Part 10
Les mots évoquent des images mentales, mais les images figurées sont plus puissantes encore. J’ai montré, dans ma _Psychologie politique_, quelle action considérable avaient eue les affiches illustrées dans les dernières élections anglaises. Elles précisent les sentiments en arrêtant leurs contours. Les industriels et les éditeurs emploient chaque jour ce procédé pour frapper l’attention.
Les gouvernants eux-mêmes ont fini par utiliser le rôle psychologique des images dans la genèse des opinions. Devant l’abaissement rapide des engagements volontaires dans la cavalerie, un psychologue militaire avisé eut, il y a quelques années, l’idée de faire apposer partout des affiches illustrées en couleurs représentant des cavaliers élégants, accomplissant diverses sortes d’exercices. Au-dessous figurait l’énumération des avantages accordés aux engagés et rengagés. Les résultats furent tels que, dans plusieurs régiments, les colonels durent, faute de place, refuser les engagements.
§ 5.--Les illusions.
Tracer le rôle des illusions dans la genèse des opinions et des croyances serait refaire l’histoire de l’humanité.
De l’enfance à la mort, l’illusion nous enveloppe. Nous ne vivons que par elle et ne poursuivons qu’elle. Illusions de l’amour, de la haine, de l’ambition, de la gloire, toutes ces formes diverses d’un bonheur sans cesse espéré, maintiennent notre activité. Elles nous abusent sur nos sentiments aussi bien que sur ceux des autres, et nous voilent les duretés du sort.
Les illusions intellectuelles sont relativement rares, les illusions affectives journalières. Elles s’accroissent de ce fait que nous persistons toujours à vouloir interpréter rationnellement des sentiments souvent encore ensevelis dans les ténèbres de l’inconscient. L’illusion affective persuade parfois que nous aimons des êtres et des choses en réalité indifférents. Elle laisse croire aussi à la perpétuité de sentiments que l’évolution de notre personnalité condamne à bientôt disparaître.
Toutes ces illusions font vivre et embellissent la route conduisant à l’abîme éternel. Ne regrettons pas qu’elles soient si rarement soumises à l’analyse. La raison ne réussit à les dissoudre qu’en paralysant du même coup d’importants mobiles d’action. Pour agir il ne faut pas trop savoir. La vie est pleine d’illusions nécessaires.
Les motifs de ne pas vouloir se multiplient avec les discussions des causes du vouloir. On flotte alors dans l’incohérence et l’hésitation. «Tout voir et tout comprendre, écrivait Mme de Staël, est une grande raison d’incertitude». Une intelligence possédant le pouvoir, attribué aux dieux, d’embrasser d’un coup d’œil le présent et l’avenir, ne s’intéresserait plus à rien et ses mobiles d’action seraient paralysés pour toujours.
Ainsi envisagée, l’illusion apparaît comme le vrai soutien de l’existence des individus et des peuples, le seul sur lequel on puisse toujours compter. Les livres de philosophie l’oublient parfois un peu.
§ 6.--La nécessité.
Au-dessus des fantaisies des despotes ou des législateurs, légiférant sans trêve pour réformer la société, règne un maître souverain: la Nécessité. Insoucieuse de nos délibérations elle représente le destin antique auquel les dieux eux-mêmes devaient se soumettre.
Le désaccord entre les prescriptions de législateurs aveugles et les nécessités qui gouvernent les choses s’accentue chaque jour. La société française actuelle vit malgré ses lois et non par ses lois.
L’illusion du pouvoir absolu qu’ils s’imaginent posséder enlève aux législateurs le sens des possibilités. Il leur suffit qu’une chose paraisse juste, pour devenir possible.
Mais tôt ou tard la nécessité écarte de son bras de fer toutes les chimères. Dès que son action se fait sentir, les plus solides théories humanitaires s’évanouissent. On en trouvera un frappant exemple dans les mesures féroces édictées en Australie contre des grèves menaçant l’existence de ce pays et le conduisant à la ruine. Son gouvernement était cependant composé de socialistes avancés[7].
[7] «Voici, écrit le _Petit Temps_ du 26 mars 1911, à quelles mesures draconiennes le gouvernement dut recourir: la grève et même l’excitation à la grève sous quelque forme que ce fût furent déclarées non plus délits, mais crimes passibles d’une amende de 2,500 francs et par-dessus le marché, de travaux forcés pour un an. La police reçut le droit de pénétrer partout où elle soupçonnait des conciliabules en faveur d’une grève criminelle; elle put saisir tous les documents qui paraissaient la concerner, moyen facile de désorganiser les caisses de grève en s’emparant des comptes de leurs trésoriers; on alla jusqu’à menacer d’impliquer dans les poursuites quiconque se risquait à souscrire un secours en faveur des familles de grévistes; en quelques jours les agitateurs furent maîtrisés et les plus enragés d’entre eux en prison.»
