Les opinions et les croyances

Part 9

Chapter 93,495 wordsPublic domain

On peut admettre théoriquement l’existence de cette science future, dont les grands hommes d’État et les meneurs connaissent déjà quelques fragments, mais le pouvoir de la créer complètement appartiendra sûrement à une humanité d’intelligence fort supérieure à la nôtre.

La raison en est évidente. Un des problèmes les plus difficiles de l’astronomie, et dont elle n’a pu donner encore qu’une solution partielle, est celui dit des trois corps, impliquant la détermination des trajectoires de trois mobiles agissant simultanément les uns sur les autres. Or, les éléments psychologiques pouvant entrer dans une détermination sont non seulement en nombre bien plus considérable, mais encore leur action varie suivant la sensibilité de chacun.

Si les prévisions de la conduite des êtres ne sont pas cependant toujours impossibles, c’est que dans l’agrégat complexe des sentiments formant le caractère, se trouvent souvent des éléments prépondérants qui orientent les autres. Tels l’avarice, l’égoïsme, l’amour-propre, l’orgueil, etc. Les hommes ainsi dominés sont les plus faciles à manier, car on sait sur quelle touche affective il faut frapper. Un individu bien équilibré et n’offrant aucune note dominante, est, au contraire, peu aisé à pénétrer et à conduire.

Tous les facteurs que nous énumérerons n’entrent pas dans la genèse d’une opinion. Tel agissant sur l’un restera sans action sur l’autre. Ce qui passionne un peuple laissera indifférent le peuple voisin.

En fait, la formation de la plupart des opinions comprend assez peu de facteurs. La race, le milieu et la contagion pour les grandes croyances, les impressions et l’intérêt personnel pour les opinions journalières suffisent. Nous sommes obligés cependant d’en étudier d’autres et de les mettre presque sur le même plan, parce que si tous n’agissent pas toujours, il n’en est aucun qui ne puisse, à un moment donné, intervenir.

§ 2.--Le caractère.

Sur le fond commun des caractères de races se superposent les caractères variables des individus. Leur rôle dans la genèse des opinions et des croyances est considérable. Le philosophe le plus sage n’échappe pas à leur influence. Ses doctrines optimistes ou pessimistes résultent de son caractère, beaucoup plus que de son intelligence. W. James assure donc, avec raison, que «l’histoire de la philosophie est, dans une grande mesure, celle du conflit des tempéraments humains. Cette différence particulière des tempéraments, ajoute-t-il, est toujours entrée en ligne de compte dans le domaine de la littérature, de l’art, du gouvernement et des mœurs, tout autant que dans celui de la philosophie. S’agit-il des mœurs: nous y rencontrons, d’une part, les gens qui font des façons, et de l’autre ceux qui n’en font pas. S’agit-il du gouvernement: il y a les autoritaires, et il y a les anarchistes. En littérature, il y a les puristes ou les gens épris du style académique, et il y a les réalistes».

Pénétrés de cette influence du caractère individuel sur les opinions, nous concevrons aisément pourquoi certains hommes sont conservateurs et d’autres révolutionnaires.

Ces derniers tendent toujours à se révolter, uniquement par tempérament, contre ce qui les entoure, quel que soit l’ordre des choses établi. Ils se recrutent généralement chez des caractères dont la stabilité ancestrale a été dissociée par des influences diverses. Ils ne sont plus, par conséquent, adaptés à leur milieu. Beaucoup d’entre eux appartiennent à la grande famille des dégénérés qui relèvent surtout du domaine de la pathologie. Devenus inadaptés à l’état social, ils lui sont nécessairement aussi hostiles que le sauvage plié de force à une civilisation.

L’armée des révolutionnaires se recrute surtout, aujourd’hui, dans cette foule de dégénérés, dont l’alcoolisme, la syphilis, le paludisme, le saturnisme, etc., peuplent les grandes cités. C’est un résidu dont les progrès de la civilisation grossissent chaque jour le nombre. Un des plus redoutables problèmes de l’avenir sera de soustraire les sociétés aux furieuses attaques de cette armée d’inadaptés.

