Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 9
--Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer quelque temps auprès de moi... C'était une ancienne promesse qu'elle m'avait faite à Pétersbourg, lorsque nous nous étions connues. Je l'en pressai à maintes reprises, mais toujours il naissait quelque obstacle qui s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année dernière.
--L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps?
Agathe repartit:
--Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout juste, qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, la naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en traîneau, la nuit, à la chapelle de Notre-Dame des Bois.
--Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit tout bas: C'est un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je n'y puis croire.
Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle parut.
--Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh! si tu savais quelle joie m'inonde!
Il lui baisait les mains, ardemment:
--Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, et remercie Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil miracle!... O chère Agathe, messagère de bonheur!... Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne puis encore y croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle, Tatiana... O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis sauvé! oui! c'était bien elle!... Moi qui la haïssais... Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?
--Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame la Grande-Duchesse est prête et vous attend.
--Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais pourquoi, pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle rien dit? Je lui ai tout raconté cependant; elle m'a vu désespéré... Est-ce bien Isabelle?... O Dieu! si je m'étais trompé!
La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. Là se trouvait tout ce qui était à Prague de quelque considération, sans compter nombre d'arrivants de Moscou, de Lisbonne et de Pétersbourg. En hommes, beaucoup d'uniformes, quelques Toisons au col, force grands cordons; les femmes, parées somptueusement, pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe, était garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or et de vermeil. Le salon des Quatre-Saisons était comble à ne pouvoir s'y tourner.
--N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? souffla le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un garçon rouge.
--Que Votre Excellence daigne me suivre!
Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle Espagnole. D'autres déjà mangeaient debout, à un buffet volant de pièces froides, se plaisant à examiner les apprêts du festin de noce, tout dressé. Sur les nappes à effilés pourpres, mêlés de fils d'or et d'argent, et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries, s'étageaient des buissons de roses, des jattes d'or montées en cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines sur quatre roues, des coquilles d'or remplies de hachis, des châteaux de cire peints et dorés, des arbres de corail plantés au sommet de grands piédouches d'or. De monstrueux saumons poussaient des bigarades, de leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des gelées couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents de pintades et de faisans en plumes. La quatrième table, au bas bout, ne devait être que d'enfants. Il y avait dessus, pour leur réjouir les yeux, à la mode du temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des hommes sauvages à califourchon sur des cochons de lait rôtis, des cygnes arborant des bannières, un fol qui combattait un ours entre des montagnes de grésil pendant, des chaumières faites de fleurs. Au milieu, dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait un arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées et dorées, d'où pendaient des pommes contrefaites d'or, de soie, d'argent et de plumes, avec des bijoux de Noël et des écussons armoriés.
--Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la porte, Son Altesse se met en chemin.
Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des Marbres, qui est unie à la salle Gothique par de grandes arcades ouvertes. Sa figure très portugaise, jaune mat avec des yeux étincelants, son marcher, toute sa contenance avaient une dignité noble et naturelle. Elle était vêtue d'une robe de satin couleur pensée, brodée d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au devant de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la tête, un bouquet de diamants. Le visage ardent de Floris, ses regards fixes, son air égaré imposèrent, quand il passa, un profond silence, et jusqu'à une sorte de frayeur. Tatiana s'avançait ensuite, en habit d'étoffe d'argent, menée par une de ses femmes. Derrière, la foule venait sans ordre.
A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du palais, un immense cri s'éleva. La multitude fourmillait dans la place Sainte-Monique; les fenêtres parées étaient remplies de monde; jusqu'aux toits des maisons disparaissaient sous les spectateurs. La Grande-Duchesse descendit lentement le large degré, et le cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais aux marches de l'église, on avait étendu un chemin de tapis, tout bordé d'antennes, garnies de serge jaune et violette. Les cloches sonnaient, l'air vibrait d'airain; des serviteurs, selon l'antique coutume, lâchèrent, aux croisées du palais, des centaines d'oiseaux captifs; puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées. Alors, pour la seconde fois, une acclamation retentit. La foule entière battit des mains.
