Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 11

Chapter 113,751 wordsPublic domain

Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:

--Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant... Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne, si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix, en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh! oh!

Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des larmes, et Tatiana s'écria:

--Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre... Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins, accordez-moi la grâce de me résigner!

Elle se tut. Floris reprit:

--A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour!

José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces douleurs qui s'exhalaient:

--Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière. Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une dernière fois, puis descendons au rivage.

Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise au majordome.

--_Oïbo!_ s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!

Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal; et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes, des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses, des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour montrer le vent.

--Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers, contemplaient Sabioneira illuminé.

--Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein?

Le premier valet ricana:

--Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables!

--Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je courtisais une de leurs femmes?

--Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au bout d'un bâton fendu... Ça s'appelle _dar un sfrizo_, oui, comme qui dirait _friser_.

Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira. De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres, puis retombèrent dans les flots.

--Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!

--Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir là...--n'oublie pas le goupillon, Miklas!...--C'est le sort commun, le sort commun!

LIVRE SECOND

Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même; qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans les caveaux de Sainte-Justine.

La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine, édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après, comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor, à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme: et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien, c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica.

Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans une petite chambre voûtée, située à l'angle du palais, sous un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et aussitôt M. Manès entra.

--Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque nouvelle?

--Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse.

--Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon père de me recevoir.

--Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit Manès.

Le Grand-Duc poussa un long soupir:

--Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle, puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte, pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et que j'y ai des droits héréditaires.

--Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre sœur, la grande-duchesse Tatiana?

--Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension. Oh! ma sœur est une âme vaillante!

--Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence.

--Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?... Il n'est ni juge, ni médecin. Une espèce d'aventurier ramassé au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous!

Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana, qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de Maria-Pia.

--Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?

--Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse daigne les signer!

--Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les parcourant des yeux. Mes beaux cousins ont bien des qualifications: _Grand Amiral_, _Chef du Corps des Cadets_, _Aide de camp général_... Celui-ci: _Inspecteur général du Génie_, _Aide de camp de S. M. l'Empereur_, _Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de grenadiers et du régiment des cuirassiers d'Astracan_... Voyons l'autre. Cinq lignes pleines: _Grand Maître de l'Artillerie_, _Grand Curateur_, _Grand-Duc_, etc. Allons! deux ou trois titres encore pour les grandir, et mes cousins seront si grands qu'ils pourront nous cacher le soleil, quand il leur plaira, et le mettre dans leur poche!

--Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, interdit. J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont titrés dans l'_Almanach de Gotha_.

--Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! Vous leur donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de plus naturel? Et il signait rapidement les lettres. Ils sont par surcroît, si je ne me trompe, propriétaires de régiments autrichiens, chefs de régiments prussiens. Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres, sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que le Tsar pourra bien m'y procurer quelque emploi!

M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui l'attendait. Ils traversèrent les jardins et arrivèrent au vaste étang de mer, au milieu duquel se découvre l'île habitée par le grand-duc Fédor. Sur la plage, un poteau de bronze offrait aux regards, dans un cartouche, les défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de son île à plus d'une lieue.

Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux du palais. Une flamme vacillant au loin allongeait son reflet sur les eaux. A mesure qu'on approchait, la lueur triste et fumeuse laissait distinguer un portail, des arcades à la persane, des dômes, des arbres, des viviers, tout un pavillon magnifique, bâti au bord de la tranquille lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand fanal d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, était posé sur l'un des degrés.

La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta les marches. Il atteignait le seuil du pavillon, quand il vit se jeter à lui un homme de médiocre taille, la face d'un jaune livide, fort gros de partout, sans être gras, et la tête grosse à surprendre. C'était le docteur Isidore Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea aussitôt en révérences et en respects.

--Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... Manès, conduisez-moi à mon père!

Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux marches de marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, séparée seulement de l'autre, à hauteur d'homme, par des châssis de glaces de Venise, gravés d'or. C'était un vaste salon persan de cinq étages octogones, ouverts l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de moresques d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et ténébreuse semblait plutôt quelque grotte marine, le retrait féerique d'un dieu des fleuves, par l'eau qui y ruisselait de tous côtés, en longs filets et en fontaines, avec des masques, des goulettes, des coquilles de marbre blanc, tellement que l'on voyait l'eau ou qu'on la sentait, tout autour de soi. Au milieu, un bassin de marbre, à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.

