Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 10

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--En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher amour, pas de ces roses éclatantes. Elle n'aimait que les couleurs pâles et douces, celle à qui ces fleurs sont destinées... Choisissez-moi des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires.

--C'est pour Simonetta, dit-il.

--C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l'avez-vous oublié? passe au pied même de son tombeau... Chère âme! Tous ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles. Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux, la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, pendant sa maladie, d'être enterrée dans la clairière si souvent témoin de nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes instances... J'avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!

--Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre âme... Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous aimiez tant!

Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes cèdres touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l'ombre épaisse et d'un vert noir, il brillait comme une masse de neige, au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement, à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous disparurent, tandis qu'Isabelle et Floris s'arrêtaient, pensifs, sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes, et au firmament peint de pourpre et d'or.

--Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause, voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... Notre mère ne peut manquer d'avoir la plus heureuse traversée... Demain, nous serons tous réunis!

--Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu prévoir il y a un an?... Comme se sont évanouis tous les démons qui me remplissaient l'âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir, frénésie!... Le plus misérable des hommes, et soudainement le plus heureux!... Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, incomparable!

--Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre fille, cher seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui m'aiment, qui centuple ce que je vaux.

Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de bonheur profond:

--Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se croire digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle âme!... Chaque fois que je t'aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce moment où je te reconnus à l'autel... O chère lumière! Si après l'enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur, méprisé, misérable!

--Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez pas de malheur!

--Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes paupières, que je les baise! Tiens, tiens, encore!... Je ne puis te dire ma joie... J'en ai la poitrine gonflée...

Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour des amants, tout leur semblait soudain immobilisé, comme en un tableau. La brise s'était arrêtée; les pins ne rendaient plus leur vague murmure, pareil au bruit de la mer. La lune éclatante se leva, et s'élançant vite au zénith, elle couvrit les ondes endormies, de ses pâles réseaux de perles...--Ah! chère âme, disait Floris, regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des roses blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la plage déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! Quels yeux mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... L'espace infini est tissu de lumières innombrables et tranquilles, et l'une l'autre elles se cherchent, comme des âmes aimantes... Oui! baisse vers moi tes prunelles, laisse-moi plonger dans tes beaux yeux... Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma vie, ma joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... Que je voudrais m'anéantir!... Mon cœur n'est devant toi qu'un peu d'encens qui fume... Entends-tu ces oiseaux, dans les bois?... Leur chant expire entrecoupé, comme un sanglot de désir et d'extase... Ils se taisent... Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette fraîcheur de l'air marin ressemble à ton haleine même... Tout ce que l'on respire ici de parfums, c'est de ton sein délicat qu'il s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son émoi. Les rossignols chantaient tout au loin, comme les flûtes de la nuit; et derrière les deux amants, sur les rayons de la lune, brillants comme une colonne de cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout, dans le silence.

Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en deuil apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. Leur chevelure dénouée pendait sous des voiles couleur de cendre; et sans collier, sans ceinture, sans bijoux, elles avaient couvert d'un crêpe noir leur large tablier écarlate. Un cortège de femmes morlaques s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en face d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les trois suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles dit d'une voix haute:

--Au nom de votre époux, au nom des innocents que vous mettrez quelque jour au monde, écoutez-nous, exaucez-nous!

--Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui êtes-vous?... En quoi puis-je vous venir en aide?

La suppliante répondit:

--Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous avons épousé les trois frères, trois Krivosciens de Sgombro. Dieu l'a permis ainsi pour nos péchés!

--Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je vous reconnais maintenant. Vous êtes Oriana, la fille aînée de notre vieux pêcheur Slosella, et celle-ci est votre sœur Nonna, et voici Marina, la cadette. Ce sont vos vêtements de deuil qui ont mis en défaut ma mémoire.

--Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous meilleur goût.

--Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts?

Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:

--Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo, mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!... Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça, car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique fervent, comme sont ceux de Sgombro.--Mère, dit-il, tu as été trop hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore... Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères, quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne.

--Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.

Mais déjà Nonna s'avançait:

--A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile... Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!... Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel, mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères, rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons et le sabre nu...

Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi:

--Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:--Où est le millet? où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non, les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai de lui!

--Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations!

--Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en si peu de temps... Et comme ils paraissaient épris!... Quoi! tous trois!... Non, je ne puis y croire.

--Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont chassées de nos demeures. Nous n'avons plus de table où nous asseoir, plus de lit où nous reposer, plus de toit où nous abriter... Pitié!... aie pitié de nous, maîtresse... Envoie-nous à Raguse, au couvent.

--C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce qu'il nous reste de jours à vivre. C'est là que nous prierons pour toi...

--C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons pour nos maris.

Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en gémissant:

--Pitié! aie pitié, maîtresse!

--Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, mon cœur, par avance, vous l'accordait... En si peu de temps... Tous les trois!... Venez demain à Sabioneira... Ser Pistolese vous y logera en attendant, et vous ne manquerez de rien.

Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le bois, comme une procession de fantômes, tandis que faisant à pas lents le tour du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse attachait ses guirlandes aux blanches parois. Quelquefois, les bras demi-levés et presque indistincte dans l'ombre, elle penchait le front soudainement; des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite, puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle alla prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous la lune, Isabelle arrosa les tiges des lis qui environnaient le sépulcre.

--Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, après un long silence... Est-il vrai, comme on le dit, que l'injustice et le mal couvrent la terre?... Vous avez compris, mon cher Floris, l'histoire de ces pauvres femmes?

--Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à cela, mon amour!

--Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir jamais assez songé... Je ne voyais autour de moi que des sourires, je n'entendais que des bénédictions... Les hommes m'ont toujours paru si nobles, poursuivit-elle, la terre si splendide, les cieux si purs! Même en ces jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente créature, les champs féconds, les fleurs, les eaux, les formes charmantes des animaux, la mer avec ses sourires d'écume, toutes ces choses magnifiques me pénétraient de tendresse et de joie... Cher Floris, ô mon seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle, car la vie jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il me frappait, briserait un cœur sans défense.

--Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je te causerais quelque chagrin!

Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de la mer. La route était blanche et solitaire. De temps à autre, il y passait quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, qui portait sur sa tête, en équilibre, des clayons de paille tressée; ou bien c'était un vieil homme aveugle, en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux, et une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui mendient, de village en village.

Mais des lumières apparurent, et au fond d'une petite crique, où l'on tenait jadis les gondoles et le caïc du grand-duc Fédor, ils aperçurent un navire, que l'on achevait de radouber. Quelques valets disposaient sur le pont des tapis, des vases de fleurs. Trois Morlachs, suspendus à des cordes, le long du château de poupe, couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les ornements qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les hunes, qui déployaient des banderoles et des flammes.

--Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, reprit Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise quand elle nous verra demain venir à leur rencontre, sur cette galère qu'elle aime! Notre cousin, le vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en présent, comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais quel modèle fameux.

A ce moment, un chien griffon, en poussant des jappements de joie, accourut vers la Grande-Duchesse. Il bondissait, frottait sa tête à longs poils contre la main pendante d'Isabelle, repartait, se roulait sur le sable...

--Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!

Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère au rivage, le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:

--Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il avec un gros rire, car moi, je suis comme le podestat de Sinigaglia, qui commande et fait lui-même.

Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:

--Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!

--Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux seraient inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair de lune.

Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous des murailles crénelées qui ferment l'enceinte des jardins. La mer paisible resplendissait.

--A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle informée que nous avons été sur le point de revoir ce fou de Giano?

--Qui donc? interrogea Floris, se retournant à demi.

--Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit le gros homme, sans s'expliquer mieux, car celui dont il parlait passait à Sabioneira pour le fils bâtard du grand-duc Fédor... Ah! le coquin! le triple fou!... Sauf le respect que je dois à Leurs Altesses, on n'a jamais vu son pareil. La princesse se rappelle-t-elle, quand il lâcha par _bel humore_ un des ours qu'on tient renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il était ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et voulait lui monter sur le dos.

--Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je croyais que le grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, après le meurtre de ce malheureux Cirillo.

Ser Pistolese hocha la tête:

--Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le combat avait été loyal; c'est une chose reconnue... Et quand bien même il serait vrai que, dans un moment de vivacité, il eût donné à Cirillo cette maudite _coltellata_, ce que, le Malin nous incitant, chacun de nous est exposé à faire, il en a bien pâti, _poveretto!_ Il paraît qu'à Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des cuisses de veau tous les jours, à modeler des médailles de cire et à faire des copies pour les milords. Si bien que, touchée de sa misère, Mme Maria-Pia lui avait promis de faire cesser cet exil... Mais il a eu, depuis, d'autres idées... Allons, nous voici à la Porte-Peinte... Je prends congé humblement de Leurs Altesses.

Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese posa un Morlach en vedette, au sommet du campanile. Cet homme avait ordre de sonner la cloche, aussitôt qu'il découvrirait à l'horizon le vaisseau d'Ancône qui amenait Mme Maria-Pia; et la galère, incontinent, devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre des arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris même, par impatience, monta deux fois les cent six marches du campanile, jusqu'à la plate-forme des cloches. Enfin, un peu après deux heures, la volée d'airain éclata; et Isabelle et Floris, au même instant, suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot, se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc Fédor, à l'extrême pointe des jardins, et qui domine du haut d'un roc, sur les flots.

--Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.

En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le reflux avait laissés.

--Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!

Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille bénédictions.

Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on entendit le tintement d'une cloche.

--Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de l'île.

--C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!

Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.

--Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?

Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis, aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord. L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré:

--C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame!

--Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère!

--Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons, chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit Monseigneur, pourquoi il m'a recommandé de vous conduire à la galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas!

--Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome.

--On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque... Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose.

--Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.

--O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais... Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir, dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: M. P. A. R., ce qui fait: _Maria-Pia, archiduchesse russe_ ou de Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon ami... O malheureux jour! malheureux jour!

Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage. Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits découverts, et habillée en franciscaine,--habit qui la suivait toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège.