Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 8
--Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de fureur sombre, elle vous a menti, elle s'est accusée pour tromper la fureur de mon père... Son vœu est feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi.
--Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire?
Il poursuivit:
--Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret me monte jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien, ma mère... C'est moi qui ai fait ce serment de ne la voir qu'au pied de l'autel!
--Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?
--C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez que mes oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai pas voulu que mes yeux fussent tourmentés chaque jour par l'aspect d'un visage odieux!
--Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas ta fiancée?
--Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!... Et comment le pourrais-je, lorsque mon âme est due à une autre?
Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en face de lui, se taisait, glacée d'épouvante.
--Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une autre, dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah! cher fils, cher fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et malade, et j'ai été sans cesse accablée de maux. Ton frère a renoncé aux affections humaines, quand il s'est consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est aveugle. En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris... Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as mal dit... Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis que j'ai mal entendu.
Il demeurait muet, la tête basse.
--O fils, ô fils! Hélas! hélas!
Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, éveillaient l'écho de la froide église. L'orgue et les chœurs avaient cessé. La Grande-Duchesse dit, à voix basse:
--Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui vivais heureuse, qui riais, qui m'efforçais de te faire sourire!... Mauvaise mère que je suis! fit-elle en se frappant la poitrine. Je n'ai rien vu, rien deviné de ton chagrin...
--Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis moi-même vendu. J'ai donné ma parole à mon père.
Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:
--Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous conseillera?... Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... Ma sœur est morte... Tu as donné ta parole, dis-tu... Est-ce une chose sans remède?... Non! ce n'est pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas, vois-tu... hélas! hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de la sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n'y a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur au dedans de moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours il est touché de mes larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui aimes-tu?... le nom de celle que tu aimes?
Le Grand-Duc répondit doucement:
--Il faut vous résigner, ma mère.
--Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... Si je t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si je t'avais choyé, caressé, comme j'ai choyé ta sœur et ton frère, alors, peut-être, il me serait possible de n'avoir pour toi que la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes larmes... Cher, si cher, ô si cher enfant!... Mon Floris, tu n'es pas comme un autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, après de si longues douleurs, quand la sainte Vierge m'a fait cette suprême bénédiction, ce serait pour te voir malheureux... Toi malheureux, grand Dieu!... Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? Son nom?
--Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma démence?... Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes malheurs?
--Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi.
--Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d'eau, de vivres et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je tairai ceci, ma mère. Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais, et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de décembre, je me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque distance de la ville.
J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d'une flûte hollandaise, mais le prudent contrebandier n'avait pas voulu m'embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur les sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron m'avait fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son embarcation viendrait me chercher.
--A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.
Il fit oui de la tête, et poursuivit:
--Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant, je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs. J'arrivai heureusement à l'île, et j'abordai en ramant doucement, quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l'ivresse de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et j'escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées.
C'était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées, où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m'arrêtai, en retenant mon haleine. J'étais alors dans un bois de sapins, dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand cerf noir passa près de moi. Puis, j'entrevis, tout au loin, une faible lueur, et un effroi surnaturel m'envahit. Je tenais cachée, sous mes habits, une courte et solide épée que j'avais prise en m'évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à la main.
Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:
--La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s'éclaircit, et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés. Alors, à cent pas en avant, au milieu d'un chaos de rochers et de sapins, j'aperçus une petite chapelle, assez semblable aux chapelles d'ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes, et je compris que l'on célébrait la messe de minuit à Rugen.
Maria-Pia lui saisit le bras:
--Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?
Il dit:
--Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs... Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien, je n'entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.
Il fit encore une pause et reprit:
--Hélas! je touche maintenant à un but que je crains d'atteindre. C'est ce qui a allongé mon récit, m'a fait m'arrêter si prolixement aux plus petits détails de ma fuite. J'ai montré un peu trop d'emphase, bonne mère, en décrivant cette nuit, cette neige, mon épée tirée. Il semble que j'aie préparé quelque merveilleux coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce qui suit.
--Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc!
--J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier: je m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand bruit de chevaux, les clochettes d'un traîneau qui tintent... La messe n'était pas commencée... Je vous raconte tout cela confusément, ma mère... Quelques cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des femmes, sept ou huit matelots: l'île de Rugen est luthérienne... A ce moment, la porte s'ouvre, j'aperçois des laquais, des flambeaux... Une jeune fille paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci?
La porte basse qui donnait dans le couvent des Filles de Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une ombre en surgit, une femme. Maria-Pia jeta un grand cri. La blanche figure bondit. Ils la virent passer, le temps d'un éclair, et la porte se referma.
--Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme toute semblable!
--Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!
--Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a semblé retrouver en elle quelques traits vivants de celle que j'aime.
--Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. Malheur! malheur!... Oh! si ton vœu était enfreint!
--Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce donc ma fiancée?
Maria-Pia repartit:
--Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme venait prier ici sans doute, ou bien, par curiosité de femme, visiter les apprêts de ses noces.
--Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour! Je vois partout celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses regards, son sourire!
Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente et frémissante:
--Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se levait en moi la lumière de mille soleils... Mes yeux s'entre-fermaient d'amour, mes mains froidirent, et je tremblai de tous mes membres. Épouvanté, je la contemplais. Les assistants, autour de moi, me semblaient plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à l'autel, m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin... Comment t'expliquer, bonne mère, une chose que je ne puis comprendre? Je me sentis, dans un transport, enlever l'âme et même le corps, en sorte qu'il me paraissait ne plus toucher à terre... En cet état, je lui parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais des vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait, et si brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs des paupières.
--Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit Maria-Pia. Mais achève ton récit, au nom du ciel!
--Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant où je repris mes sens, la messe finissait; je sortis. Des vieillards, deux ou trois matelots s'assemblèrent autour de moi, tandis qu'elle remontait en traîneau. Nos yeux se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis, une clameur s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils; et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, tirant mon épée, et la leur pointant au visage, je me fis faire place: et ils reculaient, quand je les chargeais, puis m'environnaient de nouveau, en poussant des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma trace. J'étais comme un homme en démence. Je voulais demeurer dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des hommes du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, m'entraînèrent presque de force... Mais quoi! vous chancelez, ma mère... Qu'avez-vous? Vos yeux sont fixes... Parlez-moi.
--Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia.
--Dans l'île de Rugen, oui, ma mère.
--Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de Noël?
--Il y a un an, et la nuit de Noël.
Alors tombant rudement à genoux, sur le degré de marbre du chœur, elle lança, tout bas, sa joie au ciel:
--Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon âme a peine à contenir cette mer soudaine de vos grâces. Elle m'inonde, me déborde... Seigneur, Père céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes doux, compatissant, miséricordieux pour moi!
Elle se releva, et venant droit à Floris:
--Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.
Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:
--Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?
--Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui, j'ai pris la croix à témoin.
--Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! c'est un bien grand serment... Fougueux et passionné comme il est, si je parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?... Le Saint-Père pourrait le délier... Mais quoi! Avant la réponse de Rome, les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser, il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher enfant! poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et confiant, cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!
--Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m'obstiner dans mon chagrin... Allons! n'y a-t-il pas trois mois que j'ai suivi ici M. Manès? N'ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre respectueuse? N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je pas allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles, ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes efforts n'ont-ils pas été vains?... O Dieu, ô Dieu, ô Dieu! Est-ce possible!... Dans six jours, enchaîné à jamais... Faut-il encore m'enfuir, briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands, complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et de crier: «C'est un mensonge!... Non, non, non! Je ne me marie pas!»
Elle répliqua doucement:
--Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du bonheur sur cette terre, il est à toi!... Le trésor que nous te destinons est plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer. Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l'avenir te garder autant de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!... Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... Reconduis-moi à mon appartement.
Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre un des coussins d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt:
--Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. Que ne donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, éveille-toi, Sander!
Le valet se dressa en sursaut:
--Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!
--Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai pas... Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec un flacon de vin... Bonne nuit, mère... Je me sens étrangement soulagé de vous avoir ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne viendra pas?
--Ton père est malade, cher enfant, répondit Maria-Pia. Il enverra par Jacinto, m'annonce-t-il, les beaux présents qu'il fait à ta fiancée... Mais j'ai reçu tantôt des lettres de Rome... Veux-tu savoir ce que m'écrit ton frère?
--Je vous en prie, ma mère, parlez.
--Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les pieds du Saint-Père et à faire son remerciement. Le voilà archevêque de Myre, le plus jeune, à coup sûr, de la chrétienté... Sa Sainteté l'a reçu, me dit-il, avec mille et mille honnêtetés, et voulait le donner pour coadjuteur à Mgr Colloredo, notre archevêque de Raguse: mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, sans lui imposer charge d'âmes... Allons, bonne nuit, cher fils... Bien que ce titre _in partibus_ ne serve qu'à le décorer, j'y suis plus sensible peut-être qu'il ne conviendrait à l'humilité d'une mère chrétienne. Puisse-t-il imiter les vertus de son glorieux prédécesseur, saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour toi?
--Sans aucun doute, ma bonne mère.
--Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience d'arriver ici: qu'elle n'a rien de plus cher que toi, qu'elle ne dormira sans rêves que lorsqu'elle aura entendu le son de ta voix. Tu sais comme il a fallu te décrire à elle, à quel point elle était avide de détails sur ton visage, tes habits même, tes façons de rire, de parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit. Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie tous les trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi sa volonté!... Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!
--Une bonne nuit, ma mère!
Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait dans sa chambre:
--Douce et excellente créature!... Va, si celle que tu as élevée te ressemble, elle mérite assurément les louanges que tous lui accordent... Je voudrais l'avoir vue, poursuivit-il en rêvant. Il s'en est fallu de bien peu que je ne la visse, tout à l'heure. Se pourrait-il qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien n'est-ce qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je voudrais l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il. Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. Justement, voici la cassette... Mais j'ai juré... oui... j'ai fait un vœu. Allons, ai-je peur de la croix, ou que les oiseaux de nuit n'aillent me dénoncer à ma mère?...
Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt à l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune homme se retira.
Trois jours après, comme Floris se promenait dans la Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches à l'entre-deux de la tapisserie, et cria d'une voix effarée:
--Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.
--Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient être ici que demain.
--N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, ils montaient déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir... Entendez-vous le vacarme que fait ce Pinch, le vilain roquet de miss Joyce?... Ils ont passé Vienne sans s'y arrêter.
Floris descendit précipitamment. Au moment où il mettait le pied dans le cabinet des Termes, il aperçut qui y entrait, un jeune homme, vêtu d'une soutane relevée de boutons violets. Ce jeune homme était frêle, fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage mélancolique et hautain.
--Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc, en marchant à lui, tout me dit que vous êtes mon frère.
José-Maria répondit:
--Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur soit loué à jamais de vous avoir rendu à notre mère!
Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança quelques pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se jeta à lui et l'embrassa.
--Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de vous? Ne me direz-vous donc rien?
Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana, aussi immobile qu'une statue. Les rayons de pourpre du couchant frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui lui tombaient jusqu'aux pieds la faisaient paraître plus grande. Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de fantôme, tout en elle semblait surnaturel... Son bras restait écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres.
--Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l'aveugle.
--Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle reprit, en essuyant ses larmes:
--Ah! vous faites de moi une trop faible femme!
--Et moi aussi, je pleure, dit Floris.
Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura de ses lèvres.
--Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c'est par toi que va refleurir notre maison qui se mourait... Cher frère, pose, je t'en prie, ma main d'aveugle sur ton visage... Que tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme le sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais laissé à personne le soin et le bonheur de te retrouver.
En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie, mais elle chancela d'émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans ses bras.
L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées sonores. Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent de l'habiller, tandis que la petite princesse les gourmandait et les hâtait impatiemment, éclatant en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula jusque devant elle un large miroir suspendu; et, se levant, Josine s'y vit toute.
Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc éclatant, sur un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une broderie de turquoises vertes, suivant les ramages du velouté, relevait l'étoffe magnifique, lustrée, moirée, comme poudrée d'une glaçure d'argent.
--Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais trouvée plus en beauté.
Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des princesses, et arrivée la veille, dans la soirée, était grande, blanche, fort rousse, des yeux bleu clair, splendidement vêtue.
--Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te dépêches pas, nous ne pourrons habiller Isabelle.
--Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie, prends dans le drageoir des pastilles de violettes. Encore deux ou trois épingles... Fais donc attention, Rina!... Méthodiquement! comme disait miss, lorsqu'elle apprenait à nager dans le lac, avec des vessies.
--Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu pas froid?
--Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la nuit... Et d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas là présent, avec ses flambeaux, ses réchauds et tous ses attributs calorifiques... Mais toi, ma chérie, j'y pense: tu n'as pas encore vu Floris... Il faut bien pourtant te le présenter.
Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.
--Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces nigauds est, présentement, en train d'ajuster ses bas neufs, afin de ressembler tout à fait à la jambe d'enseigne du _Rouet d'or_... Allons, je suis prête, partons.
Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses yeux creux brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui ne se fixaient en aucun endroit, avaient je ne sais quoi de hagard; des taches livides marbraient ses joues, et il changeait de couleur, à chaque moment.
--Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc par la main... Ma chère Agathe, je t'en supplie, reçois-le parmi tes serviteurs... Et toi, beau cousin, fais-lui, comme disent les chambellans, un accueil conforme à ce qu'elle est, et à notre tendresse pour elle.
--Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale hospitalité que cette maison puisse offrir... Vous êtes la très bienvenue... Si je n'avais été quelque peu souffrant, je vous eusse saluée dès hier. Que votre indulgence m'excuse!
La jeune fille répondit:
--C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut prier d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle était si indue, en effet, que le couvent s'est trouvé fermé, et que je n'ai pu voir Isabelle.
--Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.
--Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est dans l'île de Rugen.
--Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut... De Rugen!
--Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine.
--Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été maître d'un tressaillement, en entendant ce nom de Rugen.
Agathe de Putbus dit alors:
--Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? Isabelle la connaît bien, et elle l'aime.
--Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle est allée à Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit; ses yeux se couvrirent d'un épais nuage.--Oh! reprit-il tout bas, non, non! pas cette pensée-là! Cet espoir est trop formidable... Oh! mon Dieu! si Isabelle était... Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle vraisemblance y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant de millions de femmes...
Et tendant les deux mains vers Agathe:
--Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment? Pour quelle cause?