Leur rôle dans l’histoire fut parfois considérable, car leur faculté de persuasion s’exerce puissamment sur l’âme des peuples. Des demi-aliénés comme Pierre l’Ermite et Luther ont bouleversé le monde.

§ 3.--L’idéal.

L’idéal d’un peuple détermine un grand nombre de ses opinions et de ses croyances. Il représente la synthèse de ses aspirations communes, de ses besoins et de ses désirs. Cette synthèse est déterminée par sa race, son passé et bien d’autres facteurs dont je n’ai pas à m’occuper maintenant. J’ai montré ailleurs sa force et fait voir qu’il ne peut être ébranlé sans que le soient aussi les fondements de l’édifice social soutenu par lui. Si tant d’hommes sont hésitants aujourd’hui dans leurs opinions, leurs croyances et obéissent aux impulsions les plus contraires, c’est qu’avec une intelligence parfois très haute, ils n’ont plus qu’un idéal très faible.

La puissance des fanatiques tient précisément à ce qu’ils obéissent rigoureusement à leur idéal dangereux. On peut l’observer aujourd’hui pour l’idéal socialiste, le seul qui séduise encore les multitudes. Il pèse sur toute notre vie nationale et engendre une foule de lois destructives de sa prospérité.

Un idéal n’est donc nullement une conception théorique, dont on puisse négliger l’action. Devenu général, il exerce une influence prépondérante dans les moindres détails de la vie. Ceux-là mêmes qui ignorent son influence la subissent.

Croyances religieuses, morales ou politiques n’acquièrent de pouvoir qu’après s’être concrétisées dans un idéal universellement accepté. Quand ce dernier s’adapte aux nécessités et aux possibilités du moment, il détermine la grandeur d’une nation. Contraire au cours naturel des choses, il provoque sa décadence.

§ 4.--Les besoins.

Les besoins figurent parmi les grands générateurs de nos opinions, de notre conduite et de toute l’évolution sociale. La faim est le plus puissant d’entre eux. Elle conduisit nos lointains ancêtres des primitives cavernes à l’aurore de la civilisation et la très immense majorité des hommes ne travaille que pour la satisfaire. C’est elle qui, chassant les barbares de leurs steppes, les précipita sur Rome et changea le cours de l’histoire. De nos jours, son rôle n’est pas moindre. On a dit, avec raison, que le socialisme est une question d’estomac.

Les progrès de la civilisation ajoutent sans cesse des besoins nouveaux à la liste déjà longue des anciens. Besoins de se nourrir, de se reproduire et de se vêtir, besoins religieux, besoins moraux, besoins esthétiques et bien d’autres, sont tous des expressions des nécessités biologiques et affectives, qui nous mènent et que maintiennent les deux grands facteurs irréductibles de l’activité des êtres, le plaisir et la douleur.

Créer des besoins nouveaux dans les foules, c’est susciter des opinions nouvelles. Les hommes d’État éminents savent provoquer des besoins utiles à leur pays. Celui de l’unité de l’Allemagne, et plus tard d’une puissante marine de guerre furent des besoins artificiellement imposés.

L’évolution scientifique de l’industrie engendre chaque jour des besoins nouveaux devenus bientôt, comme les chemins de fer et le téléphone, des nécessités indispensables. Malheureusement ces besoins ont grandi plus vite que les moyens de les satisfaire. Ils représentent une des sources du mécontentement qui développe le socialisme.

