Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 32
--Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, dans l'ordre physique, comment en serait-il autrement, puisque les êtres tirent leur accroissement, leur substance, les uns des autres? L'animal _vit_ la mort du végétal; l'homme, la mort de l'animal. Chaque créature est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune vierge la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des Anges tel qu'un affreux caillot de sang, qui dégoutte de la tête aux pieds. La loi de nature est le meurtre: et l'Homme, ainsi qu'un miroir vivant, réfléchit cette loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a modelé ses mœurs, ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la matière lui a servi de prototype, pour édifier son monde moral... Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au culte qu'il nous faut lui rendre, nous l'épelons dans ce Livre de mort. Que sont les anciens holocaustes, les cilices, les flagellations, sinon des souffrances subies, pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur tous les autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement, n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule hostie digne d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, l'Até féroce aux ailes noires. Le mot _vertu_ veut dire _force_. Les premiers, les plus glorieux, les plus grands des hommes, au gré des hommes, ce sont leurs exterminateurs... Vous-même, Monseigneur, à Watteoo, quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas recouru aussitôt à la force, aux canons du _Black-Swan_? La belle homélie qu'un obus, pour évangéliser des sauvages!... C'est ainsi que, depuis quatre siècles, les Européens sont en train d'exterminer ou de déposséder les autres races de la terre. Les peuples resserrés halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe le reste du monde. Plus de Peaux-Rouges, en Amérique; au seul contact de l'homme blanc, les Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à flairer, à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est envahie. Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce d'engloutir le plus qu'elle peut de la terre, quitte à le revomir un jour... De quel droit? Du droit du plus fort, seule vérité, seule sentence fixée au cœur de l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité, égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, des chants de flûte; mais, au-dessous, on entend aboyer, comme autour de la Scylla marine, les gueules horribles de la guerre. Cent ans d'humanitairerie ont enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat, vingt millions d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés à l'état de nature, à la barbarie primitive, chacun gardant, l'arc à la main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?
Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing sous le menton, presque indistinct dans la nuit, poussait par intervalles un long soupir.
--Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès? demanda-t-il tout à coup.
Le savant eut un ricanement:
--Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous entendez une sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant notre vie, et lui forgeant, de jour en jour, des rouages plus exacts, un dieu Cabire, patient, rusé, utilisant pour ses soufflets les fluides et les forces de la terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter de cette science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre; elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du vieil Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier l'ont eue, comme nous, pour inspiratrice, car la transmission du mouvement et la compressibilité de la matière sont des phénomènes scientifiques, absolument au même titre que les effets les plus subtils de l'électricité et des lois acoustiques.
--Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie, dont vous me parlez.
--C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur, repartit le savant. Celle de qui les sots proclament, en ce temps-ci, qu'elle a pénétré tous les mystères, ce prétendu soleil du monde invisible, cette doctrine ajustée aux choses comme la bague au doigt, ce catéchisme rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré que le catéchisme divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Si _savoir_ implique _comprendre_,--et comment donc savoir sans comprendre?--alors, l'homme le plus savant de nos Académies en sait tout juste autant que l'homme-singe, l'anthropopithèque primitif, en admettant qu'il y ait eu un tel homme. Quoi que l'on affirme, Monseigneur, le cercle de ténèbres qui nous environne n'a pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable, continuent de peser sur nous, aussi fatalement que la terre doit tourner, jusqu'au dernier jour, sous son cône d'ombre.
--Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris.