--Monseigneur, voici votre père! dit Manès.

Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et s'arrêta aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert de bronze, avec des lacets noirs. Sa haute taille était grêle et courbée, son teint enflammé de tumeurs, sur un fond plus blanc que le plâtre: et il effrayait par des yeux ardents, une physionomie sinistre, qui représentait la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi ce fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.

--Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, en ployant le genou. Puissent maintes années heureuses être ajoutées à ses années! Puissent aussi mes vœux sincères et mon respect me gagner son cœur!

Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc Fédor répondit d'une voix lente et enrouée:

--A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette déférence simulée, quand votre conduite la désavoue? Allons, relevez-vous, monsieur. Vous avez employé de hautaines instances, pour être reçu par nous; vous avez forcé notre porte avec vos messages impatients... Debout, monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang trop bouillant pour rester si longtemps à genoux.

--Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de vous voir et le ton pressant de mes lettres n'accusent pas mon respect pour vous. Si quelque chose vous déplaît dans mes manières, ne l'attribuez, je vous en conjure, qu'au long éloignement de vous, où il m'a fallu vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon ignorance seule.

--Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; et affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage obscur, bref, bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:

--Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.

--Où cela... où cela, Monseigneur?

--Là, sur les dalles de la salle.

--Mon ombre? dit Floris stupéfait.

--Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. Présentez-vous à moi sans elle!

--Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que c'est impossible!...

--Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous exigez de moi. Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes de votre personne, ce qui serait aussi aisé que de séparer l'ombre du corps!... Assez là-dessus, maintenant. Vous m'avez demandé audience. Il m'est pénible de parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.

Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, sur un petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement ouvert dans la salle comme une alcôve, une symphonie d'instruments. Quatre ou cinq musiciens persans, domestiques de Son Altesse, y jouaient à bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair et léger murmure des eaux.

Cependant le Grand-Duc reprenait:

--Parlez, monsieur, que me voulez-vous?

--Mon père, répondit Floris, tout debout en face du vieillard, je demande votre congé de quitter Sabioneira. J'y suis venu avec empressement, pour vous rendre mes devoirs de fils. J'espérais y vivre près de ma mère, et ne désirais pas un plus grand bonheur, si elle eût vécu. Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes pensées et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente que celle qui serait la mienne, si je restais en Dalmatie.

--Au fait! dit le Grand-Duc.

Floris poursuivit:

--C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la glorieuse dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc de Russie, et par conséquent je le suis aussi. Jusqu'à présent cependant, ma naissance, comme celle d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que de la richesse. Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom, sans jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y sont attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? Faut-il que je me voie dépouillé de mes titres et de mes dignités? Vaine ombre d'un grand nom, simulacre de prince, dois-je traîner une vie oisive? Non, je revendique mes droits de légitime descendant à l'héritage de mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service de la Russie vingt années de votre vie. C'est ce que j'ai en moi de votre sang, Monseigneur, qui me sollicite à vous imiter.

--Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe, expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?

--Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour ceux de mon sang.

Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:

--Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha! ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin! Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent en mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille impériale.

--Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône. Mes autres droits restent intacts.

--Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la garde, et il avait alors vingt-deux ans.

--J'en ai vingt-six, repartit Floris.

--Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas d'hériter?

--Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.

--Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous autorisons à vous retirer, maintenant.

Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse d'or, avec un grand plat d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort.

--Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre Altesse écrira cette lettre?

--Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui votre charge en flamand.

--Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des leçons.

--Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler russe.

--Mon père, dit Floris...

--Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous ferons chercher, monsieur.

La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la gondole.--Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris, les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne parvint pas même à le calmer.--Je le méprise, oui! Je dédaigne ses mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins, sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère, parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, se taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa boule de bronze, avec un faible bruissement.

--Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff.

--Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.

--Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que déshonoré par un lâche repos!

--Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui, j'écrirai!

La Grande-Duchesse joignit les mains:

--Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude je vais vivre!

--Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de remporter la victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé...

--O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.