Ils sont aussi le vrai motif des armements de plus en plus ruineux de l’Europe. Les besoins des peuples ayant considérablement grandi et la lutte pour l’existence devenant de plus en plus âpre, chacun a le secret espoir de s’enrichir aux dépens de ses voisins. Le Germain d’il y a cinquante ans, modeste mangeur de choucroute, était pacifique, parce que sans désirs. Ses besoins ayant soudain augmenté, il est devenu guerrier et menaçant. Sa population s’accroissant en outre rapidement et devant bientôt dépasser le chiffre que le pays peut nourrir, le moment approche où, sous un prétexte quelconque, et même sans d’autre prétexte que le droit du plus fort, l’Allemagne envahira, pour vivre, les nations voisines. Cette seule raison pouvait la décider aux écrasantes dépenses nécessaires pour accroître sa marine et son armée.

§ 5.--L’intérêt.

Il ne sera pas nécessaire d’insister sur le rôle de l’intérêt dans la formation de nos opinions. C’est un sujet sur lequel chacun est fixé.

La plupart des choses peuvent être considérées à des points de vue fort différents: intérêt général ou intérêt particulier notamment. Notre attention, concentrée naturellement sur le côté qui nous est profitable, empêche d’apercevoir les autres.

L’intérêt possède, comme la passion, le pouvoir de transformer en vérité ce qui lui est utile de croire. Il est donc souvent plus fort que la raison, même sur des questions où elle semblerait devoir être l’unique guide. En économie politique, par exemple, les convictions sont tellement inspirées par l’intérêt personnel qu’on peut généralement savoir d’avance, suivant la profession d’un individu, s’il est partisan ou non du libre échange.

Les variations d’opinions suivent naturellement les variations d’intérêt. En matière politique, l’intérêt personnel constitue le principal facteur. Tel ayant énergiquement combattu à un certain moment l’impôt sur le revenu, le défendra non moins énergiquement plus tard s’il espère devenir ministre. Les socialistes enrichis finissent généralement en conservateurs et les mécontents d’un parti quelconque se transforment facilement en socialistes.

L’intérêt sous toutes ses formes n’est pas seulement générateur d’opinions. Aiguillonné par des besoins trop intenses, il affaiblit vite la moralité. Le magistrat avide d’avancement, le chirurgien en présence d’une opération inutile mais fructueuse, l’avoué qu’enrichira des complications de procédure qu’il pourrait éviter, verront rapidement leur morale fléchir si des besoins impérieux de luxe stimulent leur intérêt. Ces besoins peuvent constituer, chez les natures supérieures, un élément d’activité et de progrès, mais chez des natures médiocres ils engendrent souvent, au contraire, une dégénérescence mentale accentuée.

L’intérêt moral est fréquemment un facteur d’opinions aussi puissant que l’intérêt matériel. L’amour-propre blessé, par exemple, fait naître des haines intenses et toutes les opinions qui en découlent. La haine des bourgeois de la Révolution contre la noblesse et leurs sanguinaires vengeances, provenaient surtout d’humiliations jadis éprouvées. Marat se vengeait de son ancienne situation sociale. Hébert, libelliste du _Père Duchesne_, qui fit couper tant de têtes, fut d’abord ardent royaliste. Ayant assez vécu pour être pourvus de places, ou de titres sous l’Empire, ils fussent devenus sans doute, comme tant de leurs émules, de fervents conservateurs.

§ 6.--Les passions.

Les sentiments fixes et à forme obsédante qualifiés de passions constituent, eux aussi, de puissants facteurs d’opinions, de croyances et, par conséquent, de conduite. Certaines passions contagieuses deviennent, pour cette raison, facilement collectives. Leur action est alors irrésistible. Elles précipitèrent bien des peuples les uns contre les autres aux divers âges de l’histoire.

Les passions peuvent exciter notre activité, mais elles altèrent le plus souvent la justesse des opinions, en empêchant de voir les choses comme elles sont et d’en comprendre la genèse. Si les livres d’histoire fourmillent d’erreurs, c’est que, le plus souvent, les passions en ont dicté le récit. On ne citerait guère, je crois, d’historien ayant impartialement raconté la Révolution.

Le rôle des passions est, nous le voyons, très considérable sur nos opinions et, par suite, sur la genèse des événements. Ce ne sont pas, malheureusement, les plus recommandables qui ont exercé le plus d’action. Kant a dû constater la grande force sociale des pires passions. La méchanceté serait, selon lui, un puissant levier du progrès humain. Il semble malheureusement bien certain que si les hommes avaient suivi les préceptes de l’Évangile «Aimez-vous les uns les autres», au lieu d’obéir à celui de la Nature qui leur dit de se détruire les uns les autres, l’humanité végéterait encore au fond des primitives cavernes.

CHAPITRE II

LES FACTEURS EXTERNES DES OPINIONS ET DES CROYANCES.

(La suggestion, les premières impressions, le besoin d’explications, les mots et les images, les illusions, la nécessité, etc.)

§ 1.--La suggestion.

La grande majorité de nos opinions et de nos croyances, politiques, religieuses et sociales sont le résultat de suggestions.

«Ce terme suggestion, écrit James, désigne le pouvoir qu’exercent les idées sur les croyances et la conduite.»

Cette définition semble peu correcte. La suggestion est, en réalité, le pouvoir de persuasion exercé non seulement par des idées, mais par une cause quelconque: affirmation, prestige, etc. Les idées seules et surtout le raisonnement ont, au contraire, une vertu suggestive très faible.

Convaincre n’est nullement suggérer. Une suggestion fait obéir. Un raisonnement peut persuader, mais n’oblige pas à céder.

Les modes de suggestion sont très variés: milieu, livres, journaux, discours, action individuelle, etc. La parole représente un des plus actifs. Parler c’est déjà suggérer, affirmer c’est suggérer davantage, répéter l’affirmation avec passion, c’est porter à son maximum l’action suggestive.

Les effets de la suggestion sont d’une intensité fort variable. Elle s’étend depuis l’action légère du vendeur, cherchant à nous faire acquérir une marchandise, jusqu’à celle exercée par l’hypnotiseur sur le névropathe, obéissant aveuglément à toutes ses volontés. En politique, l’hypnotiseur s’appelle meneur. Son influence est considérable.

Les effets d’une suggestion dépendent de l’état mental du sujet qui la reçoit. Sous une influence passionnelle intense: haine, amour, etc., rétrécissant le champ de sa conscience, il sera très suggestionnable et ses opinions se transformeront facilement.

L’esprit le plus éminent n’est pas soustrait à la suggestion. Jules Lemaître, dans ses conférences sur Fénelon, nous a montré l’illustre prélat dominé par une névropathe, Mme Guyon, qui, l’ayant pris d’abord pour directeur, devint rapidement sa directrice. Elle réussit à lui faire admettre l’exactitude de ses rêveries sur l’absurde dogme du quiétisme professant l’indifférence au salut et aux actes. Fénelon fut si complètement suggestionné qu’il n’hésita pas à soumettre cette doctrine à un congrès d’évêques présidé par Bossuet. Ce dernier découvrit bien vite la suggestion exercée sur l’illustre prélat. «Je me retirai, dit-il, étonné de voir un si bel esprit dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse.» Les personnes au courant de l’histoire contemporaine n’éprouveront pas le même étonnement. Des affaires retentissantes (Humbert, Dupray de la Mahérie, etc.) ont prouvé que des banquiers habiles, des avocats et des hommes d’affaires retors pouvaient être suggestionnés au point d’abandonner leur fortune entre les mains de vulgaires escrocs, n’ayant pour eux que leur puissance fascinatrice.

Cette fascination est une irrésistible forme de suggestion. On la subit comme l’oiseau celle du serpent. Il est incontestable que certains êtres, d’ailleurs fort rares, possèdent un pouvoir de fascination s’exerçant même sur les animaux, comme ont pu l’observer toutes les personnes s’occupant de dressage. Plusieurs crimes eurent pour origine cette action fascinatrice. La fameuse comtesse Tarnowska suggérait sans difficulté des meurtres à ses adorateurs. Sa puissance était telle qu’on dut sans cesse changer les carabiniers qui l’accompagnaient et les gardes de sa prison.