La nécessité représente sans doute la synthèse des forces ignorées qui nous mènent et dont nous commençons seulement à savoir combattre quelques-unes.
Quoique très brève, l’énumération des facteurs d’opinions et de croyances précédemment exposée suffit à prouver combien sont lourdes les fatalités dont l’âme humaine est chargée.
La nature semble avoir voulu canaliser étroitement nos sentiments, nos pensées et par conséquent notre conduite. L’élite des penseurs parvenus dans le cours des âges à conquérir quelque liberté, en maîtrisant un peu les forces invisibles qui nous régissent, demeura toujours très restreinte. A en juger par son histoire il ne faut pas regretter, peut-être, que l’humanité ait possédé si peu d’indépendance.
CHAPITRE III
POURQUOI LES OPINIONS DIFFÈRENT ET POURQUOI LA RAISON NE RÉUSSIT PAS A LES RECTIFIER.
§ 1.--Différences de mentalités créant des différences d’opinions.
Sur tous les sujets où une démonstration scientifique rigoureuse est impossible, les divergences d’opinions surgissent innombrables. Basées principalement sur des éléments affectifs ou mystiques, elles dépendent uniquement de réactions individuelles que le milieu, le caractère, l’éducation, l’intérêt, etc., modifient sans cesse.
Mais ces variations laissent cependant subsister des orientations générales, poussant toujours les mêmes individus vers certains groupes d’opinions. D’où dérivent ces pôles d’orientation divers?
On le découvre en constatant qu’un peuple n’est pas seulement formé d’individus, différenciés par l’éducation, le caractère, etc., mais surtout par des héritages ancestraux dissemblables.
A ses débuts une société se compose d’êtres peu différenciés. Ils n’ont guère d’autre mentalité que celle de leur tribu.
Les facteurs d’évolution et de sélection agissant bientôt, les individus se séparent graduellement. Alors que les uns progressent très vite, les autres avancent d’une marche inégale, et restent à des étapes différentes de la même route.
Il en résulte qu’à une certaine période de son évolution une société contient des représentants de toutes les phases qu’elle a successivement franchies. La mentalité de chacun d’eux ne dépassant pas celle de l’époque qu’ils synthétisent ne saurait s’adapter à une autre période.
En perfectionnant les hommes, la civilisation ne les a donc pas transformés également. Loin de marcher vers l’égalité comme nos illusions démocratiques actuelles tâchent de le persuader, ils tendent au contraire vers une inégalité croissante. L’égalité, qui fut la loi des premiers âges, ne saurait être celle du présent et moins encore de l’avenir.
Donc, par le seul fait de son ascension progressive, la civilisation a réalisé l’œuvre d’un magicien ressuscitant au même moment, sur le même sol, des hommes des cavernes, des seigneurs féodaux, des artistes de la Renaissance, des ouvriers et des savants modernes.
Que peuvent avoir de commun les éléments du peuple formé d’un mélange aussi hétérogène? Ils arrivent rapidement, sans doute, à parler en apparence la même langue, mais les mots éveillent en eux des idées, des sentiments et par conséquent des opinions tout à fait dissemblables.
La tâche ardue des gouvernements modernes est de faire vivre, sans trop de désaccords, tous ces héritiers de mentalités si différentes et par conséquent si inégalement adaptées à leur milieu. Inutile de songer à les niveler. Ce n’est possible ni par les institutions ni par les lois, ni même par l’éducation.
Une des grandes erreurs de notre temps est de croire que l’éducation égalise les hommes. Elle les utilise mais ne les égalise jamais. Nombre de politiciens ou d’universitaires, chargés de diplômes, possèdent une mentalité de barbares et ne peuvent donc avoir pour guide dans la vie qu’une âme de barbare.
Sur ces mentalités très différentes agiront fort inégalement les rectificateurs d’opinions dont nous allons examiner maintenant la valeur.
§ 2.--Les éléments de rectification des opinions.
Les opinions n’ont pas généralement la fixité des croyances. Elles sont même souvent si mobiles que leur rectification semblerait facile. Or le contraire s’observe.
Les deux méthodes de rectification des opinions se présentant tout d’abord à l’esprit sont la raison et l’expérience.