Manès répondit, en souriant:
--La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de la connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce propos, quoique, assurément, je ne saurais dire le chemin qui nous y a conduits, je vous expliquerai maintenant mon scepticisme, jusqu'au bout... Et d'abord, dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est par leur voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs, la lumière, tout l'étrange ballet des atomes s'achemine, et empreint en nous ce qu'on appelle leurs qualités. Mais la question est précisément si ces qualités sont réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse, le poids, la légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri, ou bien, suivant ce que démontrent la plupart des philosophes, si elles ne sont rien que nous-mêmes, modifiés au contact des choses. En effet, Monseigneur, puisque le monde doit passer au prisme de nos sens, quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui en résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?... Y a-t-il du bruit dans le canon, ou seulement dans notre oreille? La lumière remplit-elle l'air, ou le cristallin de notre œil? Le feu, en soi, et indépendamment des effets que nous en éprouvons, a-t-il de l'éclat et de la chaleur? En d'autres termes, nos perceptions nous donnent-elles, ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers, ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave problème, Monseigneur! Pierre d'achoppement de la science! Au seuil même de ce qu'il doit connaître, l'esprit humain vacille et trébuche... Car, dès qu'on pose pour certain,--et comment en douter raisonnablement?--que l'objet n'est que le composé, la somme de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de ce qu'il est avant d'être senti, puisque seule, la sensation nous met en rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il est le support inconnu des impressions que nous en recevons... Passons encore plus avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de liaison nécessaire entre l'objet représenté et l'idée qui le représente. Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous croyons qu'il existe hors de nous, autre chose que des apparences?... Peut-être l'éternelle illusion tisse-t-elle, autour de tous les êtres, une sorte de réseau magique, où nous nous trouvons renfermés, comme le ver dans la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage que nous nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur, cet abîme constellé du ciel, avec ses millions de millions d'étoiles, ce prodigieux engrenage forgé d'espaces et de soleils, tout cela, peut-être, n'est qu'un prestige, un petit mouvement de nos nerfs, les taches de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des riens. Notre science tant célébrée passe à travers des ombres vides, comme la bise à travers le porche d'un palais en ruine. L'objet même de nos recherches s'évanouit, se dissipe; nous n'étreignons jamais que le néant.
--Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une sorte de brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine, ce ne sont pas nos sens qui jugent et qui comprennent la vérité. C'est la raison, l'entendement, l'esprit, ou tel nom que vous voudrez lui donner.
--Soit, Monseigneur! reprit le savant. Mais cet entendement, quel est-il? Peut-on le définir, le connaître? Nos disputes et nos méditations ont-elles réussi, depuis trois mille ans, à éclaircir son mode d'action, son lieu, son principe, sa nature intime?... Non, l'esprit s'échappe à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger de ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement, il faudrait un autre entendement; pour celui-ci, un autre encore, et ainsi à reculons jusqu'à l'infini... Puis donc que l'esprit s'ignore soi-même, et que jamais aucun œil n'a percé les ténèbres de la caverne d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle assurance nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu pour connaître ce qui nous est inconnu, et quelle créance pourrons-nous avoir aux jugements de la raison?... Mais, dit-on, elle est sa propre lumière. Étrange assertion, Monseigneur! Car vouloir démontrer par raison que la raison est véridique, n'est-ce pas--dussiez-vous derechef m'accuser de subtilité!--usurper, comme déjà prouvé, cela même qui est en question?... Bien, bien! sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard se mit à rire. Je connais l'effet irritant que produisent sur les esprits qui n'y sont pas accoutumés, les raisonnements métaphysiques. Il leur semble que des araignées tissent autour d'eux leurs toiles invisibles; ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les Lilliputiens. Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous abandonner à nos sens et aux erreurs populaires, ou bien nous résigner à suivre patiemment les mille détours de la dialectique... En résumé, que peut-on affirmer de l'esprit? Uniquement ceci, Monseigneur: que ne créant rien par lui-même, car sans le corps, évidemment, il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son effort se borne à ranger les choses sensibles dans sa perspective, à les classer, à les coordonner, bref, à réunir en volume ce que les sens lui font tenir, ainsi que par feuillets séparés, d'où il suit que si les feuillets se trouvaient autres, le livre aussi serait différent. Le proverbe florentin dit bien: _Le tailleur fait le vêtement comme il a le drap._ Notre esprit dépend, par conséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux, de notre odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du corps, muré dans le cachot de nos sens... L'Homme est un luth vivant à cinq cordes. Pourra-t-il prétendre sonner, au moyen de cette mesquine gamme, toute la profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?... Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit et diminue notre âme. Ainsi, dix sens, vingt sens de plus, si quelque Dieu nous en dotait soudain, lanceraient notre esprit comme sur des ailes, hors du puits étroit et obscur que nous nommons la Science, et nous révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue, des essences et des objets, par myriades, desquels nous n'avons aucune idée... Qu'on vante à présent le génie de l'homme! Qu'on en célèbre l'énergie, l'audace, l'instinct sublime! Ha, ha! nous ne savons même pas si la raison est raisonnable... Ses lois sont-elles générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre entendement, d'après les perceptions des sens, leur portée se limite-t-elle à notre condition terrestre? Peut-être que nos vérités ne sont rien d'autre que notre manière de concevoir. Peut-être la raison est-elle le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un coin de l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite planète Terre, comme ailleurs la raison de Saturne et de l'étoile _Alpha_ de la Lyre!
Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après un silence:
--Ainsi, l'évidence ne prouve rien?
Manès répondit en souriant:
--Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de notre raison... Et d'ailleurs, même en la tenant pour le critérium de la vérité, quelle foi avoir en l'évidence, puisqu'elle peut se trouver dans le faux aussi bien que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont été évidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît à l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre pas moins d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de l'homme raisonnable. Il n'y a rien de certain, Monseigneur, les axiomes pas plus que le reste. Ces fondements de la démonstration, ces vérités que l'on prétend intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux des sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant, enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le tourne, circonscrit l'espace nécessairement, tout cela est vague et chimérique!... Et, en effet, si l'évidence fait le signe de la vérité, quel axiome a jamais été plus évident que celui-ci: _Il ne peut exister d'antipodes_; ou mieux vérifié quotidiennement que cet autre: _La nature a horreur du vide_; ou plus immuable que ce dernier, presque naïf à le formuler: _Un corps ne peut agir où il n'est pas_? Trois vérités qui sautent aux yeux, trois de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre pour les croire!... Vous vous récriez, Monseigneur... Eh! sans doute. On vous a appris que la terre est ronde, que l'air est pesant, et comment, pour quelques shillings, on télégraphie jusqu'en Amérique. Mais, si vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait votre raison de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que vous en semble? _L'identité de la composition implique l'identité des propriétés_; en d'autres termes, Monseigneur: _Deux corps dont la composition est la même, sont identiques._ Rien de plus évident, n'est-ce pas? Eh bien! rien de plus faux, toutefois. Ce qu'on nomme l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps composés identiquement peuvent être fort différents. Le terrible acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement, qu'un sel inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers éléments de l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque hydraté... Soit! _Deux et deux font quatre_, direz-vous. Cela, du moins, est une vérité... Non pas tant vérité, Monseigneur, que pure identité d'idée, tautologie flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre, en effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte que _deux et deux font quatre_ signifie seulement ceci: _Quatre fois l'unité sont quatre fois l'unité_... Allez, Monseigneur, on a beau chercher et se tourner de tous les côtés, il n'existe pas d'axiomes. Ces premiers-nés de l'esprit humain vont de pair avec leurs cadets. Comme n'importe quel aphorisme, ils expriment uniquement une évidence de rapport. Ce sont des _parce que_ et non des _pourquoi_, des effets et non pas des causes; des concepts strictement taillés à la mesure des phénomènes, et qui, bien loin de précéder la connaissance, en dépendent, de façon qu'en tirer des preuves, c'est prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel cas particulier, par la chose en question elle-même, considérée au général.
Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas machinal, sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant en face du vieillard:
--Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il faudra ne plus rien affirmer désormais; répondre à tout qu'on doute, qu'on ignore, craindre même d'avouer que l'on vit, se fermer la bouche avec la main... Non, non, c'est impossible, Manès. Il y a pourtant des certitudes, des vérités mathématiques.