Des exemples analogues peuvent être rapprochés de faits présentés par certains médiums ou des fakirs suggérant à ceux qui les entourent la croyance en des phénomènes ne possédant aucune existence. Des savants illustres furent ainsi victimes des suggestions exercées par le célèbre médium Eusapia, ainsi que je le montrerai dans une autre partie de cet ouvrage.

Le rôle des foules devenant de plus en plus prépondérant et ces foules n’étant guère influençables que par suggestion, l’influence des meneurs s’accroît chaque jour. Un gouvernement prétendu populaire, n’est en réalité qu’une oligarchie de meneurs dont l’influence tyrannique se manifeste à tout instant. Ils ordonnent des grèves, obligent les ministres à leur obéir et imposent des lois absurdes.

Leur pouvoir de suggestion est assez grand pour forcer les foules à une obéissance servile. A la dernière fête annuelle du personnel de la Compagnie d’Orléans, son directeur fit remarquer que ses employés s’étaient mis en grève au moment précis où il venait d’accepter toutes leurs demandes d’amélioration. «Cependant, ajoute-t-il, la grève eut nécessairement une cause. Oui, elle eut une cause: elle fut l’œuvre d’un petit noyau d’agitateurs dont le procédé, toujours le même, consiste à remplacer l’argument par la menace, par l’injure et par l’outrage.»

L’action de ces meneurs n’avait rien de dissimulé, puisque dans ce même discours sont reproduits des passages de leurs articles. Une psychologie plus sûre eût fait comprendre au directeur l’action suggestive de ces entraîneurs et il l’aurait paralysée en les expulsant de sa Compagnie. L’exemple est non seulement un frein énergique, mais encore un moyen de suggestion puissant. Étant d’ordre affectif, la suggestion ne peut être combattue que par la suggestion. Céder aux meneurs comme on le fait sans cesse, fortifie leur influence.

§ 2.--Les premières impressions.

Les premières impressions sont celles ressenties tout d’abord en présence d’un être, d’un événement, d’un objet inconnus.

L’élaboration d’un jugement étant lente et pénible, on se contente généralement des premières impressions, c’est-à-dire des suggestions de l’intuition pure.

Les femmes, les enfants, les primitifs et beaucoup d’hommes très civilisés même, se fient entièrement à leurs premières impressions.

Dans certains éléments de la vie sociale, les impressions s’associent quelquefois à des raisonnements. Mais il en est d’autres, les sujets artistiques et littéraires notamment, où nos premières impressions restent à peu près les seuls guides. Et comme elles dépendent d’une sensibilité toujours variable, les concepts dérivés d’elles se transforment facilement. On les voit, en effet, différer avec les époques, les individus et les races. Les premières impressions produites par les mêmes choses sur un baron féodal, un pasteur calviniste, un lettré, un homme du peuple, un savant, etc., ne peuvent évidemment avoir rien de commun.

Sur les questions de science pure, qui échappent généralement au domaine de l’affectif, ces divergences s’observent peu, parce que les jugements ne se forment pas sous l’influence des impressions premières. Canalisée par d’indiscutables évidences notre sensibilité est alors obligée d’accepter ce qui parfois la choque le plus.

Nos premières impressions sont parfois subitement détruites par des impressions contraires, mais il arrive aussi qu’elles soient assez fortes pour ne disparaître que lentement par simple usure. Les jugements fondés sur elles persistent alors très longtemps.

Les impressions premières devraient être considérées comme de vagues indications, toujours à vérifier. S’y abandonner sans examen, ainsi qu’on le fait trop souvent, condamne à traverser la vie dans l’erreur. Elles n’ont, en effet, pour soutiens que des sympathies et des antipathies instinctives que n’éclaire aucune raison.