Sur la croyance solidement constituée le rôle de la raison, nous le savons, est nul. Nous allons voir maintenant que si elle s’exerce parfois sur les opinions ordinaires, son action, sauf naturellement en matière scientifique, est bien faible. Nous constaterons également que la reconnaissance implicite de l’insuffisance de la raison pour éclairer nos jugements, a engendré les deux régimes politiques auxquels se ramènent tous les gouvernements des peuples, depuis les origines de l’histoire.
Mais si la raison est insuffisante à rectifier nos opinions, que reste-t-il alors pour discerner la vérité dans une foule de questions morales, politiques et sociales?
Je montrerai dans le prochain chapitre que nous ne possédons qu’un seul moyen efficace: l’Expérience. Examinons d’abord le rôle attribué à la raison.
§ 3.--Rôle de la raison dans la formation des opinions et des décisions importantes.
Dans toutes les opinions scientifiques ou techniques l’action de la raison est prépondérante. L’erreur de la plupart des psychologues et des philosophes consiste à croire que son rôle est le même dans le domaine des opinions ordinaires.
Les idéologues des divers partis ont toujours prétendu baser leurs opinions sur des raisons. Les conventionnels lui élevaient des statues et les rhéteurs modernes prétendent légiférer en son nom.
L’observation prouve malheureusement--il faut le répéter toujours--que la raison exerce aussi peu d’influence dans la vie des peuples que dans notre conduite journalière. Taine fait justement remarquer que «si nous avions besoin de croire que les crocodiles sont des dieux, demain sur la place du Carrousel on leur élèverait un temple».
Non seulement on l’élèverait, mais le jour même surgirait une légion de professeurs et d’avocats subtils pour justifier cette déification par des arguments rationnels. La raison s’est constamment mise avec obéissance au service de nos impulsions affectives et mystiques les moins défendables.
En fait, les opinions journalières sont édifiées, non pas toujours contre la raison, mais indépendamment de toute raison. Nous fiant aux impulsions mystiques et affectives qui les engendrent, leur exactitude nous paraît certaine et nous ne tolérons pas qu’on la conteste. Il est visible cependant que si une raison sûre était le véritable facteur de nos opinions, il n’en existerait jamais qu’une seule sur chaque sujet.
Dans les matières scientifiques dont toutes les données sont connues, il en est toujours ainsi. Impossible de différer sur la formule d’une parabole, la loi de la gravitation, la trajectoire d’une planète. Les divergences apparaissent seulement dans les théories, parce qu’elles sont de simples interprétations et qu’alors la logique rationnelle se laisse parfois influencer par des éléments affectifs ou mystiques.
Dès que l’on s’écarte de la science pure, c’est-à-dire qu’on passe du domaine de la connaissance dans celui de la croyance, la divergence des opinions sur tous les sujets devient au contraire une loi constante. Elle se manifeste même sur ceux où la raison seule, semblerait-il, devrait parler, les décisions juridiques par exemple.
Nous allons utiliser ces cas typiques pour montrer combien il est difficile à la logique rationnelle de se soustraire aux influences affectives et mystiques.
Établissons d’abord une classification entre les hommes appelés à en juger d’autres.
Au plus bas échelon se trouvent les esprits dont l’opinion se forme uniquement sous l’action de la logique affective. Les échelons les plus élevés seront composés de mentalités presque exclusivement influençables par les arguments de la logique rationnelle.
A la première des catégories précédentes appartiennent les jurés de Cours d’assises. Par leur nombre, ils constituent des foules et en possèdent les caractères.
Les arguments rationnels exercent donc peu de prise sur eux. On oriente leurs convictions en agissant sur leurs sentiments. Une femme coupable d’un crime grave, mais entourée d’enfants en pleurs réclamant leur mère, est assurée de l’indulgence. La jolie femme qui, dans un accès de jalousie amoureuse, a tué son amant, en est plus assurée encore. Un jury anglais la ferait pendre, un jury français l’acquitte à peu près constamment. C’est même un de ces cas où l’influence de la race dans la genèse des opinions se manifeste nettement.
Un peu au-dessus de cette catégorie dominée par la sentimentalité pure, se trouvent les juges des tribunaux de première instance. Ils sont assez jeunes encore pour que les arguments d’ordre affectif puissent les émouvoir. Le prestige d’un avocat célèbre les impressionne toujours. On peut cependant les influencer aussi par des preuves rationnelles, mais seulement si ces dernières n’ont pas à lutter contre des intérêts personnels. L’espoir de l’avancement, les pressions politiques, exercent parfois une influence prépondérante sur leurs opinions. Ils rendent des jugements assez incertains puisque les magistrats de Cours d’appel en réforment près du tiers. Ils se trompent donc à peu près une fois sur trois.