L'église sombre et enflammée apparaissait comme un buisson ardent de roses et de milliers de cierges. Une infinité de flambeaux, taillés en façon d'aigles, de gondoles, de fleurs de lis, d'étoiles de cristal, faisaient jaillir des mosaïques et des marbres incrustés du dôme, toutes sortes de scintillements. Dans le chœur, entre deux des arcades, se dressait un vaste échafaud, surchargé d'une foule brillante, et dont la base et les gradins étaient drapés superbement de toile d'or, semée près à près d'aigles noires. On avait bouché les verrières, pour les tendre de tapisseries; les orgues débordaient de fleurs; une image miraculeuse de la Vierge du Hradschin, dont la Grande-Duchesse était dame d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses richesses prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres monstrueux; des colombes d'orfèvrerie pendaient, les ailes éployées, du haut des voûtes; et José-Maria, archevêque de Myre, se tenait debout à l'autel, revêtu pontificalement, la mitre en tête, splendide et pâle.
Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient placés vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches. Floris en prit un; l'autre restait vide.
Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du chœur, et l'on vit paraître d'abord, dans sa simarre de laine blanche, la révérende mère Prieure des Filles de Sainte-Monique. Puis, un murmure confus accueillit l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire traînante était brodé de perles en mosaïque et orné des plus belles dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait. La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de Josine, ses filles d'honneur; et derrière, venaient quelques religieuses, marchant une à une, en cérémonie.
Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour du chœur. Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de Floris.
Un frisson glacé courut par tous les membres du Grand-Duc: ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. Cependant, Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle par la main. Puis, avec une majesté douce:
--Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma fille, recevez l'époux que le Seigneur vous donne. Soyez unis par un amour constant, et puisse-t-il croître avec les années!
Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement, ou la curiosité de tous. La Grande-Duchesse reprit:
--Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne t'appartient plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu la refuseras s'il le faut, mais tout d'abord, vois s'il le faut. Ose tendre la main, cher enfant. Donne-moi la tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne reste plus qu'à montrer sa femme à Floris.
Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait reçu, la Prieure enleva le grand voile qui cachait les traits d'Isabelle; et Maria-Pia dit, en souriant:
--Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble pas à celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen... Cesse de te désespérer, et sois heureux!
Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et le fils de Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait.
Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent l'_Introït_, et le cri de joie de Floris se perdit dans leur tonnerre.
DEUXIÈME PARTIE
LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE
LIVRE PREMIER
Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. _Il n'y eut jamais un tel Avril!_ disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants qu'elles improvisent. _Sur la campagne, il jette partout des coussins d'étoffe d'Agram; il suspend au flanc des ravines les toisons d'écume des cascades._
_Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le ciel, moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre toute tachée d'herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe est comme celle du teinturier?_
_Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu semblable à un rubis étincelant._
_Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro, les plaines resplendissent comme un drap d'or; le sol, à l'ombre, est plus violet que le vin; l'air ressemble à un bazar turc, tant il s'y croise de reflets jaunes et roses!_
_Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d'images._
_L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les rire, Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne dans les yeux._
_Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au matin, l'air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille bougies tombent sur tes paupières. L'aveugle même voit des roses!_
Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et l'abbé Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste de Manès, achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages, sur la terrasse du _Soleil bleu_, à Zemenico da Mare. La brise soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives buvaient leur vin de Samos en silence.
--Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme s'il n'y avait pas à Sabioneira des fruits de mer et du _prosecco_!
--Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, pourquoi nous sommes venus ici.
--Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques mauvaises cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême... Ah! très bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle! dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la table, et que perçaient deux ou trois rayons... Et lorsque nous voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... Ha, ha, ha! une averse... un orage effroyable!
L'abbé surpris examina le ciel:
--A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il n'y a jamais eu un plus beau soleil!
--Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui posa son verre sur la table et regarda l'abbé en face. Laissez le soleil où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, ni du syriaque, ni du chaldéen... Parce que vous savez ces langues et parce que vous les enseignez à Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur, pour vouloir m'apprendre la météorologie!
Pistolese éclata de rire:
--Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle! Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d'heure sans vous disputer... Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu'on ne pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l'abbé est blond et Stepany noir, l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et Stepany blême!
Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d'eux, la mer bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte de vue, telle que du lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. Seule, à vingt ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito, rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée, avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout debout, tourné vers l'auberge, il agitait en l'air son bonnet rouge.
--Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau.
Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, et portant à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en avant de la tartane. De la hauteur qu'il occupait, on apercevait sous l'eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau d'amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité. Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et là, autour du monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea. L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.
--Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?
Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.
--Non, pas que je sache, répliqua-t-il.
--Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur est arrivé, avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n'avait fait le voyage,--il nous le dit lui-même en débarquant,--que pour voir son père, vous rappelez-vous?
Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait:
--Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d'autres! il lui en fera voir bien d'autres!... Coquin! il y a du plâtre dans ce vin. Et il frappa son verre contre la table... Ce coquin-là croit-il me tromper?... Oublie-t-il que je suis chimiste?... Allez, allez, messer, ce n'est que le commencement... Je connais le Grand-Duc, je connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous les tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis qu'un âne!... Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience.
Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de la place. Des enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert d'un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, garnis de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par derrière, un large cercle.
--Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.
--Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit l'abbé Lancelot.
Messer Pistolese s'écria:
--Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... Est-ce possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous ce Pappizza? continua l'imposant majordome. Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon gaillard!
La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d'une voix haute:
«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C'est le bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que tous célèbrent en joie et en réjouissances l'heureuse arrivée de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse Tatiana. On dansera le _kollo_ sur la place de Sabioneira-le-Bas; les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble seigneur et les habitants de Zemenico!»
--Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!... Apporte-moi l'almanach de Raguse!... Je savais bien que j'oubliais quelque chose... Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous regarder, l'abbé?
--Quoi, messer, que faut-il que je regarde?
--Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et lisez-moi ce qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas!
--Le premier mai... voici... _Temps agréable, chaud, excellent pour la pêche._
Ser Pistolese fit claquer ses doigts:
--Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, si le bora ne soufflera pas... Non!... Dans ce cas, ils pourront se vanter de voir de belles illuminations!
Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains. La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y dormaient, à l'ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron fumait, suspendu au-dessus d'un feu de genévrier, chargeant la brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron.
--Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre chimiste. Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!... Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça!
--Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. Vous savez bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu'il ignore complètement la gravité de l'état de sa mère.
--Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, il l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit l'ignore-t-il? Est-ce que moi, pour citer un exemple, j'ignore rien de ce qui me concerne?... Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer personne... Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette incurie extraordinaire!
--Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin de lui tenir caché?
Messer Pistolese intervint:
--La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment où j'ai quitté la Bohême?
--Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit l'abbé; et ses petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous ses propos... Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est immense... C'est ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, lequel s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume, a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, sans la permission du Seigneur.
M. Stepany ricana:
--La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... Mais qui jamais a vu la main de Dieu?... Ce n'est pas là un fait, monsieur, et moi, je suis l'homme des faits, l'homme des sciences, monsieur, l'homme de la physique, l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie, l'homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il sera grand... Oui, monsieur, quoi qu'on en puisse dire, il a déjà servi, et j'en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès sur l'optique. A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a contracté ce larmoiement de l'œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé à soixante-dix jours, puis photographié sous l'action du courant, pour les _Annales biologiques_; et l'enfant n'avait pas onze mois, lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier, où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation rationnelle! Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions, et qui sait que le monde n'est que chimie... Qu'est-ce que l'air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d'azote et de 0,21 d'oxygène... Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait... Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l'être humain, ne venez pas me soutenir en face que l'ignorance où se trouve Monseigneur de l'état de sa mère est une chose honorable, monsieur!
--Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.
M. Stepany ne répondit point.
--Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... Est-ce de moi que vous parlez, monsieur?
--Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... Mais voyons, reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre d'argent, voyons, il se fait tard... Décampons!
L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel, derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les portiques et les longues terrasses s'abaissaient jusqu'au bord du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades, saluaient, de leurs cris discordants, l'éclatant soleil qui se couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire, l'orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les palais dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; les verrières avaient l'air tout en flammes; les cascades, à l'ombre des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre, pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur. De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, un fleuve entier tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en goulettes, en fusées, en chandeliers d'eau: et battue de ces mille bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d'iris légers et d'arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas, comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.
Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux parcoururent un instant l'amphithéâtre magnifique dont les flots du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira, tous deux descendirent la colline, à travers l'immense forêt qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude.
--Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé, vous me croyez aussi par trop ignorant... Voici des menthes, des muguets, des primevères, des fleurs de sauge... Et celle-ci, quel est son nom?
--C'est une hyacinthe, dit-elle.
--Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes qu'on en raconte... Savez-vous qui était Hyacinthe?
--Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma mémoire.
Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d'un satin de Chine, rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés d'argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement, en légers fils d'or, autour de l'ovale de son beau visage. Elle tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait les fleurs.
--A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.