Et c’est pourtant sur d’aussi fragiles bases que s’édifient le plus souvent nos conceptions du juste et de l’injuste, du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur.

§ 3.--Le besoin d’explications.

Aussi irréductible que le besoin de croire, le besoin d’explications accompagne l’homme du berceau à la tombe. Il a contribué à créer ses dieux et détermine journellement la genèse d’un grand nombre d’opinions.

Ce besoin intense se satisfait aisément. Les plus rudimentaires réponses suffisent. La facilité avec laquelle il est contenté fut l’origine d’un grand nombre d’erreurs.

Toujours avide de certitudes définitives l’esprit humain conserve longtemps les opinions fausses fondées sur le besoin d’explications et considère comme ennemis de son repos ceux qui les combattent.

Le principal inconvénient des opinions, basées sur des explications erronées, est que les tenant pour définitives on n’en cherche plus d’autres. S’imaginer connaître les raisons des choses est un moyen sûr de ne pas les découvrir. L’ignorance de notre ignorance a retardé les progrès des sciences pendant de longs siècles et les restreint d’ailleurs encore.

La soif d’explications est telle qu’on en a toujours trouvé pour les phénomènes les moins compréhensibles. L’esprit est plus satisfait d’admettre que Jupiter lance la foudre que de s’avouer ignorant des causes qui la font éclater. Plutôt que de confesser son ignorance de certains sujets, la science elle-même se contente souvent d’explications analogues.

§ 4.--Les mots, les formules et les images.

Les mots et les formules sont de grands générateurs d’opinions et de croyances. Puissances redoutables, ils ont fait périr plus d’hommes que les canons.

La force des mots tient à ce qu’ils évoquent les groupes de sentiments qui leur ont été longtemps associés. J’ai montré dans d’autres ouvrages leur rôle fondamental en politique[6].

[6] Dans un article du 29 janvier 1911, le journal _Le Temps_ s’exprimait à ce propos de la façon suivante:

«Dans les ouvrages si profonds qu’il a consacrés à l’étude de la psychologie politique et sociale, le Dr Gustave Le Bon a signalé avec une sagacité rare l’influence qu’exerce sur les foules et sur les assemblées, parlementaires ou autres, la magie des mots. La Chambre vient de l’éprouver une fois de plus. Depuis quelques jours, elle s’est vue sous le charme d’un superbe projet de «décentralisation». C’est à propos de l’organisation des retraites ouvrières et paysannes qu’a retenti, à la tribune, la grande formule évocatrice des idées de simplification administrative.»

La puissance évocatrice de certaines formules est considérable sur une assemblée. C’est avec des mots que les politiciens éveillent des sentiments. Président du conseil et paraissant alors tout-puissant, M. Clemenceau fut instantanément renversé par un mot qui réveilla, chez les membres du Parlement, les sentiments d’humiliation subis à l’époque de Fachoda. Son successeur faillit succomber pour la même cause. Une phrase très juste, mais malheureuse parce qu’elle était l’évocation d’inquiétantes images, provoqua dans l’auditoire des hurlements d’indignation devant lesquels il manqua d’être renversé.

Certains mots, comme le fit exactement observer à ce propos M. Barrès, ont une sonorité mystique. Jouissent de cette propriété les termes favoris des politiciens: capitalisme, prolétariat, etc.

Les mots sont de tels souverains des choses, que leur empire s’exerce parfois sur les hommes les plus réfléchis. En présence d’un phénomène incompréhensible, l’esprit se satisfait en inventant une formule. Ignorant tout du mystère de la vie, incapables de dire pourquoi le gland devient chêne, comment les êtres se transforment, les savants acceptent des formules tenant lieu d’explications. Les progrès des sciences obligent à en changer souvent. L’adaptation a remplacé le principe vital. L’inaccessible électron s’est substitué au non moins inaccessible atome. Ces mots plaqués sur de l’inconnu accordent une satisfaction suffisante à notre besoin d’explications.