Les magistrats de Cours d’appel forment un échelon supérieur de la classification précédente. Plus âgés et plus instruits, ils sont moins subordonnés à la logique affective qu’à la logique rationnelle.
Au sommet enfin apparaissent les juges de la Cour de cassation. Vieillis, un peu décrépits, n’ayant plus rien à espérer, dépouillés de toute sentimentalité, aussi indifférents à l’intérêt individuel qu’à la pitié, ils ignorent les cas particuliers et restent confinés dans le droit strict. Nul avocat n’essaierait d’invoquer un argument sentimental devant eux. La preuve rationnelle seule peut les toucher. Les méticuleuses précisions de la loi les dominent entièrement. Elle est devenue pour eux une sorte d’entité mystique, isolée des hommes. Cet excès de rationalisme n’est pas sans danger, car le droit, équitable au moment où il vient d’être fixé, cesse bientôt de l’être par suite de l’évolution sociale qui le dépasse rapidement. C’est alors qu’on doit savoir l’interpréter afin de préparer sa transformation, comme le font quelques magistrats dont les arrêts forment une jurisprudence, fille de nouvelles coutumes et mère de lois nouvelles. Le duel est ainsi passé de l’état de crime à celui de délit non poursuivi; l’adultère entraînant jadis des années de prison pour les coupables et jugé par le code comme un crime si grave que le mari était excusé de tuer sa femme, a fini par être rangé avec les délits tellement secondaires, qu’un nouveau projet de loi propose de ne le punir que d’une insignifiante amende.
Nous venons de montrer que même chez des hommes instruits, généralement impartiaux et étrangers aux passions, les opinions sur des sujets bien définis étaient souvent erronées. La raison s’est donc montrée insuffisante à les éclairer.
Si au lieu de ces hommes choisis, nous considérions des réunions, telles que les assemblées parlementaires, dont les membres sont le plus souvent dominés par des intérêts individuels, des théories préconçues et des passions politiques, nous constaterions que le rôle de la raison dans leurs décisions est à peu près nul. Les arguments rationnels proposés quelquefois, ils ne les entendent même pas. Les votes sont uniquement guidés par les intérêts de leur parti ou par ceux des électeurs qu’ils doivent ménager.
Sans doute la raison est constamment invoquée dans les assemblées parlementaires, mais elle est, en vérité, le plus mince des facteurs capables de les influencer. Les rares meneurs qui réussissent parfois à modifier le vote d’une réunion politique savent bien qu’ils n’agiront pas avec des raisons, mais uniquement en faisant vibrer des sentiments violents. Certaines formules mystiques habilement maniées sont d’un effet très sûr.
§ 4.--Rôle de la raison dans la formation des opinions journalières.
Nous venons de voir le faible rôle de la raison dans les décisions importantes prises par diverses catégories d’hommes choisis. Dans les opinions journalières, son action est bien moins efficace encore. On constate sans cesse en effet des opinions divergentes sur des sujets où la raison semblerait devoir conduire à des conclusions identiques.
Ces divergences se conçoivent parfaitement quand on connaît le rôle des éléments mystiques et affectifs dans la formation de nos opinions.
Les divergences d’opinion ne résultent pas, comme nous le supposons quelquefois, des inégalités d’instruction de ceux qui les manifestent. Elles se constatent, en effet, chez des individus d’intelligence et d’instruction voisines. On peut s’en convaincre en parcourant les réponses faites aux grandes enquêtes collectives ayant pour but d’éclairer certaines questions bien définies.
Parmi les innombrables exemples fournis par la lecture de leurs comptes rendus, j’en mentionnerai seulement un très typique, publié dans l’_Année psychologique_ de M. Binet.
Voulant se renseigner sur les effets de la réduction du programme de l’histoire de la philosophie dans les lycées, il envoya un questionnaire à tous les professeurs chargés de cet enseignement. Les réponses furent nettement contradictoires, les uns déclarant désastreux ce que les autres affirmaient excellent. «Comment se fait-il, conclut M. Binet avec mélancolie, qu’une réforme qui désole un professeur paraisse excellente à un de ses collègues? Quelle leçon pour eux sur la relativité des opinions humaines, même chez des personnes compétentes!»
Des contradictions du même ordre se sont invariablement manifestées sur tous les sujets dans tous les temps. Pour arriver à l’action, l’homme dut cependant choisir entre ces opinions contraires. Comment opérer un tel choix, la raison étant impuissante à le déterminer?
Deux méthodes seulement ont été découvertes jusqu’ici: accepter l’opinion de la majorité ou celle d’un seul choisi pour maître. De ces deux méthodes dérivent tous les régimes politiques.