Le savant haussa les sourcils ironiquement:
--Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités sûres, manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si bonne opinion, qu'envoyant au ciel généreusement ses calculs, ses roues, ses paraboles, il en a fait présent à Dieu, lequel, selon le divin Platon, exerce la géométrie... Le seul malheur, mon cher Floris, est que ces vérités admirables marchent toujours derrière un si, ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien connu chez nous: _Si le Kremlin était de beurre, le moujik le mangerait!_... De même, si elles existaient, pourrait-on dire, quelle merveille que les mathématiques!... En effet, réfléchissez-y, cette science n'a d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit des abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas à s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe les propriétés qu'impliquait d'avance leur définition. Il n'y a donc rien, dans les mathématiques, que ce que nous y avons mis: la vérité que découvre Archimède, au terme de sa démonstration, est la répétition exacte de la supposition dont il est parti... Comme un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de gobelet en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout d'abord, ainsi le mathématicien déduit et pousse ses conséquences, dont la dernière, enfin, n'est vraie que parce qu'elle se trouve identique avec celle qui la précède, celle-ci avec la précédente, et ainsi de suite, en remontant jusqu'à la première supposition. Ce qu'on appelle «vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences exactes sont pareilles à un arbre immense portant sa tête dans les nues, mais dont le pied pose sur le vide... La géométrie, Monseigneur, est le roman de notre raison. Un simple point sans étendue, c'est-à-dire rien, le néant même, produit en se multipliant, les lignes, les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la géométrie tout entière. Vous sentez dès lors combien il importe à la dignité de l'esprit humain qu'Hippocrate de Chio parvienne un jour à carrer les lunules du cercle et milord Brounker les hyperboles; encore que, de l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole, et qu'en rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le pelage et le genre de vie des licornes et des hippogriffes!... Pour comble de folie, Monseigneur, cette science, sortie du néant, plonge, en trois pas, dans l'infini. L'opérateur barbouille son papier de 8 couchés horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle humaine, en dilatant ses six pouces environ de long sur cinq de large et trois de hauteur, admet et absorbe l'infini, que dis-je? plusieurs infinis, car ces habiles en reçoivent d'infiniment plus grands les uns que les autres... Ne croyez pas que je me moque! Le célèbre Torricelli a démontré qu'une quantité finie et une quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu importe qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des raisonnements... Et que d'autres impossibilités! Au milieu de quelles nuées, de quelle Cité des coucous, les mathématiciens ont-ils rencontré ces fameuses lignes asymptotes, destinées à toujours s'approcher, sans se rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs directrices?... Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à l'encontre de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux pas moins de disputes que parmi le reste des savants. L'évidence qu'un théorème porte pour l'un, comme sur le front, paraît à l'autre plus que douteuse; et répliques et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de logique, claire et nue, que présente la géométrie, masque, par derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que celui des autres sciences. Combien, et non des moins illustres, y ont déjà perdu leur chemin, aboutissant enfin, comme Longomontan ou Grégoire de Saint-Vincent, à trouver la Chose impossible, cette quadrature du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie, l'illusion géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison. Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement. Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant que son application à quelque propriété de la matière lui donne de la réalité. C'est notre faiblesse que prouve cette science tant admirée; c'est notre sottise qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses, nous y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en gradue l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique et l'algèbre ne sont rien qu'une aide, une routine, une manière d'opérer. Elles abrègent nos idées, et les disposent dans un bon ordre, tandis que la géométrie nous les dessine et nous les rend sensibles... Des ailes, a-t-on dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit humain.
La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin dans le ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce moment de la nuit où le silence, déjà profond, se fait plus surnaturel encore. Depuis la nébuleuse lointaine jusqu'aux dalles de la terrasse que foulaient Manès et le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique était tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent. Le vieillard poursuivit, après une pause: