races très évoluées que les caractères individuels se superposent aux caractères collectifs.
Il a été remarqué plus haut que la formation d’une âme commune était possible seulement chez des peuples d’origines peu dissemblables. S’ils l’étaient trop, aucune fusion ne pourrait s’opérer. Ne possédant pas la même âme, chaque individu est impressionné différemment par les choses extérieures, et il ne saurait, par conséquent, exister d’opinions communes sur aucun sujet. Les Tchèques et les Hongrois en Autriche, les Irlandais en Angleterre, etc., illustrent l’exactitude de cette loi. La prétention d’imposer nos codes aux indigènes de nos colonies prouve qu’elle est peu comprise.
Les croisements de races très différentes modifient les influences ancestrales, mais ils enlèvent en même temps aux individus toute stabilité mentale. Un peuple de métis est ingouvernable. L’anarchie où vivent les républiques latines de l’Amérique en est la preuve.
L’héritage mental du passé se stabilisant à mesure qu’un peuple vieillit, ce qui était une force pour lui, finit à la longue par constituer une faiblesse. Son adaptation à des progrès nouveaux devenant de plus en plus difficile, sa pensée et ses opinions sont de moins en moins libres. Il y a lutte journalière entre le conscient que la raison gouverne, et les impulsions ancestrales qui lui échappent. Les révolutions violentes par lesquelles les peuples essaient quelquefois alors de se soustraire au joug opprimant d’un passé trop lourd, sont sans action durable. Elles peuvent détruire les choses, mais modifient très peu les âmes. C’est ainsi que les opinions et les croyances de la vieille France pèsent d’un irrésistible poids sur la nouvelle. Les façades seules ont changé.
§ 2.--Influence du milieu social et des groupes sociaux.
Le milieu social exerce sur nos opinions et notre conduite une action intense. Il engendre à notre insu des inférences inconscientes qui nous dominent constamment. Les livres, les journaux, les discussions, les événements d’une époque créent une ambiance qui, bien qu’invisible, nous oriente. Elle contient les germes de conceptions artistiques, littéraires, scientifiques ou philosophiques que le génie condense quelquefois en synthèses lumineuses.
Les opinions suscitées par le milieu social sont tellement fortes, que l’individu obligé de quitter ce milieu est également forcé de changer d’opinions. Un parfait socialiste révolutionnaire devient aisément un conservateur étroit dès son arrivée au pouvoir. On sait avec quelle facilité Napoléon transforma en ducs, chambellans et barons, les farouches conventionnels qui n’avaient pas encore eu le temps de se couper réciproquement la tête.
Le milieu social agit d’une façon générale, mais ce qui agit surtout c’est le groupe auquel nous appartenons.
D’opinions et de croyances individuelles, déduites de nos propres observations et de nos raisonnements, nous en avons généralement fort peu. La plupart des hommes ne possèdent que celles du groupe: caste, classe, secte, parti, profession auxquels ils appartiennent et les adoptent en bloc.
Chaque classe d’un peuple: ouvriers, magistrats, politiciens, professent donc les opinions fondamentales de leur groupe professionnel. Elles sont le critérium de leurs jugements. Ils tiennent les choses pour vraies ou fausses suivant qu’elles sont conformes ou non aux opinions de ce groupe. Chacun forme une sorte de tribu fermée, possédant des opinions communes si acceptées qu’elles ne se discutent même pas. Qui n’adopte pas les idées de son groupe n’y saurait vivre.
L’évolution actuelle vers le socialisme et le syndicalisme augmente tous ces groupes, notamment ceux par lesquels l’État administre ses monopoles. Ils se jalousent férocement, et rien n’existe de commun entre eux qu’une cascade d’inimitiés et de mépris. Aucune solidarité ne les reliant, il en résulte une désorganisation progressive des services chaque jour plus nombreux assumés par l’État. C’est une des causes profondes, quoique des moins signalées, de la décadence des monopoles Étatistes, et notamment, de notre marine de guerre. J’en ai fourni les preuves, dans un précédent ouvrage, et montré que le simple passage d’un monopole entre les mains de l’État est un désastre pour les finances.
Les dissentiments d’opinions entre les groupes fonctionnarisés qui, sous le bénéfice de l’anonymat, sont les vrais maîtres du pays, apparaissent peu au public. Les opinions des groupements ouvriers sont au contraire trop bruyantes pour passer inaperçues. Leurs haines à l’égard des autres classes tendent à devenir de puissants facteurs de l’évolution politique actuelle.
S’imaginant, sur l’affirmation de leurs meneurs, être les créateurs uniques de la richesse, ils ne soupçonnent aucunement le rôle du capital et de l’intelligence. Se considérant beaucoup plus les compatriotes des ouvriers étrangers que des bourgeois français, ils sont devenus internationalistes et anti-militaristes. Leur vraie patrie est le groupe des gens de leur métier, à quelque nation qu’ils appartiennent.
§ 3.--Influence de la coutume.
La coutume, forme de l’habitude, fait la force des sociétés et des individus. Elle les dispense d’avoir à réfléchir sur chaque cas qui se présente pour se former une opinion.
Le milieu, la contagion et l’éducation maintiennent en nous la coutume. Les lois ne font que la sanctionner et sont puissantes seulement quand elles fixent une coutume déjà existante.
Le rôle de la coutume, dont j’ai déjà parlé dans un autre chapitre à propos de l’habitude, a été fort bien étudié depuis longtemps, notamment par Montaigne, et il suffira de reproduire ce qu’écrivait ce philosophe:
C’est, à la vérité, une violente et traistresse maistresse d’eschole que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son auctorité: mais, par ce doulx et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de haulser seulement les yeulx.
... Mais on descouvre bien mieulx ses effects aux estranges impressions qu’elle faict en nos âmes, où elle ne trouve pas tant de résistance... Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume; chacun, ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçeues autour de luy, ne s’en peult desprendre sans remors, ny s’y appliquer sans applaudissement. Quand ceulx de Crète vouloient, au temps passé, mauldire quelqu’un, ils prioient les dieux de l’engager en quelque coustume... les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en nostre âme par la semence de nos pères, il semble que ce soyent les générales et naturelles: par où il advient que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la raison; Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souvent!... C’est par l’entremise de la coustume que chascun est content du lieu où nature l’a planté; et les sauvages d’Escosse n’ont que faire de la Touraine, ny les Scythes, de la Thessalie... l’usage nous desrobe le vray visage des choses...
Nous allons examiner maintenant les caractéristiques spéciales, la valeur et l’influence des opinions collectives dont nous venons d’indiquer la genèse.
CHAPITRE II
LES PROGRÈS DE L’INFLUENCE DES OPINIONS COLLECTIVES ET LEURS CONSÉQUENCES.
§ 1.--Les caractéristiques des opinions populaires.
L’action de plus en plus considérable des foules dans la vie politique donne une grande importance à l’étude des opinions populaires. Interprétées par une légion d’avocats, de professeurs, qui les transposent et en dissimulent la mobilité, l’incohérence et le simplisme, elles restent assez mal connues. Aujourd’hui, le peuple souverain est aussi adulé que le furent jadis les pires despotes. Ses passions basses, ses appétits bruyants, ses plus inintelligentes aspirations suscitent des admirateurs. Pour les politiciens, serviteurs de la plèbe, les faits n’existent pas, les réalités n’ont aucune valeur, la nature doit se plier à toutes les fantaisies du nombre.
L’âme populaire, déjà étudiée par nous dans d’autres ouvrages, a pour principale caractéristique d’être entièrement dominée par des éléments affectifs et mystiques. Aucun argument rationnel ne pouvant refréner chez elle les impulsions créées par ces derniers, elle y obéit immédiatement.
