Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 33

Chapter 333,737 wordsPublic domain

--Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique, nos vérités sont aussi creuses. Nous ne pouvons pas mieux fonder nos rapports avec nos semblables, qu'avec les pures conceptions de notre esprit... Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle réalité ont-ils? Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice et Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture, ne s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille énigme, Monseigneur, et dont le mot est plus amer à découvrir qu'à ignorer!... En effet, une ancre, une seule, retient toute la morale humaine: c'est la croyance à notre liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce donc? Évidemment, rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe, par la raison bien simple, Monseigneur, que nul ne peut vouloir sans raison. Car quel Dieu même concevrait une chose qui nous détermine et qui n'est pas déterminée, une action ne dépendant de rien et dont d'autres actions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait aussi bien produire B ou C ou D; en deux mots: le _hasard absolu_?... Non! le trait demeure encoché, si une main ne tend pas la corde; il n'y a pas d'effet sans cause... C'est nécessairement qu'on veut, en conséquence des idées qui se présentent à nous et qui nous déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur, ne s'envolent pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux, mais la Nécessité les scelle, à chaque instant, ainsi qu'avec du plomb fondu. La plus minime de nos actions est liée à la Roue du monde, aussi indissolublement que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment que nos façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé que l'univers était créé pour lui, a nommé le Bien ce qui lui servait, et le Mal ce qui pouvait lui nuire. Son égoïsme a partagé les choses, selon qu'elles l'affectaient: et elles restent à jamais séparées, comme le vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles n'en soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les désirs de l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer ce roi de la nature ou bien pour le favoriser. Ces grands mots: beauté, conscience, bonté, héroïsme, sainteté, ne sont rien que les voiles peints dont nous offusquons nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement la volupté, l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds. Le vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et rien de plus!... Non que je veuille, mon cher Floris, dans le commun usage de la vie, ne pas approuver, ne pas suivre, ce qu'approuve et suit le troupeau vulgaire; mais c'est l'amer privilège du sage, de pratiquer la vertu sans y croire... Et même, enfin, tout autour de nous, cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien l'avouer, sans quelques accommodements. Réfléchissez-y, Monseigneur, et, comme le peintre qui se recule, vous verrez les notions que l'on croit les plus rigides et les plus fixes, changer de perspective, au gré de nos passions, de nos lois, de nos préjugés, et le mal devenir le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un consentement unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur, nous prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste, les ordures de la chair? Bah! simple crime d'opinion, et qui varie de peuple à peuple. Un frère et une sœur d'Athènes se mariaient saintement sous l'œil des dieux; une vierge de Babylone se prostituait par piété. L'homicide? Mais en ce cas, pourquoi les supplices, pourquoi la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre, de fixer, selon nos convenances, des jours où le sang est impie et d'autres où il est glorieux; bref, d'être à la fois ange et tigre!... Vous le voyez vous-même, Monseigneur, l'imagination dispose de tout. Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la vertu. Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur de nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange son paradis contre des larmes et des souffrances, et torture ses damnés dans les flammes: grand justicier, puissant vengeur, soutien des lois, règle et norme de l'équité. Tel est le mors dont on nous a domptés, le Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu du cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison, l'autre Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie, jusqu'ici, pour expliquer l'Inconnaissable, s'est bornée, comme une fée bavarde, à lui imposer des noms différents. Dieu a donc été, tour à tour, l'_Idée_ de Platon, le Νοῦς d'Aristote, la _Nature_ de Giordano Bruno, la _Substance_ de Spinoza, la _Chose en soi_ de Kant, le _Moi_ de Fichte, la _Raison_ de Hegel, la _Volonté_ de Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût rien de plus qu'un jeu de grammaire, un vocable à trouver, complétant une inscription mutilée, et dont les dimensions, le genre et le nombre doivent s'ajuster au mot qui manque!... Le Dieu de l'homme, Monseigneur, voulez-vous que je le définisse? C'est l'homme s'adorant soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser, pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau de leur source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a divinisé son image, donnant à l'Être inconcevable autant de masques et le peignant en autant de couleurs qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute théodicée aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge, c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée; Dieu lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de l'homme.

Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait à fumer sur la mer; la chaleur était moins accablante. Deux ou trois flambeaux s'allumèrent au-dessous de la terrasse, dans la cour où étaient campés les envoyés du chérif de la Mecque. On entendait les chevaux entravés s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit d'une voix lente:

--Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de nos connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien sont vaines et illusoires ces sciences de la Nature, où l'on met tant d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur, toutes choses étant relatives à quelque autre, comment savoir jamais ce qu'elles sont? L'azote, par exemple, est défini un corps simple, gazeux, etc... mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions de millions d'orbes entre-croisent couleurs sur couleurs, rayons sur rayons, sphères sur sphères, éternellement. Comme dans l'Océan, le flot s'appuie au flot, ainsi les choses se modèlent à nos yeux, par leurs contrastes ou par leurs ressemblances. Toutes nos vérités démontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans cette enchaînure infinie, elles changeront forcément d'aspect, selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité insoupçonnée et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer toutes les pierres de la nature? Fera-t-il le tour de chaque étoile? Qu'importent quelques phénomènes qu'il observe avec tant de labeur! Dans la vue de l'infini qu'il faudrait connaître, tous les finis sont égaux. L'esprit humain, sans contredit, n'est pas capable de savoir tout, et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par surcroît, dès le second pas, autre difficulté non moins grave. Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits observés, s'ensuit-il nécessairement que cette explication soit la vraie? Autant prétendre, Monseigneur, que nous connaissons tous les possibles. La nature est un immense chiffre. Rien n'empêche que l'on y trouve plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de clefs différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre. La rencontre la plus concordante peut ne prouver que le hasard. N'est-ce pas Pierre le Loyer, un docte fou du seizième siècle, qui ayant fait sortir par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait que le poète l'avait connu et prophétisé?... De même, la plupart des hommes, parce qu'ils voient leur almanach annoncer les éclipses à jour fixe, en infèrent que l'astronome a reconnu et comme démonté les moindres rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là qu'un empirisme, une formule, une méthode aveugle et de routine, pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens, les Chinois et les Grecs... Toutes nos sciences, Monseigneur, ressemblent à cette peau de bœuf dont Prométhée voulut duper Jupiter. Elles présentent assez bien l'extérieur des phénomènes et satisfont grossièrement à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la vie... Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets. L'homme en est, depuis trente siècles, à la première lettre du Livre. Il a beau l'orner de couleurs, de dorures, d'arabesques, ce n'en est pas moins toujours la même. Quatre ou cinq effets généraux, dont nous déduisons la foule des autres, sont pour nous les lois de la nature. Quelques noms soutiennent toute la science, semblables à ces lièges des pêcheurs qui font surnager le filet. On dit: Esprit, Matière, Force, Mouvement, Premiers principes, mais ces mots que la bouche prononce, l'entendement ne les conçoit pas. Ils nous expriment seulement le sentiment confus qu'on a des choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche en tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un effort vers une idée, une pensée de pensée, l'ombre d'une ombre!... En effet, voyons, Monseigneur, que signifie pour nous le mot MATIÈRE?... Dirons-nous que nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle rassemblés des atomes ne se touchant pas? Ces atomes, qui sont des masses de matière, quel lien les serre et les soutient eux-mêmes?... Nous n'arrivons pas davantage à nous faire une idée de la FORCE. La gravitation, par exemple, suppose qu'un corps agit sur un autre et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est le néant, et qui jamais a pensé le néant? Le concept en est si impossible que ce néant, nous le mesurons, nous en donnons les dimensions: tant de milliers de lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au soleil, tant jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être étendu en longueur, en largeur et en profondeur!... La nature du MOUVEMENT, où la science aujourd'hui réduit tout, n'est pas moins inexplicable. Comment le définirons-nous? La modification d'un rapport de distances?... L'action par laquelle un corps passe d'un lieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre compte du mouvement apparent. Dans un espace sans limites comme l'univers, le changement de lieu est inconcevable, parce que le lieu même est inconcevable. Qu'est-ce que marcher toujours, et n'avancer jamais? Tous les lieux doivent être à distance égale de limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde? Mais avec quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche lancée du haut de son rempart?... Tout, Monseigneur, est incompréhensible!... L'esprit humain, comme un enfant placé entre la Chimère et le Sphinx, n'a le choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine pour l'une, parce que la doctrine opposée lui paraît _plus impossible_ encore, comme si ce qui est impossible pouvait l'être plus ou moins... Partout, la nuit; partout, le mystère! Les dernières idées scientifiques se réduisent à de purs symboles, et non à des notions du réel... La Nature, la Force, le Mouvement, tous ces noms superbes qu'il suffit de prononcer, à nous en croire, pour voir s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur. Ce sont simplement les anciens Dieux, les Olympiens grecs et romains, dont chacun se trouvait, en effet, l'âme de quelque pièce du monde, ou encore, les Eons alexandrins... La science a bien le droit, vraiment, de jeter au nez des philosophes leurs abstractions réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît rien que ces abstractions... Le vrai symbole du savoir humain, tenez, Monseigneur, regardez-le! C'est ce croissant qui, tous les mois, change, grandit, s'amincit, s'éclipse, puis reparaît entre les étoiles.

Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration ironique:

--O lune, s'écria Manès, variable et inconstante lune, sois-moi témoin, alors que les siècles à venir rejetteront les savantes erreurs que nous appelons des vérités, et, confiants en leurs nouveaux préjugés, bafoueront ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin que Vassili Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie, physique, astronomie, l'attraction avec son carré des distances, la géologie, les corps simples, toutes ces belles inventions, taillées, cousues comme un habit à la mesure de l'esprit de l'homme, je n'y crois pas!

Le ciel profond commençait à blanchir du côté de l'orient, strié de minces nuages. On distinguait confusément, sous cette clarté glacée, les huttes du Faubourg des pêcheurs, entre la ville et les murailles. Dans les rues encore pleines d'ombre, personne n'apparaissait; les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les falots des navires venaient de s'éteindre sur la mer.

--Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après un silence... Mais pourtant, Manès, je me sens vivre... J'occupe un lieu, les jours s'écoulent. Oui, j'évolue dans l'espace et le temps... Peut-on aussi nier tout cela?

Le savant éclata de rire:

--Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien, s'il vous plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter de tout, oscillant perpétuellement, comme le fléau de la balance, entre deux raisons de même poids... Nier l'espace et le temps, qui l'oserait?... Les affirmer, qui l'oserait encore?... Ce sont là de ces notions, en effet, dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes.... Car enfin, pour arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent se manifester sous quelque chose de sensible et revêtir des attributs. Or, quels attributs assigner à l'espace et au temps?... Que dira-t-on que soit l'espace? Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par conséquent l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!... Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je vous le répète, n'a point du tout de propriété, et l'espace est dit vaste, pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler néant, ni l'appeler quelque chose. Cette étoffe de l'univers, ce lange immense qui l'enveloppe, tombe dès qu'on y porte la main, comme un haillon rongé des teignes, comme un morceau de bois vermoulu... Quant au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et il finira, ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée ne peut s'en fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne pas l'éternité comme une clepsydre: et le passé et le futur seront même chose que le présent, ce qui nous est inconcevable.

--Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les sons, les odeurs, les couleurs, toutes les manifestations du monde se réduisent à des phénomènes cérébraux, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'espace et du temps?

--Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, Monseigneur! Savez-vous bien que vous venez de formuler, en ces quelques mots, le grand arcane, la découverte de la philosophie moderne, cet Idéalisme de Kant, pour lequel l'espace et le temps ne sont rien que des formes de l'entendement, des manières de percevoir, des intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, des ombres purement spirituelles!... Que de fois dans ma lointaine jeunesse, avec quelques bons compagnons, dont la terre maintenant couvre les os, j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois, le soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde parmi la fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... Hé, hé, hé! Songez donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre des six jours, se tirer en feu d'artifice les étoiles et les nébuleuses, dire à l'Infini: C'est par moi seul, c'est en moi seul que tu existes! bref, s'ériger soi-même, comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, à défaut d'habit ou de dîner, se procure cette ivresse-là!... Par malheur, combien d'objections! Car, voyons... S'il n'y a que des idées, nous voilà donc buvant, mangeant, respirant, revêtant des idées! C'est sur une idée de vaisseau que nous retournerons en Europe, laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et le temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? D'où vient notre hallucination de jours, de nuits, de saisons, de contrées, de présent, de passé, d'avenir? Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu, nous ne sommes, en ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg; cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides de mars que le jour du siècle où nous nous croyons. Tout s'enfonce, tout s'anéantit dans un inconcevable chaos... Encore un mot. Si l'espace et le temps sont des formes de notre pensée, comment se peut-il qu'une chose se trouve la matière à la fois et la forme de la pensée?

--Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit Floris.

--Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais vous amener... Cette croyance des croyances, ce support de nos idées, de nos actions, de tout ce que nous sommes, notre «personnalité» enfin, se dérobe et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille la raisonner... Toute perception, toute conscience, n'existe, en effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et de l'objet. Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est le sujet qui perçoit? Ou, si c'est le vrai «moi» qui pense, quel est l'autre «moi» qui est pensé? Dilemme si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident ont fini par le croire insoluble. _La nature de la pensée_, conclut Herbert Spencer, _nous interdit toute connaissance de notre personnalité_. Écoutez maintenant les bouddhistes: _Mais comment l'homme_, dit un des Sûtras, _peut-il voir la pensée avec la pensée? C'est, par exemple, comme une lame d'épée donnée qui ne peut trancher cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un doigt donné, qui ne peut toucher ce doigt même_.

Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la tête:

--Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: _Todo es nada_, tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, l'homme est l'homme. Que diantre! Ses mains et ses pieds, son front et son derrière sont bien à lui, comme dit Méphistophélès, et pourquoi s'inquiéter d'autre chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf sous le soleil! Si vous voulez mon _Credo_, le voilà... Quant au progrès, au savoir humain, grands mots, Monseigneur, grands mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille ans, se retrouvent absolument les mêmes. Comme un chat qui joue avec sa queue, la Science a tourné dans un cercle... Comprenons-nous mieux l'arc-en-ciel, parce qu'un pédant nous le donne pour le soleil réfracté, que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles donc à ce point plus claires que l'Amitié et la Discorde d'Empédocle?... Darwin, Hœckel, nos astronomes, se trouvent juste aussi avancés qu'Anaximandre, lequel croyait l'homme issu du poisson, et les cieux peuplés de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du feu transformé. Aristote définit la physique «une théorie du mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans Anaxagore, dans Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, a proclamé l'univers infini. Bien avant Copernic, Cléanthes de Samos a soutenu que c'était la terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà, connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, tout recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons et des causes de la pesanteur, Descartes la prend à Képler; Képler l'avait prise à Leucippe, comme l'École atomistique de nos jours copie Lucrèce et Démocrite. Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que d'actions nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... Quelle stupeur, quand le même Descartes traite les bêtes de machines, n'éprouvant, ne sentant rien de plus qu'une horloge ou un tournebroche! Puis, bientôt après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin espagnol, a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De nos jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir ce qu'il nomme les _microzymas_, infiniment petits, vivaces, indestructibles, qui font l'être et lui survivent, inengendrés, inanéantissables, si bien que ceux que l'on rencontre, par milliards, dans la craie, le marbre, les roches, seraient les restes encore vivants des premiers habitants du globe. Voilà de quoi surprendre, n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste, un fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois cents ans, ces propres paroles: _Qu'il subsiste dans les cadavres certaines portions de vie, dont Dieu formera un nouveau corps, au jour de la Résurrection_. Vous le voyez! Même aux sottises que l'on croirait le plus son bien propre, l'homme ne fait que répéter un devancier. Il plagie ses extravagances, il rabâche sa déraison... Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques avec la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, en proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, les fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment où le globe épuisé, en se tarissant sous leurs pieds, mettra fin à leurs efforts. Que l'homme travaille maintenant! Qu'à défaut de l'éternité, du progrès infini pour lui-même, il les promette à l'Humanité! Le jour viendra pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue; le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne sera plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid morceau de verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à peu se désagrégeront; le lien de son être se rompra; et enfin, l'immense cadavre tombera dispersé à travers l'espace, en grêle de fragments cosmiques, en aérolithes, en poussière.

Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement, ils s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse. Une seule étoile, comme un diamant, palpitait encore, dans l'air vermeil. Puis, le soleil parut, en longs rais de flamme, à l'horizon plat du désert, et il montait, ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille, quelques voiles étincelantes couraient, comme des chars. Un coup de canon retentit. Les gardes, au pied des murailles, ouvrirent en soulevant les barres, les larges portes de la ville; des files d'ânes et de chameaux chargés de cruches serpentaient tout au loin, sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner les pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est, du côté de Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un enclos demi-ruiné, au milieu duquel se dressait, comme une chaîne de rochers, une sorte de tumulus gigantesque.

--Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le tombeau d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane au-dessus, les ailes grandes ouvertes.

--Le tombeau d'Ève? répéta Floris.

--Oui, Monseigneur... Ignorez-vous qu'une tradition immémoriale place ici le sépulcre de la première femme? _Medinet el Djeddah_ signifie «la Ville de la Grand'Mère»; et c'est un rite des hadjis, avant que de partir pour la Mecque, d'aller faire leurs dévotions à cette tombe... Tout ce pays, d'ailleurs, abonde en légendes merveilleuses. C'est ainsi qu'ils prétendent qu'Adam fut créé d'une poignée de terre, que l'Ange de la mort alla prendre entre la Mecque et Taïf... Mais, allons! J'aperçois, en bas, les spahis de mon escorte, avec l'étendard de soie verte. Le moment du départ est venu.