Assurément, les quelques voix de majorité, ou même la majorité considérable obtenue par une opinion, ne la fera pas supérieure à l’opinion contraire. L’avis d’un seul, obligatoirement imposé, ne sera pas toujours non plus le meilleur. Le choix de l’une ou l’autre méthode est pourtant nécessaire pour sortir des indécisions entravant la volonté d’agir. Les philosophes eux-mêmes n’ont pu en découvrir d’autres.
Les opinions d’un esprit éminent sont généralement très supérieures à celles d’une collectivité, mais si l’esprit n’est pas éminent, ses décisions pourront être fort dangereuses. L’histoire de l’Allemagne et de la France depuis cinquante ans fournit de nombreuses preuves des avantages et des inconvénients de ces deux méthodes: la tyrannie individuelle et la tyrannie collective.
CHAPITRE IV
LA RECTIFICATION DES OPINIONS PAR L’EXPÉRIENCE.
§ 1.--L’expérience dans la vie des peuples.
Nous venons de voir comment sur la plupart des sujets, autres que les questions scientifiques, la logique rationnelle ne donnant que des indications incertaines, on a dû se résigner à prendre pour guide l’opinion de la majorité ou celle d’un seul individu choisi pour maître. L’acceptation d’une opinion ne suffisant pas à la transformer en vérité, comment réussir à découvrir son exacte valeur?
Elle n’est mise en évidence que par l’expérience, méthode de vérification lente et coûteuse, qui ne s’applique pas d’ailleurs à tous les sujets. Sur les croyances solidement constituées notamment, son impuissance est aussi grande que celle de la raison.
Sur les opinions collectives, certaines opinions politiques par exemple, elle finit par agir, mais à la condition d’être très frappante et très répétée.
La vie des peuples prouve la nécessité de ces répétitions frappantes. Des entassements de ruines et des torrents de sang sont parfois nécessaires pour que l’âme d’une race s’assimile certaines vérités expérimentales.
Souvent même n’en profite-t-elle pas bien longtemps, car en raison de la faible durée de la mémoire affective, les acquisitions expérimentales d’une génération servent peu à une autre.
Depuis les origines du monde toutes les nations constatent que l’anarchie se termine invariablement par la dictature, et cependant cette éternelle leçon ne leur profite guère. Des faits répétés montrent que les persécutions sont le meilleur moyen de favoriser l’extension d’une croyance religieuse, et pourtant ces persécutions continuent sans trêve. L’expérience enseigne encore que céder perpétuellement à des menaces populaires est se condamner à rendre tout gouvernement impossible et nous voyons néanmoins les politiciens oublier chaque jour cette évidence. L’expérience a montré également que, pour des raisons psychologiques très sûres, tout produit fabriqué par l’État dépasse toujours les prix de l’industrie privée, et malgré cette preuve les socialistes obligent l’État à monopoliser constamment quelque fabrication nouvelle.
Les expériences n’agissent rapidement, je l’ai dit plus haut, que si elles sont très frappantes. En voici un récent et remarquable exemple.
Tous les psychologues, tous les économistes, tous les commerçants avaient prédit que le rachat de l’Ouest et sa gérance par l’État constitueraient une opération fort coûteuse. Simplement coûteuse, le public s’en serait à peine aperçu, mais l’administration Étatiste de cette ligne produisit en quelques mois une telle accumulation d’épouvantables catastrophes et de morts horribles, que la leçon de l’expérience a été immédiatement comprise. Personne aujourd’hui n’oserait réclamer le rachat de nouvelles lignes.
§ 2.--Difficulté de saisir les facteurs générateurs de l’expérience.
Mais si des expériences aussi visibles que la précédente peuvent transformer l’opinion, il ne s’en suit pas que les facteurs générateurs de ces expériences soient facilement compris. En ce qui concerne par exemple les accidents dont je viens de parler, le ministre des Travaux Publics n’a nullement aperçu les causes secrètes d’une anarchie impossible à nier. Obligé de reconnaître que les nombreuses catastrophes dues à des collisions de trains provenaient surtout de l’indiscipline d’un personnel n’observant plus les règlements, il crut y remédier par la révocation du Directeur du réseau. Son successeur n’eut d’autre ressource, pour diminuer les accidents, que de réduire considérablement le nombre des trains et leur vitesse, moyen assurément peu glorieux, mais sûr.
Qu’aurait-il pu d’ailleurs contre des effets provoqués par des causes étrangères à son action? Ni octroyer à l’administration de l’État une capacité industrielle qu’elle ne possède pas, ni davantage créer chez les employés, excités par d’ambitieux entraîneurs, la discipline, le zèle, le respect des règlements indispensables à leur profession.