Le côté mystique de l’âme des foules est souvent plus développé encore que son côté affectif. Il en résulte un besoin intense d’adorer quelque chose: dieu, fétiche, personnage ou doctrine.
Ce besoin s’épanche aujourd’hui vers la foi socialiste, religion nouvelle dont le pouvoir surnaturel doit régénérer les hommes.
Le mysticisme populaire fut observé d’ailleurs à tous les âges. Quand il ne se manifesta pas dans les croyances religieuses, il régna dans les conceptions politiques. L’histoire de la Révolution le montre à chaque page.
Le point le plus essentiel peut-être de la psychologie des foules est, je le répète, l’impuissance de la raison sur elles. Les idées capables d’influencer les multitudes ne sont pas des idées rationnelles, mais des sentiments exprimés sous forme d’idées.
De telles vérités devraient être banales depuis longtemps. Cependant la conduite des politiciens de race latine montre qu’ils ne les comprennent pas encore. Ils ne se dégageront de l’anarchie qu’après les avoir comprises.
§ 2.--Comment, sous la mobilité des opinions populaires, persiste une certaine fixité.
Parmi les caractéristiques des opinions populaires, on en rencontre deux, la mobilité et la stabilité, d’aspect contradictoire.
La mobilité paraît leur loi, et elle l’est en effet, mais semblable aux vagues de l’océan surmontant des eaux tranquilles, cette mobilité de surface cache des éléments très stables. On les découvre sous toutes les variations dont notre histoire offre depuis un siècle le tableau.
Derrière la mobilité constante de la foule, derrière ses fureurs, ses enthousiasmes, ses violences et ses haines génératrices de tant de bouleversements, persistent des instincts conservateurs tenaces. Les foules latines les plus révolutionnaires restent très conservatrices, très traditionalistes. C’est pourquoi les régimes brisés par elles sont bientôt restaurés sous de nouveaux noms.
Cette double tendance, révolutionnaire dans les actes, conservatrice dans les sentiments, échappe généralement aux meneurs de foules. Aussi ne les entraînent-ils jamais bien longtemps dans le même sens.
Sur les opinions politiques journalières, et surtout sur les sentiments pour les personnes, on fait osciller facilement l’âme populaire. Sur sa mentalité fondamentale, le temps seul peut agir.
Un des exemples montrant le mieux à la fois l’incompréhension générale de l’âme populaire, et la fixité cachée sous sa mobilité, est fourni par une récente expérience du Gouvernement anglais. Le Parlement élu après dissolution ne lui ayant pas donné, à propos de la réforme de la Chambre des Lords, une majorité suffisante, il crut, par une campagne énergique, pouvoir obtenir des foules anglaises les députés dont il avait besoin, et la Chambre fut de nouveau dissoute. Malgré la plus violente pression, les mêmes députés furent renommés. Avant la dissolution, la majorité gouvernementale était de 124 voix. Après les nouvelles élections, de 126 voix. Tout cet effort énorme aboutissait à un insignifiant déplacement de deux voix.
Nul besoin d’une psychologie bien savante pour prédire ce résultat. Comment supposer, qu’ayant agi une première fois sur l’opinion populaire par tous les moyens à la disposition du gouvernement, on pourrait à quelques mois de distance obtenir des résultats différents? Les ministres le supposaient sans doute en se basant sur la mobilité bien connue des foules, mais ils oubliaient leur fixité sur certaines questions fondamentales. Or, c’était justement sur ces points essentiels que les électeurs devaient voter. Ils correspondaient à des tendances traditionnelles irréductibles des diverses fractions du peuple anglais.
L’âme collective ne peut être dirigée qu’en la pénétrant. J’ai bien des fois montré à quel point la plupart de nos hommes d’État en ignorent le mécanisme. La loi récente sur les retraites ouvrières l’a une fois de plus montré. Ils comprennent encore moins l’âme collective d’autres peuples, comme le prouvent les idées d’assimilation imposées à nos colonies.
§ 3.--La puissance de l’opinion populaire avant l’âge moderne.