Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 34

Chapter 343,734 wordsPublic domain

Manès et Floris descendirent. Au milieu de la vaste cour, ils s'embrassèrent, en se disant adieu; puis, quand le dernier cavalier eut disparu sous la voûte, le Grand-Duc, la tête baissée, regagna son appartement, et, se jetant sur son lit, s'endormit... Mais la porte tourna sans bruit, et une esclave, d'un pas léger, se glissa dans la chambre. Les blêmes rayons de la lampe posée au fond d'une niche du mur, vacillaient comme près de s'éteindre; et l'Indienne, en levant les bras, raviva le lumignon consumé. Puis, gravissant les marches de l'alcôve, elle s'assit au pied du lit, et, de sa nuque renversée, elle s'appuyait indolemment contre le montant d'ivoire. La flamme du lampion immobile éclairait ses épaules nues, ses noirs cheveux piqués à l'oreille d'une fleur de grenadier, sa ceinture de gaze verte, lamée d'or, et sous la claire mousseline, tout son corps délicat de statue, avec ses cuisses fines et ses jambes croisées, dont elle tenait dans les deux mains les chevilles cerclées d'argent. Un énorme scorpion noir, sorti de quelque crevasse, rampait sur l'un des degrés, au-dessous d'elle. Par moments, les hurlements du vent s'élevaient, au milieu du silence. Ensuite, on n'entendait plus rien qu'un cliquetis faible et charmant de bracelets, quand l'enfant prenait dans son sein quelque amande de sucre peint, ou repoussait de la main ses cheveux, pour se mirer à une bague qu'elle portait au pouce droit, et dont le chaton était formé d'une petite glace enchâssée. Rien ne bougeait dans la vaste chambre. Au fond, sur des tréteaux, on distinguait le cercueil de Josine, couvert d'une étoffe de pourpre sombre. Les yeux de l'enfant se fermèrent; sa joue s'inclina: elle sommeillait... Tout à coup, le Grand-Duc s'agita; des mots entrecoupés sortaient de ses lèvres. Alors, l'esclave, se dressant, balança sur le front du dormeur un léger éventail de roseau. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux:

--Ah! c'est toi, Satî... Oui! tu m'apportes ce que je t'ai fait demander... Voici donc, murmura-t-il tout bas, le dernier terme de mes maux... Chose misérable que de vivre! L'homme est l'esclave de toutes les influences, depuis l'étoile jusqu'à l'homme. En revanche, il est grand d'accomplir l'acte qui tranche d'un seul coup le nœud ardu de la vie, l'acte qui met fin à tous les autres... Non! laisse le treillis fermé. Le soleil m'obsède, Satî.

Il se renversa sur le lit, comme défaillant dans sa tristesse. L'esclave s'était approchée, et tirant de son sein, mystérieusement, un petit flacon de cristal, empli d'une liqueur rouge:

--La haine te consume, Maître... Certes, il est temps que tu viennes à bout de l'ennemi qui t'émeut ainsi... Prends ceci, et sois délivré!

Il avait reçu le flacon, et, haussé du coude, sur les tapis:

--L'ennemi, reprit-il amèrement, oui, l'ennemi, tu le nommes bien! Qui peut mieux s'appeler, en effet, mon ennemi que moi-même? Quels bourreaux plus cruels avons-nous que nos passions, que nos désirs?... Un homme élève un tigre ou un lion. Petit, il le caresse, il s'en joue, il prend plaisir à le tenir entre ses bras, jusqu'à l'heure où, devenu grand, le monstre, tout à coup, rompt sa chaîne, et inonde la demeure de sang. Tel est son propre cœur pour l'homme!... Que nous péchions par avarice, par ambition, par luxure, nous seuls causons les maux qui nous arrivent, semblables aux diamants que l'on use avec leur propre poussière... Ah! quel est ce bruit?

Subitement, comme par une porte ouverte, des clameurs aiguës s'élevaient, du fond de quelque chambre lointaine, tandis que, sous des coups précipités, furieux, un tympanon retentissait. Puis, la porte se refermant, tout s'éteignit.

--Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit l'Indienne. Le souffle de l'accouchement a saisi ce matin Mâh-Jamâl, et nous avons reçu l'enfant à la lumière, dans le jardin, sous le grand palmier. C'est de cela qu'elles se réjouissent.

Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas lents, dans la chambre:

--Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson a raison. Quand un homme meurt ou va mourir, on en tire un autre du sein de sa mère; on enfouit le cadavre, et tout est dit!... Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl est né. Tiens! prends cette bague pour lui... Voilà le seul moment de sa vie où on pourra le dire heureux, car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces facultés dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à nous donner un sens plus profond du chagrin... Pauvre Josine!... Elle parlait, je me souviens, d'élever, d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je veux le voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh! qu'il fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir face à face!... Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre d'où tout surgit et où tout disparaît, sur cet abîme immense, noir et glacé, qui enserre de toutes parts le pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un miracle, Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel, sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé; il y a des années que mes paupières n'ont pu verser une seule larme, et cependant je ne suis pas fou... Bien, allons!... Passe-moi cette boîte!... Vite, vite, petite Satî... Sers-moi encore pour cette fois, et quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au jour du jugement.

Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à jour, et qui pendait au bout d'une mince tresse de soie verte. Elle contenait, entre deux planchettes de bois de sandal, deux boucles de cheveux d'Isabelle et de Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa ses lèvres dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se dirigea vers la porte.

--Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé quoi! te laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles sortir aujourd'hui, alors que le simoun va souffler? Déjà le sable danse dans la plaine... Le crieur a fait la proclamation, pour empêcher les hadjis de partir.

--Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe!

--Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le connais pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant qui ne sait pas _alif_, _ba_, _ta_, le connaît... Si tu te jettes par terre, à son approche, il te brûle les yeux, il te gonfle le visage, il te couvre le corps de pustules. Si tu le braves en face, c'est la mort, oui, la mort, tu entends bien, Maître... Je ne voudrais pas te tromper!

--C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris, où je puisse me soucier d'être ou non trompé. Pour tout le reste, je n'ai plus que faire de la fidélité... Mais c'est assez! Toi, rejoins tes compagnes, mon enfant, et moi, j'irai là où il faut que j'aille.

LIVRE TROISIÈME

Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux à l'ancrage chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente, quand Floris sortit de Djeddah, et s'avança dans la plaine. Un vent brûlant, précurseur du simoun, roulait, en sifflant, ses rafales, à travers la vaste solitude. Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait. Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée sur le ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient de grandes masses de sable, que la giration furieuse et continue de l'ouragan élevait dans l'air, comme des tours.

Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de l'_Ommena Hava_. La tempête à ce moment redoublait; et sous l'Œil de feu du zénith, l'enclos désert avait on ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre. Au milieu, ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde masse; et l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés, de longues et de profondes crevasses. Des pierres, des quartiers de rocs, à demi enterrés sous le sable, étaient épars autour du colosse; par endroits, les assises de briques s'en montraient affouillées, mises à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait la gaine géante d'un corps haut comme une montagne.

Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent, à son approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou; par-dessus les murailles écroulées, le désert stérile apparaissait. Il arriva au pied du sépulcre, et s'y tint debout, immobile. Puis, soudain, fléchissant le genou, et touchant de son front la paroi sacrée:

--Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes, loin des vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je suis devant toi, moi le plus triste de tous tes fils! Souillé de crimes, errant, désespéré, c'est à ton sépulcre que je viens m'asseoir, et demander un refuge... Vois! la terre élève son cri, dans un tourbillon furieux, pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne et se soulève contre moi; l'air déchaîne une tempête immense. Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi pour hôte, car il n'est plus rien, en effet, que je puisse regarder, si ce n'est toi, puisque tu as englouti tous ceux que j'aimais, tous ceux pour qui j'aimais vivre... Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc ténébreux d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me remplacer amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies de la vie, de la mort, premiers-nés de la première Mère, sombres Anges qui prenez forme, pour les yeux de l'imagination, l'un à la tête, l'autre au pied de ce tertre!... Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques langages, gémissements, voix désolées qui passez sur la plaine, comme si la Semence innombrable d'Adam se lamentait, âme par âme, spectre par spectre, autour de cette tombe, salut! ombres, morts, foule vaine... Dans un instant, Floris va vous rejoindre. J'abandonne la vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps, cette triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet, que ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à des pustules et retenus dans la peau, ce ventre impur, ces cuisses, ces jambes, ces pieds qui tiennent ensemble, à la façon d'une machine? Quoi de plus misérable que cette âme, toujours battue et tourmentée, comme un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est qu'un nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque tout plaisir s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère, anxiété, illusion, vide, néant, j'ai assez respiré la vie: je m'en vais chercher sous la terre le repos, l'oubli, l'ombre éternelle... D'une seule chose, ô Nature, d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir refusé des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi, du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de l'être, la douleur, les soucis cuisants, la maladie, la vieillesse, la mort. Mon agonie, comme un miroir affreux, ne m'en montre pas une foule d'autres. Je n'ai pas perpétué ma souffrance, par celle de mes descendants!

Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie. Puis, lentement, Floris leva les yeux.

Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et livide s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe nébuleux du soleil; l'horizon, vaguement cuivré, flottait dans une vapeur ardente. Subitement, Floris sentit passer deux ou trois brusques haleines de fournaise; des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif du tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit, se ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des nuages de poudre tourbillonnèrent; le paysage prit en un clin d'œil, un aspect surnaturel. De tous côtés, sur la plaine obscure, dans la tempête de poussière qui confondait la terre et le ciel, le Grand-Duc vit errer, tournoyer, comme des géants en démence, les hautes trombes de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait ces masses démesurées. Tantôt, comme saisies de fureur, elles couraient, se poursuivaient avec une prodigieuse vitesse; tantôt, soudainement apaisés, ces énormes enfants de la Terre s'avançaient, au grondement du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou quatre, à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps en temps, au milieu du tumulte, un bruit terrible retentissait: c'était l'une des trombes qui se rompait, précipitant à travers le ciel une grêle immense de sable.

--Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague frayeur me saisit... O vieille terre coutumière, si ta face peut nous montrer une si terrifiante horreur, quels spectacles nous réserve donc ce pays ténébreux de la mort?... Qui en connaît les arcanes, en effet? Quel blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être les maux que je quitte me sembleront-ils des paradis, au prix de ceux qui m'attendent. Peut-être le corps, ce cachot, n'élargit-il l'esprit frémissant que pour le lancer aussitôt dans un monde hideux de tortures, de spectres, de visions, d'épouvantes, dans des mers de givre et de glace, ou dans des flammes inextinguibles... Je me sens frissonner... Que ferai-je?... Le temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres hommes n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands que les miens?... Quittant ce pays odieux, regagnant la Dalmatie, il ne tient qu'à moi d'y jouir du luxe, de l'oisiveté, de la richesse, de tous les biens que nos désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?... Mais comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé? Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment supporterais-je de vivre auprès de ceux que j'ai tués?... Eh bien, n'est-il pas d'autres lieux au monde? N'y a-t-il pas des vallées fraîches, des bœufs mugissant à l'aurore, de beaux lacs qui brillent comme un cristal blanc, des bruyères, des cascades, des forêts, et de petites fleurs qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je me laisser de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi! n'ai-je pas assez souffert? N'ai-je pas assez longtemps poursuivi d'illusions en illusions, de rêve en rêve, Demain, Demain, puis encore Demain, le souriant, l'insaisissable spectre, à la place de qui je trouvais toujours ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens, souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi seul que je veux devoir ma délivrance... Regarde! cette pauvre fiole, je la brise! Qu'est-il besoin d'un poison humain, alors que ton simoun va passer?... Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne géante de l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous, furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du lieu sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux abîmes ce Moule de l'humanité, ces Flancs immortels qui tressaillent chaque fois qu'un enfant vient au monde, et que la vie enfin s'arrête, et que le mal de vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie! La souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les fils d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur leurs mensonges! Fléaux contagieux à l'homme, suspendez vos fièvres au-dessus des cités populeuses, afin que sa société, comme son cœur, ne soit plus que poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits nos yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce qu'ils voient! Maudit ce cœur insatiable, où des mondes se perdraient engloutis, et que la mer ne comblerait pas! Maudites nos prospérités! Une ombre, une vapeur les dissipe... Et maudits nos chétifs désastres, dont une éponge imprégnée d'eau lave la trace!... Malheur aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les ont engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert de miroir aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui nous hante, le colosse toujours debout sur notre toit, son sablier noir à la main, et qui pèse de plus en plus lourdement, avec les années, tant qu'enfin la demeure s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se prend, les formes aimables et agréables, les doux contacts, les sons mélodieux, les odeurs et les goûts suaves! Tout cela est pareil au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume... Anéantis-toi, pauvre monde, qui cries vers le ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre où tous les êtres jouent un rôle contre leur volonté! Que le cadran enfin s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de ses épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!... Fini? Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui, à quoi sert-il que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce que vivre, qu'est-ce que mourir, que sommes-nous, pour que, moyennant une corde, ou quelques pouces de fer aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on vraiment, comme il semble, hors du large rets de la vie? Six pieds de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!... Que n'ai-je péri dans la mer! Là, pendant des heures et des heures, j'aurais descendu mollement, à travers l'abîme gris, informe, où ne résonne aucun bruit. Séparé des vivants abhorrés par des lieues d'eau morne et déserte, j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré, englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de toi que mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os fatigués voudraient enfin reposer! La vie est un feu dévorant qui se répand dans une forêt où souffle le vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous en défend... Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies! N'avoir plus ni pieds, ni mains, ni rien!

Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, il demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter court; les brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, ne bougeaient pas. Une âcre senteur sulfureuse s'était répandue subitement; puis, sans qu'on eût l'impression d'aucun souffle, une espèce d'ondulation fit trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à l'autre de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le ciel, ainsi que par l'effet d'une brusque explosion de phosphore, prit une teinte rougeâtre: en un moment, le désert entier, triste et vide à perte de vue, s'embrasa d'une lueur vermeille, sur laquelle saillaient en noir, les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au plus petit caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les apercevait, tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, des traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur la plaine, puis retombaient en tournoyant... Soudainement, le Grand-Duc tressaillit. Une nuée d'un rouge pourpre, éclatante et funèbre à la fois, se montrait, à ras de l'horizon.

--L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est bien toi qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... Sois le bienvenu, météore!... Ne tombe pas, ne tombe pas, sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la gerboise aux bonds légers, sur le troupeau effaré et bêlant, sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se tient debout un homme qui t'appelle aussi ardemment que les autres créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, comme la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable rouge et ardent, elle précipite son vol... Maintenant, dans le rapide instant qui le sépare de la mort, l'agonisant baise la croix, ou se munit de quelque amulette. Maintenant, pour désarmer son juge, l'homme épouvanté se fait humble, et marmotte son repentir, sa contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue? Faut-il donc ployer le genou, joindre les mains, à tout hasard, vers toi? Il te déplaît et il t'offense, prétend-on, celui qui, volontairement, s'élance à l'abîme. Comme si tu te réservais nos souffrances et nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par leur spectacle! Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... Les pierres bondissent dans la plaine; le son, éclatant comme une torche, s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. Accours, accours, spectre de flamme! Consume-moi! passe sur moi comme la foudre, comme le char d'épouvante du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut Floris!... Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de la mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs gouffres; les hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, tels que des bêtes, leur face hagarde dans le sable. Moi seul, je me tiens debout, seul, je t'affronte... Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau qu'aient reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On dirait que la masse entière de l'air va éclater, d'un seul coup, en une flamme... O terre de Sabioneira, montagnes, jardins enchantés, vous ne me verrez plus désormais!... Tombeau où repose Isabelle, gorges écumeuses de la Jagodna, sérénité des flots marins autour des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô grande mère, reçois-moi!

La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, et il s'abattit au pied du tombeau.

Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur un banc de pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île del Eremita. Depuis le coucher du soleil, il ressentait bizarrement une inquiétude, une angoisse sans motif, si bien que, laissant sa lampe allumée, il était venu respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage. Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut qu'un faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait de la cellule déserte, en même temps qu'il éprouvait la sensation d'une présence derrière lui. Vivement il détourna la tête. Sur le fond lumineux du rideau suspendu devant la porte ouverte, quelque chose qui ressemblait à une figure spectrale se découpait en noir, immobile. Une onde glacée parcourut tout le corps de José-Maria; il trembla, ses cheveux se dressèrent; et béant, soulevé à demi, il fixait ardemment son regard sur l'étrange apparition. Subitement, la lampe s'éteignit. Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.

Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, éperdu. Il lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la cloche allait sonner tout à coup, éclater en volées furieuses. Le sourd murmure de la mer le fit songer presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico, qui lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de la semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur barque fût partie, il commença de descendre à la crique où elle mouillait d'ordinaire.

Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne brillait, au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs hérissés de la côte se dessinaient vaguement, dominés par la haute masse ténébreuse du campanile et du palais. Tout au loin, quelques feux de pâtres--car c'était la nuit de la Saint-Jean--scintillaient le long des collines; et même, au milieu de la mer et juste à l'opposite de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De temps en temps, un rouge éclair jaillissait de la fumée ardente, illuminant comme en perspective, de profondes étendues d'eau, qui remuaient confusément. Puis, un grand tourbillon de flamme se déploya, monta d'un seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs miroirs d'eau, par de vives lignes vermeilles, tandis que resplendissait, au plus haut des airs, l'ange doré du campanile. Seul, dans la crique de rochers, José-Maria regardait, immobile au bord des flots, l'œil fixe.